«The Newsroom» appartient déjà au passé

Will McAvoy (Jeff Daniels) dans «The Newsroom» (HBO).

Will McAvoy (Jeff Daniels) dans «The Newsroom» (HBO).

Très critiquée aux Etats-Unis, la nouvelle série d'Aaron Sorkin, qui chronique l'Amérique de 2010-2011, arrive en France cette semaine, juste après la réélection de Barack Obama. Et si le vrai problème de ce brûlot anti-Tea Party, c'était son rapport à l'actualité?

Mitt qui? Si vous regardez la première saison de The Newsroom, la nouvelle série d'Aaron Sorkin, diffusée cet été aux Etats-Unis sur HBO et à partir du 17 novembre en France sur le bouquet d'Orange, vous serez peut-être surpris par la quasi-absence du candidat républicain qui vient d'être battu par Barack Obama lors de l'élection présidentielle.

Dans cette série qui vit au rythme de l'actualité américaine d'avril 2010 à août 2011, le nom de Romney n'est mentionné que trois fois, dans le season finale, et celui de son colistier Paul Ryan une fois —dans un épisode diffusé la veille de son intronisation comme candidat à la vice-présidence. Le principal challenger du gouverneur du Massachusetts lors des primaires, Rick Santorum, l'est vingt-quatre fois; Sarah Palin, vingt fois; Michelle Bachmann, quatorze fois.

La série couvre pourtant une période pendant laquelle Romney était constamment donné comme favori pour l'investiture républicaine, mais elle concentre ses tirs sur le Tea Party, qu'elle accuse d'avoir piraté en plein vol le Parti républicain. D'avoir polarisé le pays «plus que jamais depuis la Guerre civile», comme le lance son héros, Will McAvoy (Jeff Daniels), animateur d'une émission d'information à la télévision.

Amérique politiquement hystérique

Dans la scène d'ouverture, ce dernier craque lors d'une conférence organisée par une université, portrait en miniature d'une Amérique politiquement hystérique: après un échange de scuds entre deux débattants («Je n'ai jamais dit que Barack Obama était un socialiste!», «Avec votre définition du mot, même Ronald Reagan le serait!»), il se lance dans une violente tirade quand on lui demande d'expliquer pourquoi les Etats-Unis sont le plus grand pays du monde.

Après une brève mise sur la touche, sa chaîne lui adjoint MacKenzie McHale (Emily Mortimer), nouvelle productrice mais vieille connaissance –ils ont vécu ensemble–, avec qui il se lance dans une «mission civilisatrice» de la télévision. Informer de manière civique, dans la lignée de journalistes dont le travail a fait une différence politique, de Edward Murrow (l'ennemi juré du sénateur McCarthy, portraituré dans le film Good Night, and Good Luck de George Clooney) à Walter Cronkite (l'homme qui aurait fait perdre la Maison Blanche à Lyndon Johnson), dont les visages ornent le générique.

«Les électeurs américains ont besoin d'un putain d'avocat», assène Charlie Skinner (Sam Waterston), le directeur de l'information de leur chaîne. The Newsroom est l'histoire d'une croisade –dont les personnages n'hésitent pas à se comparer à Don Quichotte, contre les moulins à vent des conglomérats médiatiques, ou aux Chevaliers de la Table ronde, avec l'info juste pour Graal.

Dix heures durant, on les suit attaquer les représentants les plus extrémistes du Parti républicain sur les loi anti-vote, le blocage du Congrès, les armes, l'immigration, leur vision de l'homosexualité ou encore leurs liens avec le monde de la finance, symbolisés par les frères Koch.

Républicain modéré à l'ancienne

McAvoy, pourtant, n'est pas un Démocrate, mais un Républicain modéré, à l'ancienne, dont les scénaristes ont fait une ex-plume de George Bush père. Il est seulement mal à l'aise avec la façon avec laquelle son parti attaque Barack Obama, qui est lui traité avec bienveillance par la série: le site Vulture, peu suspect de républicanisme militant, a même vu dans un des épisodes «un long clip en faveur de sa réélection».

Lors d'une levée de fonds à 36.000 dollars le couvert début août, le président-alors-candidat a d'ailleurs salué le travail d'Aaron Sorkin, le remerciant «d'écrire de la façon dont tous les démocrates de Washington aimeraient parler». Une déclaration qui a suscité un tweet vengeur d'un des communicants de Romney: «Si cette phrase sur Sorkin ne disqualifie pas Obama pour un second mandat, je ne sais pas ce qui le fera.» (Raté).

