Culture

«Lux», l'album pour oreillers de Brian Eno

Geeta Dayal, mis à jour le 27.12.2012 à 18 h 04

Son dernier disque, comme l'ensemble de sa discographie, constitue une magnifique musique pour s’endormir.

Détail de la pochette de «Lux» de Brian Eno (Warp).

Détail de la pochette de «Lux» de Brian Eno (Warp).

Il suffit de s’attarder sur les commentaires laissés par des internautes sous les vidéos YouTube des albums de musique ambient de Brian Eno —la quasi-intégralité de ses albums y sont postés— pour trouver de nombreux témoignages en provenance de personnes… souffrant d’insomnie. «Voilà 35 ans que je m’endors en écoutant cela. C’est aussi inestimable qu’intemporel pour moi», lit-on sous Discreet Music, sorti en 1975. «J’adore écouter ça en m’endormant, avec le volume de plus en plus bas, écrit une autre personne. Cette musique s’infiltre dans mes rêves.»

Ce qui est le plus frappant avec ces commentaires, c’est de constater à quel point ils font écho aux lettres qu’Eno recevait immédiatement après la sortie de chacun de ces albums. En 1982, il évoquait avec un brin d’excitation, dans une interview accordée à Trouser Press, une lettre qui lui avait été adressée par une femme vivant à Cleveland. Cette femme avait un enfant qui «n’arrivait pas à s’endormir, était ultra-nerveux et dans un état misérable», affirmait Eno. Elle a mis Discreet Music sur la platine un jour, et «cet enfant qui ne dormait jamais s’est allongé sur un sol en ciment et s’est endormi».

Le nouvel album solo de Brian Eno, baptisé Lux (Warp), est de la musique faite pour dormir ou pour se réveiller. Cet album s’inscrit dans un long continuum d’explorations ambient qui remontent à près de quarante ans auparavant et à Discreet Music.

Il constitue également une borne dans le long continuum de la vie et de l’œuvre de Brian Eno. Toutes ces années, ses projets ont été incroyablement variés, mais ils sont tous intégrés les uns aux autres —ainsi qu’à sa vision de la musique, de l’art et de la vie. Elle s’exprime dans des albums, des productions, des installations ou des applis pour iPad, toutes issues de la même esthétique constante.

Discreet Music est réellement inscrit dans l’ADN de Lux. Le texte sur le dos de la pochette de Discreet Music et l’album lui-même étaient tous deux des manifestes sur une manière de faire de la musique.

«Ignorer la tendance à jouer les artistes»

Eno s’intéressait à la création de systèmes pouvant produire de la musique par eux-mêmes, avec peu ou pas d’intervention humaine, en s’inspirant des expérimentations enregistrées dans les années 1960 par des compositeurs comme Steve Reich, de ses propres expériences avec le guitariste Robert Fripp et d'un intérêt général pour la cybernétique.

«Il faut de la discipline pour accepter ce rôle passif, et pour une fois ignorer la tendance à jouer les artistes, à bidouiller et à interférer», écrit Eno. Lux est né, en partie, en utilisant un tel système, qui voit différentes permutations des mêmes sept notes.

Discreet Music est également l’album dans lequel Eno a esquissé ses idées alors naissantes sur la musique ambient. «J’essayais alors d’écrire des morceaux que l’on pouvait écouter tout en les ignorant», écrivait-il, mentionnant le compositeur Erik Satie, dont le concept de «Musique d’ameublement» né en 1920 —de la musique pouvant masquer «le cliquetis des fourchettes et des couteaux sans le noyer complètement»— a fait de lui le précurseur du courant de la musique ambient. Eno était attiré par une musique qui, disait-il, pouvait fonctionner comme «une partie de l’ambiance de l’environnement, à l’instar de la couleur de la lumière et du bruit de la pluie, qui font eux aussi partie de l’ambiance».

Le son d'une galerie reliant deux palais

Lux a été à l’origine conçu comme ambiance d’un environnement, le son d’une installation, en juillet, dans un bâtiment magnifique, la Grande Galerie du Palais de Venaria à Turin, en Italie. Cette Galerie —un passage baroque datant du XVIIIe siècle—, relie deux palais. D’immenses fenêtres bordent ses deux côtés, l’inondant de lumière. Le plafond voûté qui la surplombe est orné de volutes extravagantes.

