Culture

Terence Conran, l’art de résister au temps

Elodie Palasse-Leroux, mis à jour le 19.11.2012 à 15 h 47

Dans notre «Entretien tablette avec Slate», où les questions sont des images, Sir Terence Conran, le créateur d’Habitat et du ultra chic Conran Shop parle de son amour pour la «Douce France», de l’art de bonifier les anchois et le vin. Et de ce fameux «good design» qu’il distille depuis 60 ans.

Terence Conran. TC/Conran group

Terence Conran. TC/Conran group

Dans le premier magasin Habitat ouvert au milieu des années 60, on trouvait du mobilier, des ustensiles de cuisine, du linge de maison... exactement comme aujourd'hui. Si la formule nous est familière, dans le Swinging London, il s'agissait d'une première. Pop stars, membres de la famille royale et habitants du quartier se croisaient dans les rayons d'Habitat, en quête d'un rocking chair, d'assiettes à soupe ou d'une lampe de chevet.

Aujourd’hui âgé de 81 ans, Terence Conran (Sir Terence depuis qu’il a été anobli en 1983) le fondateur du Conran design group (créé en 1956) collectionne les restaurants et fait pousser des immeubles à Tokyo (le cabinet d'architecture Conran & Partners officie depuis une trentaine d'années). Peu enclin à la nostalgie, il admet cependant regretter avoir été contraint de lâcher son «enfant» au début des années 1990.

Tandis qu'Habitat se meurt peu ou prou (surtout en Grande-Bretagne, où l'enseigne ne conserve que trois boutiques et son site de vente en ligne), Sir Terence se réjouit de voir le Design Museum de Londres s'agrandir; le pharaonesque projet vient poursuivre le travail qu’il a initié dans les sous-sols du musée Victoria & Albert, où avait été relégué le département de design il y a plus de trois décennies. Les travaux dureront trois ans; et comme Terence vient de confier les rênes du Conran Shop à son fils Jasper, il va pouvoir se consacrer à de nouveaux projets.

Derrière un nuage de fumée de cigare, l'homme par lequel le design est entré dans nos maisons revient sur sa carrière et ses projets à partir d’images emblématiques.

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Boîte d'anchois. Conran Press

Le 18 septembre dernier, j'ai eu le bonheur de lancer le coup d'envoi des travaux du nouveau Design Museum sur l'emplacement de l'ancien Commonwealth Institute dans l'ouest de Londres, sur Kensington High Street. Un fantastique chantier [Terence Conran, fondateur du musée, a lui-même investi 17 millions de livres, sur les 80 que coûtera le projet], une ruche qui bourdonne déjà d'activité. Notre rêve de créer le plus grand et le meilleur musée du design est en train de devenir réalité!

Nous y avons enterré une «Time Capsule», qui devra y rester un siècle. J'ai choisi d'y glisser un iPhone, qui symbolise nos progrès dans le domaine de la communication ces cent dernières années. Ce sera amusant, d'ici un siècle, de voir à quoi ressembleront nos téléphones. A nos yeux, l'objet est avant-gardiste, représente le must en terme de design. Mais dans 100 ans, on le verra comme une antiquité, techniquement dépassée, au look démodé. C'est amusant, non ?

Aux côtés de mon iPhone se trouve une boîte d'anchois: pour rappeler les gigantesques gâchis de nourriture qui sont faits quotidiennement, et parce que c'est la seule chose que je connais qui ne sera que meilleure dans cent ans. A cela, j'ai ajouté une bouteille de bourgogne. 2012 est-elle une bonne année pour le vin? Je l'ignore, mais c'est un hommage aux plaisirs de la vie... et un très généreux cadeau pour le foutu veinard qui ouvrira la capsule en 2112 !

Affiche de l'exposition GOOD DESIGN au MoMA, en 1953

La question qu'on me pose le plus souvent, c'est «Quelle serait votre recette du “good design”, le bon design?» Invariablement, je me prends les pieds dans le tapis en essayant de donner des réponses alambiquées!

La façon la plus simple de définir un classique du design, c'est qu'il est composé à 98% de bon sens. Mais ce qui rend le truc intéressant, ce sont les 2% qui restent: ceux qu'on pourrait appeler l'esthétique. Certains produits sont bons, remplissent leur fonction, rien à redire – mais ceux qui mettent l'ingrédient magique dans les 2% jouent dans une toute autre catégorie.

Si l'ingrédient magique est là, votre qualité de vie s'en ressent. Ces 2%, c'est le delta entre le «parfaitement acceptable» et le truc qui rend l'objet tellement spécial que tout le monde veut se l'approprier.

Douce France à Apostrophes

Je n'ai pas le souvenir d'avoir vécu de soudains moments de vérité, de ceux qui vous font entrevoir votre vie future, mais plutôt une succession de petits déclencheurs. L'un des plus déterminants fut un voyage en France entrepris en 1953 avec mon ami «bon viveur» Michael Wickham. C'était la première fois que je voyageais au-delà des frontières de la Grande-Bretagne.

Dans sa vieille Lagonda, nous avons traversé la Dordogne et le Lot, campé dans des granges, vécu au jour le jour. La qualité de vie en France, en ce début des années 1950, m'a éberlué: nous écumions les marchés, nous nous régalions dans des petits routiers – le vin rouge y était un peu râpeux, mais gratuit! Je suis tombé amoureux de la France et de son art de vivre; une expérience et un lien qui influencent encore aujourd'hui ma vie comme mon travail.

Le Conran Shop Paris à Paris

Le Conran Shop de Paris fête ses vingt ans. Un autre de mes bébés, mais au style typiquement français, celui-là: c'est Gustave Eiffel qui a signé la structure métallique de ce bâtiment du XIXe siècle. Le tout premier Conran Shop avait été lancé à Londres en 1973, un concept élaboré pour toucher une clientèle plus aisée que celle d'Habitat. Nous souhaitions y proposer les produits qui avaient été écartés pour Habitat, généralement jugés trop coûteux ou hors cadre. Avec le Conran Shop, je pouvais me permettre d'être plus imaginatif, plus audacieux.

C'était aussi le moyen de vendre des pièces de designers établis, connus —tout en encourageant la jeune garde du design et de l'artisanat. C'est important; à ce propos, j'étais heureux d'apprendre cette année la nomination du designer français Pierre Favresse à la direction artistique d'Habitat.

Il est jeune, doué, peut-être même assez doué pour permettre à Habitat de retrouver la place que l'enseigne mérite. Le secteur du design vit une époque de sain renouveau, qui voit débouler des jeunes gens prêts à en découdre, avec un impact tangible sur cette industrie. Optimisme et ambition flottent dans l'air...

Festival of Britain, 1951

Le «Festival of Britain» a marqué pour tous les Britanniques un tournant décisif, en 1951. Personnellement, cet épisode est le point de départ d'une nouvelle étape dans ma vie, autant que dans celle de mon pays. Elle était plutôt grise et austère, la Grande-Bretagne de l'après-guerre. Mais en 1951, le Festival of Britain, ce «tonique pour la nation» [Ndlr : sorte de version nationale de l'Exposition universelle à la gloire de la patrie, qui a célébré l'apport de la Grande-Bretagne aux arts, à l'architecture et au design, aux sciences] a donné aux gens un aperçu de ce que leur vie allait devenir.

J'étais un jeune designer de 20 ans, frais émoulu de la Central School of Art and Crafts et travaillais pour un architecte du nom de David Lennon. Il participait à la construction du Royal Festival Hall et des «Homes & Gardens pavilions». Après des années de guerre et de restriction, tout semblait si fastueux, si moderne – et nous n'imaginions pas que le pays pouvait s'offrir un tel luxe. Electrisant...

Ouverture du premier Habitat, 1964

J'ai ouvert mon premier magasin Habitat en 1964 à Londres, dans le quartier de Chelsea. L'étude du Bauhaus et de l'œuvre de William Morris avait modelé mon approche du design, et forgé ma croyance en l'importance de rendre le design accessible à tous. Je sentais qu'il était possible de révolutionner le marché, la façon dont on vendait les choses, de créer une alternative à ces boutiques qui ne faisaient que vendre des meubles. Et c'est ainsi qu'a commencé l'aventure Habitat, en partie nourrie de frustration, mais aussi de cette conviction qu'il était possible de proposer au plus grand nombre une nette amélioration de leur style de vie.