Sorkin a lui confirmé son ancrage démocrate en publiant une chronique de conseils à Obama dans le New York Times après son premier débat désastreux face à Romney.

Et évidemment, les chroniqueurs républicains ont déchiqueté à belles dents la série. La critique n'est pas nouvelle: A la Maison Blanche (The West Wing), le chef-d'oeuvre de Sorkin, avait déjà été renommée par certains conservateurs The Left Wing, «l'aile gauche».

Les deux séries ont le même ADN politique, mais il ne se fonde pas tant sur une opposition Démocrates-Républicains que sur une quête du Républicain raisonnable —dans The West Wing, le président de la Chambre des représentants Walken (John Goodman) ou le candidat à la Maison Blanche Vinick (Alan Alda), dans The Newsroom, un stratège républicain qui demande que soit évacuée la «caravane des clowns» des primaires ou un Républicain chevronné (Philip Baker Hall), évincé par un furieux du Tea Party, et à qui McAvoy lance «Vous nous manquerez».

Un vieux quotidien de 2010-2011

Pourquoi, alors, la seconde convainc moins que la première, au point que la critique américaine s'est livrée à des séances intensives de hate-watching? A cause de ses relents sexistes? De ses faiblesses d'écriture –Sorkin, qui excellait à faire vivre les collectifs, échoue à vraiment animer celui rassemblé autour du très bon Jeff Daniels? Du style un peu plus posé, qui sied moins aux toujours brillants dialogues-mitraillette de Sorkin que le walk and talk qui a fait sa légende?

Oui, mais pas seulement. C'est aussi à cause de son rapport au temps, dont l'étrangeté devient évidente en revoyant la série maintenant qu'Obama est réélu (évènement qui devrait clore la seconde saison, en cours de tournage) et le Tea Party blâmé partout pour la défaite de Romney, y compris chez les Républicains.

Si les films sont des trains dans la nuit, cela fait des séries quelque chose comme le métro du matin, quotidien et familier. The Newsroom serait alors le journal de la semaine dernière qu'on aurait retrouvé gisant sous un siège —intéressant pour meubler le trajet, mais pas idéal pour vivre dans l'instant présent. En choisissant de situer sa rédaction fictive dans le vrai monde où ont lieu de vrais évènements des années 2010-2011 (marée noire de BP, fusillade de Tucson, exécution de Ben Laden, crise de la dette...), la série tente, et rate en partie, un pari audacieux.

Ne pas filmer un microcosme professionnel en le mettant à distance par un détour dans un passé lointain, comme Mad Men et la pub des années 1960, mais en le filmant dans le passé tout proche. Faire une série sur les médias en se concentrant autant sur le fond (l'actualité) que sur la forme (le journalisme), contrairement à son modèle, Network de Lumet, chez qui l'Amérique du Watergate tenait surtout lieu de paysage en arrière-plan. Et ne pas nous raconter la politique avec des personnages fictifs comme le font la plupart des séries, de A la Maison Blanche aux récents Boss et Political Animals.

Elle ne résonne pas avec l'actualité mais la réplique

The Newsroom, c'est l'histoire déjà devenue Histoire, ce qui colle mal à un média comme la télé, celui de l'actualité. La série ressemble à un film sur l'Amérique des deux dernières années découpé en tranches pour la télévision et, malgré son casting de noms propres, en rend finalement moins finement l'atmosphère que Studio 60 on the Sunset Strip, la splendide et mésestimée série de Sorkin sur le rire dans l'Amérique post-11-Septembre.

The Newsroom suit l'actualité là où A la Maison Blanche la devançait quand il s'agissait de narrer, par exemple, l'ascension à la Maison Blanche d'un candidat issu d'une minorité. Elle la réplique là où la récente Homeland la conjugue au présent, qu'il s'agisse de frappes israéliennes sur des installations nucléaires iraniennes, des attaques de drones ordonnées par le vice-président ou d'un ponte de la CIA qui se fait draguer par une journaliste (ça ne vous rappelle rien?).

Si l'on dit souvent que la réalité dépasse la fiction, cela ne veut pas dire qu'elle la surpasse. Quand on repensera à la façon dont les séries américaines ont traité la mort de Ben Laden, on passera sans doute assez vite sur le très correct, et bourré de détails véridiques, épisode de The Newsroom qui lui est consacré pour se souvenir d'un simple plan de trois secondes, pourtant invraisemblable, sur le téléphone du lieutenant Brody.

Jean-Marie Pottier

  • The Newsroom, saison 1 (10 épisodes), à partir du 17 novembre à 20h40 sur OCS Novo.

>> A suivre également, l'actualité des séries télévisées sur notre blog Têtes de séries.