Intervenir en Syrie? Les Européens en parlent sans en avoir les moyens

Une guerre sans objectifs est une idée presque aussi mauvaise qu’une guerre sans fin.

Des membres de l'armée de libération syrienne, le 12 novembre 2012 à Ras al-Ain. REUTERS/Murad Sezer

- Des membres de l'armée de libération syrienne, le 12 novembre 2012 à Ras al-Ain. REUTERS/Murad Sezer -

En 1914, alors qu’un continent entier marchait vers la guerre, Edward Grey, ministre britannique des Affaires étrangères, fit cette lugubre déclaration: «Les lampes s’éteignent dans toute l’Europe. Nous ne les verrons pas se rallumer de notre vivant.» Presque un siècle plus tard, nous pouvons faire le rapprochement avec les feux allumés dans tout le Moyen-Orient –nous ne les verrons pas s’éteindre de notre vivant.

De Téhéran à Tunis, d’Alep à Benghazi en passant par le Caire et naturellement, une fois de plus, dans les rues de Gaza et de Tel Aviv, la région est à feu et à sang. Aucun homme d’Etat, aussi puissant soit-il, ne peut prédire où ce feu pourra encore s’étendre. Et encore moins peut-il contrôler la fournaise.

La guerre entre Israël et le Hamas accapare l’attention du monde entier plus qu’aucune autre dans la région, éclipsant tout le reste. Mais aussi abominable soit-elle, elle ne détient pas, hélas, le monopole de l’atrocité. Le drame syrien n’en finit pas de se jouer, et l’on pardonne aisément à l’opposition syrienne de se demander pourquoi le reste du monde s’intéresse moins à sa tragédie qu’à celles qui se déroulent ailleurs dans la région.

Le meilleur résumé de l’attitude de la communauté internationale tient tout entier dans un titre récent de la source d’actualité américaine la plus fiable qui soit, [le site satirique] The Onion:

«Après s’être lavé les mains de la Syrie jusqu’à aujourd’hui, le pays décide de finir ce qu’il a commencé

Situation qui pourrait fort bien changer, car les puissances européennes –la Grande-Bretagne et la France insistant pour qu’on les considère comme telles– se rapprochent petit à petit d’une intervention dans la tragédie syrienne.

Et cela en dépit d’un manque d’enthousiasme public palpable pour ce projet. La raillerie de Bismarck pour qui tous les Balkans «ne valaient pas les os d’un seul grenadier poméranien» y trouve un écho contemporain. Encore échaudé par les conséquences d’expéditions malheureuses en Afghanistan et en Irak, je doute que le public britannique ne considère que Damas ou Alep mérite le sacrifice des os d’un seul grenadier de Sa Majesté. La Syrie est une querelle dans un pays lointain entre gens dont nous ne savons rien –et dont nous n’avons rien à faire.

Si le public se désintéresse souverainement des souffrances de la Syrie, on ne peut en dire autant des politiciens britanniques et français. Les Français ont d'ores et déjà reconnu l’opposition syrienne comme gouvernement-syrien-légitime-s’ils-parviennent-à-gagner-leur-guerre-civile et il semble probable que les Britanniques vont leur emboîter le pas sous peu. Si cela vous dit quelque chose, c’est normal. On est en plein dépoussiérage du mode d’emploi libyen de l’année dernière, pour s’en resservir –mais en Syrie cette fois.

Pourtant, tout en se rapprochant de la guerre, l’agitation britannique et française ne ressemble à rien tant qu’à une version non orthodoxe de la classique antienne gouvernementale selon laquelle Il Faut Faire Quelque Chose. Dans ce cas précis, la nouveauté c’est qu’on n’a pas encore réussi à identifier le Quelque Chose en question.

Opération Faux Espoirs

On parle de lever l’embargo sur les armes qui entrave actuellement les tentatives de l’opposition syrienne de renverser le régime de Bachar el-Assad. On parle aussi de mettre en place une «zone d’exclusion aérienne» dans le ciel syrien. On parle encore davantage de la création –et, vraisemblablement, de la défense– de «zones de refuge» à l’intérieur même de la Syrie. Vous l’aurez compris, on parle beaucoup.

Tout cela laisse à penser que le chemin de Damas, un peu comme celui de l’enfer, est pavé de bonnes intentions. Les belles paroles et les nobles sentiments sont inoffensifs tant qu’ils ne poussent pas à se jeter dans des aventures irresponsables qui débutent dans la brume de la sensiblerie pour très probablement s’achever dans le brouillard des conséquences non-voulues.

En outre, difficile de repousser l’idée assurément ignoble qu’il est irresponsable, de la part de la Grande-Bretagne et de la France, de faire des promesses qu’elles ne sont pas franchement en position de tenir. Appelez ça Opération Faux Espoirs, si vous voulez.

Nous ne pouvons que supputer que tout cet enthousiasme pour de nouvelles aventures étrangères découle du supposé succès de l’intervention libyenne. Le généreux désir de résoudre les problèmes des autres est un virus dont, une fois atteint, on ne se débarrasse pas facilement.

Le 16 novembre, William Hague, ministre britannique des Affaires étrangères, a rencontré des représentants de l’opposition syrienne à Londres. Le gouvernement britannique souhaite manifestement aider les rebelles syriens, tout en tenant à vérifier au préalable de quelle étoffe ils sont faits. Ou, comme l’a expliqué Hague:

«Il nous faut leur promesse d’inclure toutes les communautés, il nous faut nous assurer qu’ils bénéficient d’un vrai soutien dans toute la Syrie si nous devons entreprendre cette importante démarche de reconnaissance. Nous devons le faire en pleine connaissance de cause et sur la base de discussions avec eux. Cette rencontre est un élément important de ce processus et nous continuerons à y travailler au cours des prochains jours.»

Ce à quoi Hague a ajouté:

«Une victoire militaire d’un camp sur l’autre représenterait un processus long et coûteux en termes de vies humaines. Notre principale priorité reste de trouver une solution diplomatique et politique... Nous ne pouvons rester sans rien faire et dire simplement que nous allons laisser les choses en l’état... mais notre réaction doit être judicieuse et bien réfléchie.»

Certes, une réponse judicieuse est sans doute préférable à une réaction inconsidérée, mais cela dépend largement de ce que vous entendez par réaction «judicieuse» ou «bien réfléchie». Surtout étant donné que, comme ses collègues de Paris, la suggestion de Hague «nous ne pouvons rester sans rien faire» pourrait inciter un observateur innocent à comprendre que le sujet a été jugé à l’avance avant d’avoir la moindre chance d’être jugé de façon judicieuse.

L'algorithme de l'interventionnisme

Rester sans rien faire et laisser la Syrie se débrouiller n’est bien entendu pas seulement une option, mais aussi l’approche la plus réaliste d’un problème dont l’Occident n’a pas la responsabilité et qu’il n’a pas à résoudre.

Ceci dit, apparemment il existe un genre d’algorithme de l’interventionnisme qui détermine le point de basculement auquel les puissances occidentales se doivent d’intervenir dans une affaire dont elles estimaient jusque-là qu’elle ne les regardait pas. Visiblement, on peut vivre avec –ou, plus précisément, ignorer– 20.000 morts. Et puis soudain, 30.000 cadavres rendent la situation intolérable.

En février, la position britannique avait-elle au moins le mérite d’être claire. Selon Hague, la Grande-Bretagne ne voyait pas la nécessité d’une réponse militaire, notamment parce «qu’une intervention militaire nécessiterait d’être réalisée à une échelle bien plus vaste qu’en Libye». En juin, l’échec imminent des tentatives de Kofi Annan de négocier une solution au conflit signifiait que la Grande-Bretagne, comme d’autres pays, «allait devoir envisager d’autres options pour résoudre la crise». Les principes de base du conflit n’ont pas changé, mais la position de la Grande-Bretagne a évolué, comme ils disent.

L'enlisement de la mission, sans la mission

Cet instinct poussant à faire quelque chose –n’importe quoi– est compréhensible. Mais dans ce cas précis, il revient à parier sur une opposition de forme indéterminée et qui n’a pas encore fait ses preuves, et dont les futures actions, préférences et ambitions sont foncièrement impénétrables. Si les gouvernements ne sont déjà pas bons quand il s’agit de choisir les meilleurs dans le paysage national, ils sont encore bien plus mauvais pour ce qui est des imbroglios étrangers; si vous pensiez que cette leçon-là au moins avait été assimilée, j’ai bien peur que vous ne vous mettiez le doigt dans l’œil.

Cette recherche d’une solution pour la Syrie est un exemple typique d’enlisement de mission, sauf que cette fois, il n’y a pas eu de mission au départ. Selon Sir David Richards, chef d’état-major de la Défense et général le plus chevronné de Grande-Bretagne, «la situation humanitaire cet hiver va se détériorer je pense, et pourrait bien susciter des appels à intervenir de façon circonscrite».

Comme si cela ne suffisait pas à se mettre à la merci d’événements qui échappent au contrôle de la Grande-Bretagne et même, nécessairement, à ses intérêts, il a ajouté:

«Il n’y a pas en fin de compte de raison militaire justifiant de ne pas (intervenir) et je sais que toutes ces options sont, à juste titre, en train d’être étudiées.»

Pas étonnant qu’une intervention militaire –bien que d’un genre encore indéterminé– ne soit pas considérée comme «impossible». Si vous sentez comme une petite odeur de In the Loop –la satire d’Armando Iannucci de la politique de la guerre en Irak– vous n’êtes sûrement pas loin de la vérité. Quand un homme politique dit «la guerre est imprévisible», cela signifie qu’elle ne devrait plus tarder à éclater.

Que peuvent la France et la Grande-Bretagne?

Mais sans le soutien des Etats-Unis dans une éventuelle intervention, que peuvent vraiment la France et la Grande-Bretagne? Elles gardent une certaine influence aux Nations unies mais à moins que les Etats-Unis ne bougent, ni la Chine ni la Russie ne semble susceptible de se laisser convaincre de lever ses objections à une intervention étrangère en Syrie.

Même si Moscou et Pékin devaient changer d’avis (hypothèse hautement improbable), les Britanniques et les Français auront probablement besoin du soutien logistique et militaire de l’Amérique s’ils veulent arriver à quelque chose. Dans ce domaine, ce n’est pas qu’ils fassent des chèques en blanc le problème, mais qu’ils soient surtout en train de contrefaire des chèques américains en s’imaginant que Washington voudra bien les honorer. Une conduite qui semble un tantinet irresponsable.

Le sort de la Syrie est atroce; c’est indiscutable. Pourtant, la possibilité d’une intervention ne doit pas être envisagée par des mauviettes. Quoi qu’il en soit, d’un point de vue réaliste, il y a des limites à ce que les Européens peuvent réussir à faire.

Le Premier ministre David Cameron a peut-être raison d’observer que «franchement, ce que nous avons fait jusqu’ici ne fonctionne pas» –mais au moins ce qui a été fait jusqu’ici n’a pas considérablement aggravé la situation syrienne.

La Syrie est brisée, mais l’Occident n’en est pas responsable. En tout cas pas encore. Une guerre sans objectifs est une idée presque aussi mauvaise qu’une guerre sans fin. Si les politiciens occidentaux ne sont même pas capables de se mettre d’accord sur leurs objectifs, comment peut-on leur faire confiance pour naviguer dans des eaux aussi dangereuses?

Alex Massie

Journaliste, notamment pour The Spectator

Traduit par Bérengère Viennot

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L'AUTEUR
Les articles signés Foreign Policy ont d'abord été publiés en anglais sur Foreign Policy, magazine en ligne américain de Slate Group, spécialisé dans les affaires étrangères et l'économie. Ses articles
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Publié le 21/11/2012
Mis à jour le 22/11/2012 à 13h56
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