Perdre, en 1990, mon «bébé» a été mon plus grand regret : mais c'était le prix à payer pour m'extirper de la débâcle de Storehouse [Conran fut un temps CEO du groupe qui avait absorbé Habitat, et allait plus tard le céder au créateur d'Ikea, Ingvar Kamprad. L'enseigne Habitat a été scindée en 2011: seules trois boutiques subsistent sur les trente-trois que comptait la Grande-Bretagne. Les vingt-sept magasins français, espagnols ou italiens ont été cédés au groupe français CAFOM]. Cela m'a donné le temps et les moyens financiers d'amorcer un nouveau chapitre de ma vie, en ouvrant des restaurants et en développant le Conran Shop dans le monde entier. Voilà ce qui importe: dans la vie, ne vous contentez pas de vivre sur vos acquis, et vivez sans regrets, car la plus excitante opportunité est celle qui ne tardera pas à se présenter.

(Photo du personnel d'Habitat à l'inauguration. © Terence Conran)

L'immeuble Michelin à Londres

Un des mes plus beaux faits d'armes fut le rachat de l'immeuble Michelin de Londres en 1985: le premier magasin Habitat se trouve tout près de la Michelin House, et je rêvais de l'acquérir un jour, d'y installer un restaurant haut de gamme et une boutique. Quand le groupe Michelin l'a finalement mis en vente, j'ai fait une offre impossible à refuser, et la promesse de lui rendre son lustre d'antan. Je peux vous dire que le jour de 1987 où nous y avons simultanément ouvert le restaurant Bibendum et le Conran Shop a été l'un des plus beaux de ma vie.

Fauteuil Eames

Pourquoi le style «Midcentury modern», issu des années 1950 et 1960, est-il aussi populaire aujourd'hui ? Il ne faut pas tout mettre sur le dos de la nostalgie... Je crois que les gens ont mis une cinquantaine d'années avant d'accepter la modernité; résultat, le travail des designers des années 1950-1960 n'est apprécié à sa juste valeur que depuis peu.

Ok, leurs produits n'étaient alors pas accessibles à tous, car coûteux, mais leurs mobilier et objets possèdent cette qualité intemporelle à laquelle je faisais allusion. Aujourd'hui, on peut en revanche les fabriquer en larges séries et donc abaisser le prix: pas étonnant qu'ils restent aussi cotés! Ceci dit, il y a parmi les jeunes designers du moment quelques pépites qui produiront les futurs classiques du design, c'est clair.

Ce sont ceux-là que j'essaie de repérer, et le Conran Shop a été imaginé pour ça: faire se côtoyer les stars établies et les talents émergents qui vont durer, les pièces dessinées il y a un siècle, ou 50 ans, ou cette année. Peut-être que le «good design» est celui qui échappe au temps, résiste à l'usage et aux modes.

Image d'un fauteuil par Charles et Ray Eames © Vitra/Conran Shop

Terence Conran dans les années 1960 dans la chaise Coco

Aujourd'hui, plus que jamais, un vendeur doit travailler dur pour appâter le client: l'e-commerce a modifié la donne. Il nous faut capter l'attention, charmer, enchanter et retenir nos clients.

Le shopping doit devenir une expérience spéciale, mémorable: c'est presque comme donner une pièce de théâtre... La séance de shopping doit être appréciée, et non pas subie. Il faut savoir innover, sans brader sa personnalité.

Suivre les modes ne vous rendra pas plus heureux; dans le design et la décoration d'intérieur, la tendance bouge autant que la hauteur des ourlets d'une robe dans la mode – mais les notions de confort et d'intimité échappent à cette temporalité. Bien sûr, les designers doivent tâter le pouls de la sacro-sainte tendance du moment. Mais le design ne doit pas tomber dans le même écueil que l'industrie du vêtement: ce qui rend une pièce de design vraiment désirable, c'est son art de traverser les années sans prendre une ride.

Photo TC/Conran group

Recueilli par Elodie Palasse-Leroux

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