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Comment fonctionne «Iron Dome», le système anti-roquettes israélien

Paul Marti, mis à jour le 19.11.2012 à 16 h 42

Plutôt efficace, il intercepte les tirs à courte et longue portée, venant de la bande de Gaza, éventuellement du sud du Liban.

A Ashdod, le 15 novembre 2012, des Israéliens scrutent les traces des missiles chargés de détruire les roquettes du Hamas. REUTERS/Amir Cohen

A Ashdod, le 15 novembre 2012, des Israéliens scrutent les traces des missiles chargés de détruire les roquettes du Hamas. REUTERS/Amir Cohen

A quelques dizaines de mètres d’une petite ville, au milieu d’un champ, quelques flammes apparaissent soudain au milieu du cadre d’un film qui semble amateur, et un projectile décolle d’un petite structure métallique tournée vers le ciel. La nuée qui s’en échappe dessine une ligne verticale, puis une courbe, et tandis que le caméraman tente de suivre sa trajectoire qui devient virevoltante, rattrape et percute un autre projectile qu’une explosion transforme en un petit nuage gris.

La scène se déroule quelques dizaines de fois par jour en Israël ce week-end et le spectacle du système de défense anti-roquettes Iron Dome («Dôme de fer», en français, est moins utilisé) passionne déjà vidéastes amateurs et internautes fascinés par l’émergence savamment mise en scène d’une technologie militaire de pointe au cœur du conflit armé actuel. Comme la «guerre des étoiles» de Ronald Reagan, comme les drones Predator en Afghanistan, l’Iron Dome trace désormais des ponts entre la science fiction et les champs de bataille contemporains.

En quelques mois, l’Iron Dome est devenu un objet médiatique, une curiosité stratégique qui trompe l’inénarrable rigueur intellectuelle de la chaîne américaine Fox News, et même un jeu Flash, mais c’est d’abord une figure de proue de l’industrie défense israélienne et de ses partenaires américains, et une réussite technologique qui esquisse peut-être les traits des «ilots sécuritaires» que certains Etats pourront s’offrir demain.

Cinq années de mise au point

Depuis quatre jours, entre les déclarations des porte-paroles et les décomptes macabres, les médias internationaux se font l’écho de l’«interception» de roquettes tirées depuis la bande de Gaza en direction de certaines villes israéliennes et créditent l’Iron Dome de ce succès relatif (1). Des tirs de roquettes depuis la bande de Gaza sur Israël pendant le mois de mars 2012 avaient déjà permis à l’armée israélienne de communiquer sur l’arrivée à maturité du système qu’Israël a commencé à mettre au point il y a cinq ans.

Ce programme est l’un des systèmes d’interception de missiles mis en œuvre par Israël et soutenu par les États-Unis (qui ont financé le programme à hauteur de 205 millions de dollars jusqu’alors et pourraient le soutenir encore, en espérant certainement un retour sur investissement, à savoir bénéficier à l’horizon de quelques années de la technologie développée en Israël).  

Il complète notamment les programmes «Baguette magique» (pour intercepter des missiles longue portée qui seraient tirés depuis la bande de Gaza ou le Liban) et «Flèche» (pour intercepter des missiles balistiques jusqu’à plus de 100 kilomètres d’altitude). Le rôle du Dôme de fer est spécifiquement chargé de répondre à la gamme de menaces critiques venant de la bande de Gaza, éventuellement du sud du Liban, gamme qui comprend des tirs de mortiers mais également l’utilisation de roquettes de type «Qassam» à courte portée, ou «Grad» à plus longue portée, voire aujourd’hui des roquettes de type Fajr - 5 capables d’atteindre Tel Aviv et les villes du centre du pays.

 

Selon l’officier responsable du projet au sein de l’armée israélienne, le programme devait d’ailleurs s’appeler Anti-Qassam, du nom généralement utilisé pour désigner les roquettes artisanales tirées depuis la bande de Gaza:

«Nous avons ensuite songé au nom "Dôme Doré", mais nous avons pensé que cela pourrait être trop ostentatoire et nous l’avons transformé en "Dôme de fer"».

Pour l’armée israélienne, la menace principale sur les populations des villes israéliennes, des abords de la bande de Gaza jusqu’à Tel Aviv, c’est bien le tir de roquette, comme le rappelle en permanence la page d’accueil du site anglophone de l’armée israélienne où un «compteur de roquettes» indique au visiteur en temps réel le nombre de roquettes ayant atteint le sol israélien.

Selon Uzi Rubin, analyste et ancien responsable du programme anti-missile «Flèche» au ministère de la défense israélien, alors que c’est la bande de Gaza qui inquiète aujourd’hui, «c’est le choc de la guerre du Liban de 2006 qui a précipité la décision d’Israël de développer un système contre les roquettes».

Un système pas très nouveau

De 2007 à 2010, différents tests ont été réalisés pour évaluer la capacité de l’Iron Dome à intercepter des roquettes Qassam et Grad telles que celles qui sont utilisées par les groupes armés palestiniens et libanais. Une unité dédiée à l’Iron Dome a été crée au sein de l’armée de l’air en août 2010, et le déploiement du système a commencé à l’été 2011, satisfaisant une grande partie des autorités militaires, à l’image du général Doron Gavish, commandant en chef de l’armée de l’air, qui déclarait alors :

«C’est le premier système du genre dans le monde, il s’agit de son premier test opérationnel et nous avons déjà intercepté un grand nombre de roquette visant des communautés israéliennes»

S’il est unique en son genre, le «dôme de fer» fait partie de la famille des «boucliers antimissiles»: un projectile X est tiré d’un point A à un point B, et un autre projectile Y tiré depuis le point A a pour rôle de détruire en vol le projectile X avant sa chute sur le point A. La particularité du système Iron Dome, c’est que toutes ces actions ne se déroulent jamais dans un laps de temps supérieur à quelques dizaines de secondes. En effet, les roquettes effectuent des trajets de quelques kilomètres ou quelques dizaines de kilomètres, à quelques 500 mètres par seconde, ce qui ne laisse au système d’interception et ses opérateurs pas plus de quelques secondes pour agir, sans aucune marge d’erreur.

