Monde

Une Palestine déchirée

Kristell Bernaud, mis à jour le 18.11.2012 à 8 h 55

Alors qu'Israël attaque Gaza, on aurait tort de croire que les Palestiniens sont politiquement unis. Le Fatah, en Cisjordanie, est discrédité et le Hamas, dans la bande de Gaza est impopulaire.

Les décombres du ministère de l'Intérieur du Hamas, à Gaza, le 16 novembre 2012. REUTERS/Mohammed Salem

Les décombres du ministère de l'Intérieur du Hamas, à Gaza, le 16 novembre 2012. REUTERS/Mohammed Salem

Avec l’opération militaire israélienne «Pilier de défense», Mahmoud Abbas est mis sur la touche. Tous les regards palestiniens sont rivés sur le Hamas et sa capacité de résistance à «l’ennemi sioniste».

L'opération israélienne rend désormais inaudible la requête du président de l'Autorité palestinienne visant à obtenir le statut d'Etat non-membre aux Nations unies. Mahmoud Abbas a même dû écourter sa tournée diplomatique. Et va sûrement devoir reporter sa demande, qui devait être étudiée le 29 novembre par l'Assemblée générale des Nations unies, sous peine de ne recevoir aucun écho international.

Cela intervient alors que Mahmoud Abbas était déjà très critiqué. Ses récents propos sur le droit au retour des réfugiés palestiniens de 1948, laissant entendre qu'il pourrait renoncer à principe pourtant inaliénable de la cause palestinienne, avaient déjà choqué l’opinion palestinienne à Gaza et en Cisjordanie.

Le Fatah paie aussi l’échec patent de sa politique de négociations avec Israël. Depuis 2010, le processus de paix est au point mort. «Les Palestiniens ont perdu tout espoir car il n’y a plus de négociations, constate le politologue palestinien Khaled Abu Aker. La question palestinienne n’est même plus à l’agenda du monde arabe, ni de la communauté internationale.»

Abbas, plus isolé que jamais

Le 23 octobre dernier, Mahmoud Abbas s’était vu infliger une autre gifle, avec la visite de l’émir du Qatar à Gaza, agitant son chéquier, avec une aide d’environ 300 millions d’euros, destinés à la reconstruction de l’enclave palestinienne.

Mahmoud Abbas semble n’avoir jamais été autant isolé. «La visite confirme la légitimité du Hamas et la séparation entre Gaza et Ramallah, estime Amjad Shihab, professeur de science politique à l’université Al-Qods. Tout ça est contraire au projet de création d’un Etat palestinien. Alors que l’Autorité palestinienne ne contrôle rien en Cisjordanie, nous perdons aussi Gaza.»

La rivalité entre les deux frères ennemis, le Hamas à Gaza et le Fatah à Ramallah est ravivée. «Nous n’avons jamais été aussi loin de la réconciliation», constate Khaled Abu Aker.

L’accord de réconciliation signé en avril 2011 entre les deux factions palestiniennes ne se porte pas mieux que les négociations israélo-palestiniennes. Selon cet accord, des élections générales (législatives et présidentielle) devaient avoir lieu en 2012. Or, 2012 n’a jusqu’à été maintenant qu’une année de désillusion pour la population palestinienne.

Une abstention record

Un scrutin a pourtant bien eu lieu dans les territoires palestiniens. Le 20 octobre dernier, les Palestiniens ont été appelés aux urnes pour élire leurs conseillers municipaux. Un pas en avant vers une gouvernance démocratique et «normale»? Il semble que non. Si le Fatah a remporté 44% des voix, cette victoire n’est qu’un mirage politique. Elle a révélé le manque d’unité du parti laïc. De nombreux membres du Fatah se sont présentés sur des listes dissidentes. Le parti de Mahmoud Abbas a perdu les grandes villes palestiniennes de Ramallah, Naplouse et Jénine, remportées par des candidats indépendants.

Le scrutin a également entériné la division entre les deux frères ennemis, car le Hamas a boycotté les élections. «En organisant les élections en Cisjordanie et pas à Gaza, on ne fait qu’exacerber la haine entres les deux parties, observe Jamil, coiffeur à Ramallah. Nous aurions dû attendre la réconciliation avant d’organiser ce scrutin.»

