Partager cet article

De la Libye à Gaza, la voie des armes

Combattant du Djihad islamique avec un fusil d'assaut FN F2000 belge, sur le site officiel des Brigades al-Quds, l'aile militaire du mouvement palestinien proche de l'Iran.

Combattant du Djihad islamique avec un fusil d'assaut FN F2000 belge, sur le site officiel des Brigades al-Quds, l'aile militaire du mouvement palestinien proche de l'Iran.

Les soulèvements en Afrique du Nord et au Moyen-Orient ont intensifié la prolifération des armes légères et de petit calibre. Sur les cendres encore chaudes du conflit libyen, cette hémorragie inquiète la communauté internationale. Elle a désormais atteint Gaza, où la guerre fait rage.

D'un soldat mort à un insurgé en vie; du stock d'un pays à la maison d'un combattant un millier de kilomètres plus loin; du commerce licite au trafic illicite, les armes légères ont un problème: elles ne portent pas de date de péremption. Ces infaillibles machines à tuer vont continuer à fonctionner pour des dizaines d'années encore, aussi longtemps qu'elles seront nourries en munitions. Et elles finiront souvent entre des mains pour lesquelles elles n'ont pas été faites.

Les conflits qui ont secoué le Nord de l'Afrique et qui continuent à faire rage au Moyen-Orient rendent ce fait encore plus visible: les pays producteurs d'armes perdent leur contrôle sur les équipements militaires qu'ils exportent au moment où les caisses passent leurs frontières.

C'est ce qui a probablement découragé, jusqu'à maintenant, les Etats-Unis de fournir directement les rebelles syriens en armes, alors que d'autres pays, comme la France ou le Royaume-Uni, étudient en ce moment la possibilité de leur livrer des armes «défensives» et «humanitaires».

Récemment, pourtant, un événement particulier a mis en lumière, une fois de plus, la réaction des gouvernement concernés lorsque leurs armes finissent entre de mauvaises mains. Il y a six semaines, les Brigades al-Quds, l'aile militaire du Djihad Islamique Palestinien – une organisation reconnue comme terroriste par les Etats-Unis et l'Union européenne – organisaient un défilé militaire dans la ville de Rafah, dans la Bande de Gaza. Plusieurs photos, publiées sur le site officiel des Brigades, montrent des combattants équipés de fusils d'assaut FN F2000:

Le F2000 est fabriqué en Belgique par la société FN Herstal. Exporté de par le monde depuis 2001, ce fusil équipe un petit nombre de Forces Spéciales. Selon les rapports annuels de la Région Wallonne – l'autorité publique qui possède l'entreprise et qui lui délivre des licences d'exportation – cette arme n'aurait pas pu être exportée vers les territoires palestiniens.

La FN Herstal, dont la politique est de ne pas communiquer avec la presse lorsqu'il s'agit de ses affaires internationales, a cependant confirmé qu'elle n'avait jamais vendu d'équipement militaire au Djihad islamique palestinien. «La Wallonie n'a évidemment jamais donné de licence pour une livraison d'armes à des groupes armés dans cette région. Nous allons effectuer des recherches afin de tenter d'identifier la provenance de ce matériel», a pour sa part déclaré la porte-parole du gouvernement régional.

Une tentative qui s'annonce vaine, selon Luc Mampaey, directeur du Groupe de Recherche et d'Information sur la Paix et la Sécurité: «il y a plus de questions que de réponses. Il est impossible d'identifier la provenance des armes sur base des photos publiées, on ne peut donc faire que des suppositions. La Libye est un scénario plausible, voire probable.» 

Des cargaisons d'armes saisies à Rafah

En 2008, la Libye de Kadhafi commandait en effet 367 FN F2000 et d'autres armes légères pour équiper sa 32e Brigade dans le but officiel de «protéger un convoi humanitaire en route vers le Darfour». Cette unité d'élite, sous le commandement direct de Khamis Kadhafi, était connue pour ses violations des Droits de l'Homme et s'est forgé une sombre réputation durant le conflit de 2011. En 2009 pourtant, comme certains de ses voisins, la Région Wallonne octroie les licences d'exportation d'armes nécessaires, marquant ainsi le coup d'envoi de ce qui deviendra l'odyssée d'un échec total.

Pendant et après la guerre libyenne, la cargaison d'armes belges est utilisée contre les populations civiles, puis capturée et éparpillée de Tripoli à Benghazi. En février 2012, un fusil FN F2000 pouvait s'acheter pour 5.000 US dollars (3.900 euros). A Rafah, à la frontière avec l'Egypte, où les Brigades al-Quds organisaient leur défilé militaire, les autorités égyptiennes ont saisi ces derniers mois des cargaisons d'armes en provenance de Libye et à destination des territoires palestiniens.

