Monde

Pourquoi l'offensive israélienne contre Gaza est un échec annoncé

Janine Zacharia, mis à jour le 20.11.2012 à 15 h 42

La décision de Benjamin Nétanyahou de bombarder les militants du Hamas va renforcer l'isolement et l'insécurité d'Israël.

Gaza, le 18 novembre 2012. REUTERS/Ahmed Jadallah

Gaza, le 18 novembre 2012. REUTERS/Ahmed Jadallah

Les roquettes palestiniennes sèment la terreur dans les villes israéliennes. Les avions israéliens pilonnent la bande de Gaza. Des milliers de réservistes israéliens ont été mobilisés pour une éventuelle intervention terrestre. Vingt-et-un Palestiniens, dont de petits enfants, et trois Israéliens sont morts, et le nombre de victimes va très certainement grimper. Quatre ans après la sévère offensive menée contre Gaza, Israël et le Hamas fourbissent de nouveau leurs armes.

Ces nouvelles représailles font suite à une recrudescence d'attaques de la part d'activistes gazaouis. Tout a commencé le 10 novembre, avec le tir d'un missile antichar contre une jeep de l'armée israélienne, qui a blessé quatre soldats. Les jours suivants, un feu nourri de roquettes a été tiré depuis la bande de Gaza. Israël a riposté avec l'assassinat de Ahmed Jabari, le chef de la branche militaire du Hamas à Gaza, et une campagne aérienne destinée à supprimer le maximum de dépôts de munitions.

En 2012, il ne s'est pratiquement pas passé une semaine sans qu'au moins quelques roquettes ne soient lancées depuis Gaza contre Israël. Chaque mois a connu un pic de tirs, comme en juin dernier, où 162 roquettes se sont abattues sur Israël en six jours. «Pas un gouvernement ne saurait tolérer que près d'un cinquième de sa population vive sous la menace constance des roquettes et des missiles», a déclaré le Premier ministre Benjamin Nétanyahou aux médias étrangers le 15 novembre, alors qu'il donnait son feu vert à l'intensification des frappes contre Gaza.

Cinq ans de guerre

Nétanyahou a sûrement raison, la réaction de son pays à ces attaques continuelles est justifiée. Mais cela ne veut pas dire qu'elle soit intelligente. En réalité, cela fait cinq ans qu'Israël est engagé dans une guerre qui ne dit pas son nom contre les dirigeants du Hamas de la bande de Gaza, sans autre plan pour en venir à bout qu'une stratégie mal avisée.

Pour tenter de contenir le danger, Israël mise essentiellement sur des frappes aériennes périodiques contre des sites de stockage d'armes, ainsi que sur des assassinats ciblés d'activistes qui se soldent parfois par des victimes civiles, ce qui radicalise la position des Palestiniens.

L'Etat hébreu bombarde par ailleurs régulièrement les tunnels de contrebande creusés entre l'Egypte et la bande de Gaza, qui sont utilisés pour faire entrer des marchandises civiles et des armes. Ces tunnels sont la conséquence du blocus très dur imposé par Israël dans ce territoire et qui étouffe toute activité commerciale.

En quatre ans, le manuel stratégique israélien n'a pas changé d'un pouce. Pas plus que les tirs de roquettes palestiniens n'ont vraiment cessé. Pendant ce temps, c'est le monde qui a changé. En premier lieu, le président égyptien Hosni Moubarak, qui pouvait se permettre d'ignorer les sentiments anti-israéliens de sa population, n'est plus là. Son successeur, l'islamiste [des Frères  musulmans] Mohamed Morsi, a peut-être davantage d'influence auprès du Hamas, mais il a en revanche moins les moyens de résister à ceux qui, en Egypte, souhaitent couper les ponts avec Israël.

Le monde a changé

Et les problèmes ne se limitent pas au sud. La guerre civile syrienne menace de s'immiscer en Israël. Des milliers de Jordaniens appellent en ce moment au départ du roi Abdallah. Les relations avec la Turquie restent tendues.

Israël est donc de plus en plus isolé et de moins en moins en sécurité dans la région.