Cet espace produit une importante réverbération, comme de nombreuses vieilles cathédrales, et le bâtiment est donc comme un instrument à part entière, qui vient s’ajouter au son général. «Vous claquez des doigts et le son continue de résonner pendant onze secondes», disait Eno récemment dans une interview accordée au Guardian. Dans un espace comme celui-là, les notes lentes de Lux s’attardent et se mélangent les unes aux autres de manière inattendue.

Lux est assez dépouillé en textures et pourvu d’arrangements contenus. Le piano flotte dans les airs de manière prolongée, occasionnellement accentué par des cordes subtiles (les notes de pochettes, courtes, cryptiques, font également référence à une guitare Moog).

Enlevez Lux de la toile de fond grandiose d’un palais italien pour le plonger dans une réalité quotidienne et l’album est d’une émotivité rafraîchissante —évocatrice d’une autre époque et d’un autre endroit, sans beaucoup attirer l’attention. C’est de la bonne musique à passer en faisant quelque chose d’autre —«de la musique pour penser», comme le dirait Eno, ou de la musique «aussi facile à ignorer qu’intéressante», comme il le disait de Music for Airports, en 1978.

J’ai fait écouter Lux à un chat hyperactif

J’ai écouté Lux dans toute une variété de situations: il sonne aussi bien sur les petits haut-parleurs d’un ordinateur portable que sur une «installation audio convenable» avec un vinyle 180 grammes. Il fonctionne aussi bien comme musique de nuit que comme petite musique accompagnant la lumière crue et diffuse du petit matin.

J’ai fait écouter Lux à un chat hyperactif qui s’est mis à l’écouter avec attention avant de s’affaler voluptueusement sur un tapis de la cuisine. J’ai même écouté Lux simultanément avec Neroli, un autre album de musique ambiante sorti par Eno en 1993, et les deux se complétaient. Neroli s’insère dans l’espace de Lux et vient s’y ajouter sans prendre le dessus.

Neroli, qu’Eno avait sous-titré Music for Thinking: Part IV, est sans doute le plus proche parent sonore de Lux. Il avait été en son temps utilisé comme une musique douce à l’attention de femmes enceintes en salle d’accouchement, à en croire certains témoignages. Mais Neroli est plus noir que Lux; c’est un album plus tendu. Lux tricote de tranquilles montées extatiques qui se dissolvent lentement; la moindre abrasivité se dissout presque aussi vite qu’elle apparaît.

«Littéralement baignée de lumière et d'espace»

Lux a été originellement conçu comme un album moins vif qu’il ne l’est. «Ce que j’avais composé dans mon studio de Londres, pris dans la grisaille anglaise, était assez introspectif et plutôt sombre, écrit Eno dans le livret qui accompagnait l’installation. Il ne faisait pas doute pour moi qu’il s’agissait d’une pièce "intérieure". Mais ce qui est le plus marquant dans cette grande galerie —et vous le réalisez dès que vous y pénétrez—, c’est qu’elle est littéralement baignée de lumière et d’espace: rien n’est plus éloigné d’un sentiment "intérieur".» Eno a alors travaillé sa pièce musicale dans la galerie elle-même, l’altérant pour qu’elle occupe cet espace.

Lux a également des similitudes avec la transcendance brumeuse et brouillonne de Thursday Afternoon, un album de musique ambient sorti par Eno en 1985, conçu à l’origine comme la bande son d’une série de «peintures vidéos» en 1984. On peut tracer un autre parallèle avec la musique de l’ancien collaborateur et ami de Eno, Harold Budd, dont les délicates parties de piano, avec l’appui constant de la pédale de soutien, sont aussi évidentes, chargées d’émotions —et tout aussi éthérées.

Lux est le premier album solo de Brian Eno depuis des années et est sans doute une de ses meilleures productions récentes. Si le fait de sortir un album de musique ambient en 2012 est sans aucun doute bien moins révolutionnaire que dans les années 1970, Lux demeure néanmoins fondamentalement et clairement du Eno. Et parfois, la simple beauté suffit.

Geeta Dayal

Traduit par Antoine Bourguilleau

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