Le capitalisme chinois et l'éthique du pouvoir

Les révélations sur les fortunes privées des dirigeants chinois jettent une ombre sur la capacité des élites à engager la transformation de leur modèle économique.

Le vote à main levée clôturant le 18e congrès du Parti communiste chinois, le 14 novembre 2012 à Pékin. REUTERS/Carlos Barria

- Le vote à main levée clôturant le 18e congrès du Parti communiste chinois, le 14 novembre 2012 à Pékin. REUTERS/Carlos Barria -

Depuis les réformes de Deng Xiaoping en 1979, cela fait maintenant trente-trois ans, la Chine a crû de façon ininterrompue à un rythme effréné de 9,9% l'an. Régulièrement, les Cassandre annoncent que cela ne peut plus durer. Le Parti communiste ne pourra plus longtemps «tenir le tigre par la queue». L'inflation va exploser, le conflit du centre avec les régions va dégénérer, les étudiants blogueurs vont réoccuper la place Tiananmen... Ces prophéties ne se sont jamais réalisées. Le régime a tenu un tiers de siècle avec une impressionnante intelligence.

Au moment où s'achève le 18e Congrès du PCC et où les «princes», les enfants des héros de la révolution maoïste, prennent le pouvoir pour dix ans, la question se repose avec une acuité particulière.

La révélation par le New York Times de la fortune privée de 2,7 milliards de dollars accumulée par le Premier ministre sortant, Wen Jiabao, change la perspective. On a découvert, avec autant de surprise, que les 70 plus riches membres de l'Assemblée populaire ont amassé 90 milliards de dollars, soit plus de 1 milliard par personne.

Des kleptocrates?

Surprise non pas de l'existence de la corruption, on savait. Mais on la croyait essentiellement locale. On nous expliquait qu'elle était tolérée pour que le centre puisse, en compensation, dicter son pouvoir dans tout l'empire. Une corruption nécessaire en somme.

La découverte est grande. Les dirigeants de Pékin qui nous apparaissaient comme des technocrates géniaux, ne sont-ils que des kleptocrates, comme leurs pires homologues russes ou africains? Aussi chargés d'intérêts particuliers, en clair aussi ligotés, les dirigeants du Parti communiste sont-ils encore capables de mener la gigantesque transformation de l'économie chinoise, aujourd'hui nécessaire? Le doute est permis. Doute qui aurait gagné, lit-on, certains sinologues américains. Ils tirent de cette fragilité du pouvoir chinois la conséquence de relations à l'avenir beaucoup plus tendues de Pékin avec Washington, notamment sur le plan militaire. Puissent-ils se tromper!

Dans un livre impressionnant, Michel Aglietta et Guo Bai exposent que le régime autoritaire chinois peut s'en tirer, autrement dit survivre encore longtemps, s'il sait épouser les nouvelles formes d'expression interactive de la société civile [1].

La thèse de l'ouvrage est que la démocratie représentative n'est pas l'issue obligatoire, comme le pensent les Américains, pour qui économie de marché et droit de vote sont les deux faces d'une même pièce. Pour les auteurs, la Chine peut rester a-démocratique pour peu que «l'éthique prenne le dessus dans le choix et la reproduction des élites», et qu'elle sache ainsi apporter une nouvelle légitimation morale au capitalisme en construisant un modèle de croissance social et soutenable. Forte de cet idéal politique, la Chine pourrait «prendre la tête» d'une transition mondiale et s'ouvrirait alors vraiment une ère chinoise. On répondra que cet avenir, enfant de Deng Xiaoping et de Steve Jobs, repose sur... l'éthique des dirigeants. Et c'est bien là le problème!

L'ouverture au marché n'est qu'un moyen

L'intérêt du livre est aussi de décrire la complexité du défi de cette transition vers un nouveau modèle. La croissance depuis trente ans avait pour but de maintenir l'autorité du pouvoir, il ne faut pas s'y tromper, l'ouverture au marché et à l'exportation n'était qu'un moyen.

Les marchés de «biens» ont été peu à peu libéralisés, tandis que le pouvoir réaffirmait son contrôle des «facteurs»: le travail, le capital, l'énergie, le foncier, l'environnement. Succès: les 9,9% de hausse annuelle du PIB ont permis l'enrichissement des masses et ont assuré la tranquillité des chefs.

Mais cette politique bute aujourd'hui sur des «contradictions» devenues explosives, comme on dit dans la Cité interdite: l'industrie est devenue surcapacitaire, la part de la consommation des ménages a décliné, les inégalités sociales sont aggravées, l'environnement est dévasté, les disparités régionales se sont accrues.

Il faut que cesse la distorsion des prix du travail comme de l'environnement. En clair, le revenu moyen des ménages doit grossir désormais plus vite que le PIB et de nouvelles libéralisations sont nécessaires, celle des services et celles des banques, en parallèle avec une réforme fiscale pour laisser de l'air aux ménages et aux PME. Ce sont des quantités d'obstacles à faire sauter. Idem pour le renforcement des droits des salariés et la généralisation d'un système de retraite (seuls 40% des Chinois en disposent). Examinant l'environnement comme le foncier, les auteurs ajoutent le besoin de redonner du pouvoir au centre, y compris budgétaire.

On devine les réticences. La Chine a deux atouts. L'acceptation par la société civile de la légitimité du pouvoir dès lors qu'il est efficace. La vision stratégique de long terme, «indépendante du pouvoir de l'argent». Indépendante jusqu'ici. Nous y revoilà: le «capitalisme chinois» a l'avenir devant lui... s'il est moral. C'est bien là qu'est le doute.

Eric Le Boucher

Article également paru dans Les Echos

[1] La Voie chinoise. Capitalisme et empire. Odile Jacob. Retourner à l'article

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L'AUTEUR
Eric Le Boucher est un des fondateurs de Slate.fr. Journaliste, chef de service, chroniqueur économique au journal Le Monde, il est depuis 2008 directeur de la rédaction d'Enjeux-Les Echos. Il est l'auteur d'«Economiquement incorrect». Ses articles
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Publié le 17/11/2012
Mis à jour le 17/11/2012 à 14h40
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