Environ 1.400 roquettes ont visé le pays depuis sa dernière opération militaire d'envergure à Gaza, en janvier 2009. Le blocus israélien ne parvient pas à empêcher le trafic de roquettes longue portée qui peuvent aujourd'hui atteindre Tel-Aviv. Le Hamas est toujours au pouvoir, et n'a même jamais été aussi légitime à l'international. Le mois dernier, l'émir du Qatar est ainsi devenu le premier chef d'Etat à se rendre à Gaza depuis que le Hamas en a pris le contrôle, en 2007. Le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, encore furieux qu'Israël refuse de s'excuser pour la mort de neuf Turcs lors de l'attaque de la flottille pro-palestinienne en 2010, projette de s'y rendre lui aussi. Et une délégation de personnalités égyptiennes s'est récemment montrée à Gaza en signe de soutien.

Certains groupes militants palestiniens essaient clairement d'entraîner Israël dans une guerre ouverte. Une opération terrestre israélienne «serait la meilleure chose qui puisse arriver au Hamas», a estimé l'ancien chef du Shin Bet [le service de sécurité intérieure], Ami Ayalon, lors d'une interview pour la chaîne israélienne Channel 10, le 15 novembre.

«La stratégie du Hamas est d'attirer l'armée israélienne dans les zones civiles, de tuer beaucoup de soldats israéliens et de déclarer victoire.»

Voici donc la stratégie du Hamas. Mais quid de celle d'Israël?

«Nous allons mettre fin à tout cela», a affirmé le 15 novembre Moshe Yaalon, vice-Premier ministre et ministre des Affaires stratégiques d'Israël.

«Nous ne ferons plus preuve de modération. Si les organisations terroristes ne cessent pas le feu, nous sommes prêts à durcir notre riposte autant que nécessaire, jusqu'à ce qu'ils disent “Stop”!»

Si c'est bien ce que Nétanyahou et son gouvernement entendent faire –et tout indique un renforcement des frappes contre Gaza– l'action israélienne ne pourrait être moins stratégique. Bien sûr, Israël atteindra une fois de plus ses objectifs tactiques à court terme: assassinat de quelques responsables du Hamas, destruction d'abris d'activistes et élimination de nombreux sites militaires ou dépôts d'armes du Hamas. Et au final, le pays ne sera pas plus en sécurité, mais il sera sûrement plus isolé sur le plan international, dans une région moins tolérante quant à ses mesures de rétorsion agressives.

Il est temps de dire que la politique israélienne vis-à-vis de Gaza et du Hamas est un échec. Ce n'est pas se prononcer contre Israël; c'est reconnaître honnêtement les faits, trop nombreux pour qu'on passe outre.

Essayer de discuter avec le Hamas

Certains Israéliens sont peut-être satisfaits des déclarations martiales de Yaalon et d'autres hauts responsables, mais l'on ne peut plus nier que l'approche militariste n'a pas porté ses fruits. Comme l'histoire l'a démontré, cette approche ne garantit pas la sécurité dont les Israéliens ont désespérément besoin.

Pour appréhender Gaza et toutes les menaces régionales –la Syrie, le Hezbollah libanais et peut-être l'Egypte, Israël doit adopter une stratégie bien plus raffinée et diplomatique, conçue sur le long terme. Peut-être faudrait-il dans cette optique au moins essayer de discuter avec le Hamas, qui doit lui-même lutter contre des groupes anti-israéliens encore plus radicaux dans la bande de Gaza. Cela impliquerait également de pousser davantage le président de l'autorité palestinienne Mahmoud Abbas, qui croupit dans l'inutilité à Ramallah, à faire la paix avec le Hamas, afin que puissent advenir de réelles négociations avec Israël et que cesse définitivement ce déluge de roquettes.

En visite dans la région l'an dernier, le secrétaire américain à la Défense y est allé sans détours:

«Il faut se poser la question: suffit-il de maintenir l'avantage sur le plan militaire si vous vous isolez sur le plan diplomatique? Pour obtenir une véritable sécurité, il faut allier une action diplomatique forte à une protection de ses capacités militaires.»

Au printemps 2010, j'avais demandé à l'un des conseillers en sécurité de Nétanyahou quelle était la politique d'Israël vis-à-vis de Gaza. «Qu'est-ce que vous ne comprenez pas?» m'avait-il répondu irrité. Ma question ne l'intéressait pas car la réponse était tout simplement évidente pour les dirigeants israéliens: toujours pareil, toujours plus. Si c'est encore le cas, la nouvelle manœuvre militaire d'Israël aura échoué avant même de commencer.

Janine Zacharia

Traduit par Chloé Leleu

Janine Zacharia
Janine Zacharia (4 articles)
Ancienne responsable du bureau du Washington Post à Jérusalem
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