Le fonctionnement de l’Iron Dome repose sur trois structures majeures qui, le temps du vol de la roquette, combinent avec rapidité et précision pour abattre celle-ci avant sa chute. On pourrait schématiquement décrire l’opération en trois parties:

1. Dans un premier temps, le tir est détecté par un radar de détection et de traçage, fabriqué par l’entreprise israélienne Elta. Ce radar, comme les autres éléments du système Iron Dome, est embarqué dans un camion placé aux abords de la zone que le système doit protéger. En quelques dixièmes de seconde, le projectile est identifié, sa trajectoire est calculée et les données ainsi récoltées sont instantanément transmises à un module de contrôle et de commande.

2. Lorsque ces données arrivent au module de contrôle et de commande, lui aussi mobile, elles sont analysées et le point d’impact de la roquette est modélisé à l’aide d’un Système d’Information Géographique, ce qui permet d’estimer si la roquette pose une menace assez importante pour qu’il soit nécessaire de la détruire. En clair, les techniciens à bord du module voient apparaître sur leur écran une carte où est désignée la zone qui serait atteinte par la roquette, et lorsque cette zone est une ville, un site militaire ou une infrastructure critique (usine, centrale électrique, de traitement d’eau), l’opérateur prend la décision de lancer un missile intercepteur.

En effet, le principal atout du système Iron Dome, selon ses concepteurs, c’est de pouvoir distinguer une roquette potentiellement dangereuse d’une roquette qui finira sa course dans le désert. En théorie, un couple de missiles ne sera lancé que si une menace réelle se présente.

3. Lorsque l’opérateur décide de détruire une roquette, c’est un des trois lanceurs qui contiennent chacun vingt missiles intercepteurs Tamir qui entre en action. Une fois lancés, les missiles suivent la roquette grâce à leur tête chercheuse, puis entrent en collision avec elle pour la détruire.

Lorsque cela fonctionne, la roquette est détruite rapidement, sans dommages collatéraux.

Un système fiable, défensif et peu onéreux, c’est l’image que le gouvernement, l’armée et Rafael voudraient donner du système Iron Dome. Les centaines de tirs de roquette de ces derniers jours ont montré que l’Iron Dome pouvait dans une certaine mesure protéger Israël, y compris des villes relativement éloignées de la bande de Gaza. Certaines chaînes de télévision israéliennes ont ainsi diffusé ce dimanche des reportages montrant notamment la destruction en vol d’une roquette Fajr -5 dirigée vers Tel Aviv par une batterie installée en urgence près de la capitale.

Le système n’est pas optimal cependant, car des débris peuvent retomber sur des zones habitées et les missiles intercepteurs peuvent échouer. Il est difficile de trouver des chiffres précis sur le taux de réussite des interceptions: si l’armée israélienne a longtemps évoqué un taux de réussite de 75%, tout en assurant que le système était en progrès, le chiffre de 90% est régulièrement avancé aujourd’hui dans les médias israéliens. Plus inquiétant pour les populations vivant dans les villes proches de la bande de Gaza, le système ne fonctionne pas à très courte distance, et les villes situées à moins de 4km des lieux de tir peuvent être touchées par des roquettes et des mortiers.

Efficacité réduite

Malgré ces taux de réussite, les critiques existent. Des journalistes  israéliens ont d’abord pointé du doigt les limites de l’Iron Dome, son coût, le manque d’efficacité et la disproportion des moyens engagés. En effet, le tir de deux missiles Tamir destiné à abattre une roquette coûterait environ 100.000 dollars alors qu’une roquette ne coûte que quelques centaines de dollars (2). En Israël, certaines voix proches de la droite ne se sont pas non plus satisfaites d’une stratégie défensive jugée inefficace et ont préconisé des attaques préventives, selon elles plus à même de régler le conflit.

Un représentant du lobby israélien des technologies laser a tenté de raviver le spectre de précédents projets de boucliers antimissile utilisant le laser, et l’inefficacité supposée du système a été raillée jusqu’à Gaza, par le porte-parole du Djihad Islamique Daoud Chabab:

«Les missiles tirés sur Israël prouvent bien l'incapacité du "Dôme de fer" sioniste à assurer la protection des Israéliens.»

Le programme garde un grand nombre de partisans, qui lui sont gré de protéger les populations civiles: l’armée, le gouvernement, et les médias. Il commence aussi à intéresser, à l’image de la Corée du sud et de l’Inde, plusieurs Etats soucieux de préserver leur territoire d’éventuels tirs de roquettes à courte et moyenne distance, au grand soulagement du complexe militaro-industriel israélien qui aimerait dans les années et décennies à venir pouvoir amortir les immenses investissements engagés en transformant le pari technologique et stratégique Iron Dome en une réussite commerciale.

Paul Marti

(1) Dimanche soir, selon l’armée israélienne, le nombre de roquettes ayant touché le sol israélien se portait à 544, tandis que 302 autres avaient été détruites en vol par le «Dôme de fer». Retour à l'article.

(2) Si l’on s’en tient à un coût unitaire de 50000$ par missile Tamir, chiffre sujet à caution, les missiles utilisés pour les 302 interceptions réalisées depuis mercredi 14 auraient donc à eux tous coûté plus de 30 millions de dollars. Retour à l'article.

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