Le taux de participation n’a été que de 55% pour une population habituellement très politisée (en 2005, le taux de participation aux municipales était de près de 80%). Jamil:

«Ils ne méritent pas que l’on vote pour eux, car ils nous ont promis le changement et n’ont rien fait. Je n’ai pas voté car je ne leur fais plus confiance.»

Cette élection, la première depuis 2006, s’est donc soldée par un désaveu pour le président de l’Autorité palestinienne. Khaled Abu Aker:

«Le Fatah traverse une crise sans précédent. Nos dirigeants n’écoutent pas les besoins ni les revendications de la rue. Ils n’ont tiré aucune leçon de la victoire du Hamas aux législatives de 2006. Si le mouvement islamiste avait participé aux élections, comment le Fatah aurait-il été capable de vaincre son frère rival?»

«Régime de Vichy»

Le discrédit est tel que se pose la question de la dissolution de l'Autorité palestinienne. Née lors des accords d’Oslo, l'Autorité palestinienne était à l’origine envisagée pour une période transitoire de cinq ans. Elle devait être l’étape intermédiaire avant la création d’un Etat palestinien. Son président, Mahmoud Abbas, n’a plus de mandat depuis 2009.

Pour éviter une crise politique et institutionnelle, le Conseil central de l'OLP (Organisation de libération de la Palestine) l’a prolongé jusqu'à la tenue de la prochaine élection présidentielle. Amjad Shihab:

«L’Autorité palestinienne a échoué. Elle donne une légitimité à l’occupation israélienne, avec cet espoir d’un futur Etat palestinien. Mais on sait pertinemment que la solution à deux Etats est irréalisable depuis longtemps. Pourquoi continuent-ils de mentir aux gens en leur donnant de faux espoirs? Le projet d’Etat palestinien est un projet qui sert Israël.»

A tel point que dans les milieux intellectuels palestiniens, l’Autorité palestinienne est affublée du surnom peu amène de «régime de Vichy».

«Aujourd’hui, nous ne voyons plus l’intérêt de son existence, toute autorité politique construite sous occupation n’est pas légitime. On ne peut pas créer un Etat dans ces conditions. Nous sommes otages d’Israël mais aussi de l’Autorité palestinienne. Finalement, mieux vaut revenir à l’occupation israélienne à l’intérieur même des Territoires palestiniens autonomes. Ce serait douloureux mais peut-être que la communauté internationale se réveillerait et comprendrait l’impasse dans laquelle nous sommes.»

Ils sont de plus en plus nombreux à demander la dissolution de l’Autorité palestinienne. «Elle n’a plus de légitimité depuis longtemps, ajoute Amjad Shihab, professeur de science politique à l’Université Al-Qods. Tôt ou tard, elle finira par tomber.»

Et Gaza?

Avec le déclenchement de l’opération israélienne, le Hamas qui avait lui aussi perdu sa légitimité à Gaza pourrait retrouver un certain leadership sur la scène politique palestinienne.

Comme à chaque offensive israélienne sur Gaza, la population gazaouie se range derrière son gouvernement qui apparaît comme le seul «résistant» face à Israël. Au détriment de l’Autorité palestinienne, qualifiée de collaboratrice avec l’Etat hébreu.

Et le Hamas avait bien besoin de redorer son blason. Les conditions de vie dans la bande côtière restent très précaires: manque d’eau, d’électricité, d’essence... Gaza reste soumise au blocus israélien. Même si, de son côté, l’Egypte a desserré son étau sur l’enclave palestinienne depuis l’accession au pouvoir des Frères musulmans, le Caire maintient des restrictions de circulation entre son territoire et Gaza. La population tient le mouvement islamiste pour responsable du blocus.

La décision du mouvement islamiste de ne pas participer aux élections municipales palestiniennes n’a fait qu’exaspérer les Gazaouis qui, phénomène récent, n’hésitent plus à condamner ouvertement le mouvement islamiste. «Nous sommes des citoyens, nous voulons des élections, s’insurge Rami, étudiant de 23 ans, interrogé avant les raids israéliens. Le Hamas agit comme un gang, ce n’est pas un gouvernement. Nous sommes otages du Hamas, car nous n’avons aucun droit. Je n’ai plus peur de le dire à haute voix.»

Soucieux de la crise économique

Si le mouvement islamiste restait impopulaire sur ses propres terres, il pourrait bien, en cas de scrutin, perdre son fief arraché fièrement aux mains du Fatah, lors des dernières élections législatives de 2006.

«Le sentiment anti-Hamas est de plus en plus fort, constate Mkhaimur Abusada, professeur de sciences politiques à l’université Al Azhar de Gaza. La corruption au sein du mouvement islamiste est sous le feu des critiques. La population a le sentiment que seul le Hamas profite des projets et de l’aide extérieure.»

Un Fatah discrédité, un Hamas impopulaire, quelles options restent-ils au peuple palestinien?

Les Palestiniens sont désormais bien plus préoccupés par la crise sociale qui frappe la Cisjordanie. Ces derniers mois, ils sont descendus dans la rue à plusieurs reprises pour protester contre la flambée des prix. Blocage des routes, magasins fermés, pneus brûlés... Des affrontements violents ont opposé protestataires et forces de l’ordre.

L’économie de Ramallah est dépendante de l’extérieur et est soumise à la politique sécuritaire israélienne. De nombreux Palestiniens tiennent le Premier ministre Salam Fayyad pour responsable de cette crise économique et entendent bien faire pression pour faire tomber son gouvernement. La déception du peuple palestinien est immense. Khaled Abu Aker:

«Nous espérions un boom de l’économie, une situation politique plus stable, mais rien ne s’est passé. Nous n’avons pas de partenaire pour la paix, l’économie est défaillante et les colonies israéliennes fleurissent. La stratégie de l’Autorité palestinienne a complètement échoué. C’est une catastrophe. Les Palestiniens sont frustrés et ne font plus confiance au système politique actuel.»

La population palestinienne dénonce aussi les salaires impayés de près de 180.000 fonctionnaires. Le déficit de l’Autorité palestinienne s'élève à près de 3 milliards d’euros. Les donateurs, dont les Etats-Unis et les pays arabes, n’ont pas tenu leurs promesses. D’après le ministère palestinien des Finances, ils doivent plus de 780 millions d'euros d'aide. Amjad Shihab explique:

«Quand l’Autorité palestinienne ne paie pas les salaires de ses fonctionnaires, les Palestiniens descendent dans la rue et se révoltent. La seule chose aujourd’hui qui légitime encore l’existence de notre gouvernement est le versement des salaires.»

«La mentalité des Palestiniens a évolué»

Depuis la fin de la seconde intifada, en Cisjordanie, les préoccupations des Palestiniens se sont donc déplacées. La jeunesse n’aspire plus à prendre les armes contre l’armée israélienne. Elle se soucie davantage de son mode de vie et de consommation. Khaled Abu Aker observe:

«La mentalité des Palestiniens a beaucoup évolué. Auparavant, les Palestiniens étaient prêts à se battre pour des idéaux politiques. Mais aujourd’hui, ils sont amorphes. Ils se moquent de l’histoire, de l’OLP et de la politique. Ils se préoccupent surtout des difficultés de la vie quotidienne et n’aspirent qu’à une vie meilleure.»

Une troisième intifada politique ne semble pas à l’ordre du jour. «Les Palestiniens n’en ont pas les moyens, renchérit Amjad Shihab. Ils acceptent la situation politique, la réalité de l’occupation, à condition de bénéficier de conditions de vie décentes. La seule raison qui pousse les Palestiniens à se révolter, c’est lorsque leur niveau de vie est en danger. Mais l’Etat hébreu fera tout pour que le peuple palestinien ne se retourne pas contre son gouvernement. C’est dans l’intérêt d’Israël de voir l’Autorité palestinienne perdurer.»

L’autre option envisagée est la recherche d’une nouvelle stratégie politique. Mais en Cisjordanie, on redoute que l’Autorité palestinienne soit incapable de trouver une solution alternative. Or, son archaïsme et son immobilisme pourraient à la longue déclencher le soulèvement du peuple palestinien.

Kristell Bernaud

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