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Pour une représentation laïque de l'islam de France

Henri Tincq, mis à jour le 30.06.2009 à 12 h 20

Pour occuper les espaces laissés vides par le Conseil français du culte musulman et ses divisions, naissent à Paris, la même semaine, une Conférence des imams de France et un CRIF musulman.

Question lancinante que celle de l'organisation de l'islam de France, pourtant décisive pour la représentation et l'insertion de cinq millions de musulmans vivant sur notre sol. Après plus vingt ans d'efforts ayant tous avorté, le Conseil français du culte musulman (CFCM) a été créé en 2003, à l'initiative de Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur et des cultes. Un embryon d'organisation se mettait enfin en place sur une base électorale, intégrant la diversité des composantes et sensibilités de l'islam.

Au delà de la recherche de solutions aux seules questions pratiques du culte (gestion et construction de mosquées, abattage rituel, marché de la viande hallal, carrés musulmans, etc...), l'ambition du CFCM, avec ses antennes régionales, était d'apparaître comme le lieu de toutes les initiatives musulmanes, leur relais médiatique, l'interlocuteur privilégié sinon unique des pouvoirs publics, locaux et nationaux, des responsables culturels et religieux du pays.

L'heure n'est pas au bilan du CFCM qui, dévoré par ses rivalités de personnes et d'orientation, n'a jamais réussi à atteindre ces objectifs ambitieux. Pour ce faire, il eût fallu d'abord dépasser les antagonismes entre familles musulmanes d'origine nationale différente (Algériens, Marocains, etc...), puis entre les radicaux de l'Union des organisations islamiques de France (UOIF) et les modérés de la grande Mosquée de Paris, traditionnel pivot de la représentation islamique en France, qui ne se remet pas d'avoir perdu son monopole et est aujourd'hui en perte de vitesse.

Face à une situation de quasi éclatement et devant les vides laissés par des dirigeants communautaires mal élus et débordés, un nouveau «paysage de l'islam de France» se met peu à peu en place. Une Conférence des imams de France a été inaugurée il y a quinze jours à Drancy (Seine-Saint-Denis), en présence de personnalités politiques, associatives et religieuses. A l'initiative d'Hassen Chalghoumi, imam de Drancy, membre d'un mouvement missionnaire appelé Tabligh (Foi et pratique), cette conférence se donne pour objectif de «former des imams ouverts aux dialogues interreligieux, respectant les règles de la République». Elle souhaite « montrer un visage plus éclairé, plus tempéré de l'islam ».

Pour le moment, une quarantaine d'imams et responsables de communauté en Ile-de-France et en province (Saint-Avold, Perpignan, etc) seraient sur le point de rejoindre cette Conférence, dont l'une des activités serait, par exemple, de fournir des idées pour les prêches du vendredi sur «l'éducation des enfants, la délinquance grandissante, ou le respect dû aux personnes âgées ou aux parents ». Malgré sa représentativité encore très faible, cette Conférence des imams démarre avec un certain nombre d'atouts, même si le Conseil français du culte musulman fait semblant de l'ignorer. Soucieux aussi de ménager la structure existante, Michèle Alliot-Marie n'a pas souhaité être présente à la soirée inaugurale et l'imam de Drancy se plaint de « pressions », venant de l'Union des organisations islamiques de France (UOIF), à propos de son engagement en faveur du dialogue entre juifs et musulmans.

Des interlocuteurs modérés

Une autre association, la Fédération des Français d'origine arabe ou de sensibilité musulmane (dite «Fédération Mosaïc»), a tenu une conférence de presse de lancement deux jours après le lancement de la conférence des Imams à Paris. Fondée fin 2007 à Nice par le chirurgien Marouane Bouloudhnine, animée par un industriel de Cannes d'origine algéro-marocaine, Azzedine Bouamama, elle veut s'étendre et «prendre une dimension nationale».

Elle limite son champ à la représentation laïque, plutôt que religieuse, de la communauté. Sa vocation est explicitement «culturelle et non cultuelle». Elle se veut « un espace d'expression pour la majorité silencieuse des musulmans, qui ne souhaite plus laisser son image être bafouée par une minorité agitée plutôt qu'agissante». Une charte est en cours de rédaction visant à promouvoir «un respect scrupuleux des lois de la République » et à favoriser l'intégration en France de musulmans trop dépendants de leurs pays d'origine. Des subsides viendront bien de donateurs étrangers, mais aucune ingérence ne sera tolérée. Les premiers axes de travail portent sur l'éducation, la formation, l'accès au logement ou à l'emploi.

Le modèle est celui du CRIF - Conseil représentatif des institutions juives de France - , chargé, également sur une base laïque et culturelle, de gérer les questions associatives, politiques et médiatiques de la communauté israélite. D'ailleurs, des contacts ont déjà été établis entre ce CRIF musulman, en voie de constitution, et le CRIF juif, qui voit d'un bon œil la création d'un «pilier» alternatif dans l'organisation musulmane. L'instance représentative du judaïsme français, que dirige Richard Praquier, avait polémiqué l'hiver dernier, pendant le conflit de Gaza, avec le Conseil français du culte musulman. Celui-ci est jugé trop inféodé à sa composante UOIF, fer de lance du soutien à la cause palestinienne et au Hamas en particulier. Ses appels à la modération ont été tièdes et ont eu peu d'effet sur la colère musulmane pendant l'offensive israélienne à Gaza.   

La Fédération Mosaïc n'entend pas entrer en conflit avec le CFCM, ce qui est un bon point. Elle revendique même une complémentarité avec les instances religieuses existantes, notamment pour le dialogue avec l'Etat ou les autres forces culturelles. La représentation du judaïsme, comprenant le CRIF laïque et les consistoires religieux n'est-elle pas également bipolaire ? La Fédération nationale des Français d'origine arabe ou de sensibilité musulmane peut déjà compter sur le soutien de conseillers de l'Elysée et de Michèle Alliot-Marie, qui ont mesuré les impasses du CFCM. Le ministère de l'intérieur fait entendre que « toute création de nouvelles institutions nuit à celles qui existent et ont déjà du mal à fonctionner », mais reconnaît qu'elles « profitent du vide laissé par le CFCM et la Mosquée de Paris ».

La question posée est celle de la qualité des interlocuteurs musulmans des pouvoirs publics. Pour sortir des surenchères d'origine nationale et des éternels conflits entre «intégristes» et «modérés» que favorise une représentation à base religieuse, la demande se fait jour, avec toujours plus d'insistance, de représentants modérés laïcs. Mais, à la différence du judaïsme, les interlocuteurs non religieux n'ont aucun poids dans une communauté musulmane qui ne sépare pas les plans spirituel et politique. Ce n'est pas la première fois qu'est posée la question d'une représentation non religieuse de l'islam, mais on peut déjà se demander si celle qui émerge a plus de chance d'aboutir que les précédentes.

Henri Tincq

Photo: Les dirigeants du CFCM  Reuters

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