Dans le cas des F2000 et sans numéros de série à tracer, le scénario libyen en reste pourtant au stade de possibilité. Mais la présence simultanée, dans le défilé des Brigades al-Quds, de fusils AK-103 renforce cette hypothèse. Nic Jenzen-Jones, spécialiste en armes légères et munitions, écrit sur son site web que «l'AK-103 et le F2000 n'apparaissent typiquement pas aux mains de la même force. Il y a eu un conflit, cependant, où ce fut précisément le cas: en Libye.» Il note également que «les fusils F2000 vus en Libye ont été vendus avec et équipés de lance-grenades 40x46mm fabriqués par la FN Herstal et connus sous le nom de LG1. Les F2000 pris en photo à Gaza portent aussi cet accessoire.»

«Tactiquement, lorsqu'il équipe des combattants insurgés peu entrainés, comme c'est le cas ici, le F2000 n'est pas différent d'un autre fusil d'assaut, explique Nic Jenzen-Jones. La victoire est plus symbolique: ces fusils d'assaut donnent peut-être l'apparence d'une force plus efficace», ajoute-t-il, tout en estimant néanmoins que les lance-grenades accompagnant les fusils pourraient s'avérer avantageux sur un champ de bataille.

Ces armes ne sont pas plus problématiques que les systèmes portatifs de missiles anti-aériens (Manpads, pour MAN Portative Air Defence System), qui pourraient également avoir fait leur entrée en territoire palestinien depuis la Libye, et ne vont certainement pas jouer un rôle décisif dans le conflit qui oppose actuellement Israël et Gaza. Ils montrent cependant l'impuissance des pays exportateurs d'armes lorsque leurs équipements militaires sont détournés.

Des missiles sol-air plus dangereux pour l'aviation civile que pour les jets israéliens

Bien que la Belgique ait régionalisé la compétence d'octroi de licences d'exportation en 2003, les conséquences de tels détournements sont nationales, voire internationales. En mars 2012, le ministre belge des Affaires Etrangères, Didier Reynders, déclarait qu'il ne fallait pas «exagérer l'intérêt d'organisations terroristes pour les armes belges modernes». La Belgique, que ce soit au niveau fédéral ou régional, ne souhaite pas localiser et sécuriser les armes légères qu'elle a un jour vendues à la Libye.

Impossible de donner un chiffre exact lorsqu'il s'agit d'estimer les stocks d'armes amassées au fil des années par le clan Kadhafi. Cependant, les Etats-Unis estiment que la Libye possédait un arsenal de 20.000 systèmes portatifs de missiles sol-air, la plupart étant obsolètes d'un point de vue militaire. Bien qu'un programme de localisation et de sécurisation de telles armes ait été mis en place, une partie de ce stock a probablement déjà passé les frontières poreuses de la Libye.

Le 17 novembre dernier, le Hamas publiait une vidéo montrant un insurgé opérant un tel système et tirant un missile sur un avion de chasse israélien. Il est impossible de vérifier de manière indépendante le contenu de cette vidéo, ou simplement de dire si la vidéo a été tournée à Gaza durant le conflit actuel. Le système visible dans la vidéo n'est pas complet (un système complet consiste en un tube de lancement, un missile, une batterie et un «grip stock»), note cependant Matt Schroeder, analyste à la Federation of American Scientists. «Le tube de lancement est similaire en apparence à celui d'un SA-7, mais les éléments visibles dans la vidéo sont limités, ce qui rend une identification certaine difficile. Si c'est un SA-7, la batterie apparaît manquante ou altérée. Un fil semble connecté au système, ce qui n'est pas usuel.»

Les systèmes Manpads SA-7 ont été mis sur le marché par l'Union soviétique dans les années 1960. Le système utilisé dans la vidéo pourrait aussi être une variante produite en Chine, en Egypte, au Pakistan, ou dans un pays d'Europe de l'Est. L'arme pourrait avoir été détournée de Libye, mais il est impossible d'en dire davantage sans information additionnelle.

En théorie, un tel système pourrait descendre un avion de chasse, mais cela est vraiment improbable. «La présence de systèmes SA-7 ne va vraisemblablement pas changer la balance des forces en place dans le conflit actuel parce que ceux-ci ne sont pas assez sophistiqués, note Matt Schroeder. Mais ces armes restent un problème très sérieux pour l'aviation civile lorsqu'elles sont entre les mains de groupes terroristes entraînés.»

Damien Spleeters

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte