Attentats en Corse: l'île est aussi meurtrière qu'Haïti ou le Timor oriental

Des enquêteurs sur le lieu d'une fusillade ayant coûté la vie à trois personnes, le 11 septembre 2012 à Castirla, en Corse. REUTERS/Pierre Murati.

Des enquêteurs sur le lieu d'une fusillade ayant coûté la vie à trois personnes, le 11 septembre 2012 à Castirla, en Corse. REUTERS/Pierre Murati.

Avec une centaine d'homicides en cinq ans, l'île de Beauté affiche un taux six à sept fois supérieur à la France dans son ensemble et comparable à la moyenne mondiale.

Dans la nuit de vendredi à samedi, un nouvel assassinat et une vague d'attentats contre des résidences secondaires ont frappé la Corse. «Ceux qui commettent des crimes, ceux qui font exploser des villas, doivent savoir que la volonté et la détermination de l'Etat de mettre fin à ces agissements criminels est totale», a assuré Manuel Valls aux journalistes, samedi 8 décembre. Mais l'Etat a pourtant du mal à réduire la violence sur l'île. En novembre, alors que cette violence était soulignée par les politiques, Slate faisait le point sur la situation. Nous republions cet article.

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Mercredi 14 novembre en fin de journée, le président de la Chambre de commerce (CCI) de Corse-du-Sud, Jacques Nacer, également dirigeant du club de football de l’AC Ajaccio, a été tué par balles dans son magasin de vêtements du centre d’Ajaccio. Le mois dernier, c’est l’avocat Antoine Sollacaro qui avait été assassiné alors qu'il se trouvait à bord de sa voiture dans une station-service du centre d'Ajaccio –le premier assassinat d’un avocat depuis plus de vingt ans en France.

Selon le Sénat, on en est, depuis le début de l’année, à 17 victimes de «la violence meurtrière» dans l’île, symptôme d’une «dérive criminelle». Najat Vallaud-Belkacem, porte- parole du gouvernement, a pointé une «escalade de la violence» sur RMC et BFM TV tandis qu’au même moment, le ministre de l’Intérieur Manuel Valls, en conférence de presse à la préfecture d'Ajaccio, évoquait «une forme de soumission à la violence qui s'est emparée de l'île» et affirmait que la Corse concentrerait «environ 20% des règlements de comptes commis sur le territoire» français, «une proportion tout à fait exceptionnelle au regard de la population».

En terme de taux de criminalité global, la Corse ne tranche pas particulièrement avec les autres régions françaises. En 2011, elle arrivait «seulement» en 12e position sur 22 pour les atteintes aux personnes, 14e sur 22 pour les atteintes aux biens –et, certes, première pour les escroqueries économiques et financières…

Les atteintes physiques aux personnes par région en 2011 (DCPJ). Cliquer ici pour visionner le tableau en grand

Mais un fait divers en Corse, c’est souvent l’équation mort violente + personnalité de la sphère publique, qui entraîne une forte médiatisation. Sur le plan international, la situation dans l’île est parfois présentée comme pire qu’en Sicile.

Deux à trois fois moins qu'au Mexique

Et sur Twitter, jeudi matin, un message très retweeté affirmait même que le taux d’homicides de la Corse est comparable à celui du Mexique.

Cette affirmation est-elle véridique? En se fondant sur les chiffres de la Direction centrale de la police judiciaire, on dénombrait 10 homicides en Corse en 2007, 25 en 2008, 29 en 2009, 17 en 2010 et 22 en 2011 —sachant que ces chiffres ne regroupent pas que des assassinats politiques ou des règlements de compte liés au banditisme, mais aussi des crimes passionnels ou familiaux (comme le meurtre de sa famille en 2009 par le jeune Andy, 16 ans, reconnu coupable des meurtres mais déclaré irresponsable).

On arrive donc à 103 homicides sur cinq ans pour au moins 300.000 habitants sur la période, soit un peu moins de 7 homicides par an pour 100.000 habitants.

Au Mexique, l'Institut national de statistiques et géographie (INEGI) a diffusé en août ses chiffres sur l'insécurité. Pour 2011, 27.199 homicides ont été enregistrés, soit un taux de 24 homicides pour 100.000 habitants.

Mais il semble que, à cause de la guerre des cartels, 2011 soit un millésime particulièrement «exceptionnel» au Mexique en termes d’homicides (on se souvient d’une journée noire où les corps de 15 personnes décapitées avaient été retrouvés sur un parking ou encore l’incendie d’un casino qui avait fait 53 morts).

Si l’on refait ce calcul sur cinq ans, en commençant au 1er janvier 2007, au début de la présidence de Felipe Calderon, les statistiques de l'INEGI totalisent 95.632 homicides pour environ 115 millions d’habitants, soit 16,5 homicides pour 100.000 habitants en moyenne sur cette période.

La comparaison entre la Corse et le Mexique est donc très exagérée. Le taux corse reste néanmoins très nettement supérieur au taux moyen français, qui est compris entre 1,1 et 1,2 homicide pour 100.000 habitants depuis trois ans.

Un taux double de la moyenne européenne

Et si la Corse était un pays, à quel rang se situerait-elle avec ses quelques 7 homicides pour 100.000 habitants en moyenne depuis cinq ans? Dans la moyenne mondiale, qui est justement de 6,9, selon la dernière étude globale de  l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC) [PDF], mais donc bien au-dessus de la moyenne de l'ensemble du continent européen (3,5). Son taux la situerait au niveau de pays comme le Timor oriental ou Haïti.

Le taux de criminalité par pays, selon l'UNODC (2010). Cliquer sur la carte pour la visionner en grand.

D'après ce classement, le pays le plus dangereux du monde est le Honduras, avec près de 92 homicides pour 100.000 habitants en 2011. Ce pays est victime de la pauvreté endémique, de gangs de rue ultraviolents et des cartels de la drogue mexicains qui ont migré en Amérique centrale, et aussi d'institutions fragiles et en profonde crise.

France Ortelli

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