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A la mémoire d’Amos Elon

Christopher Hitchens, mis à jour le 18.06.2009 à 17 h 37

L’historien qui a expliqué l’histoire d’Israël aux Israéliens.

Après une semaine de nouvelles apocalyptiques en provenance de la péninsule coréenne et du Pakistan, deux terribles exemples de l'échec de la partition, je me rends compte que je suis encore très affecté par la disparition d'Amos Elon. Par sa vie et son travail, cet homme honorable a appréhendé avec perspicacité les lignes de faille d'une autre partition. Celle de la Palestine.

Amos Elon était de ceux dont les récits de vie sont inconfortablement proches du 20ème siècle. Il est né à Vienne en 1926, dans une famille qui a incarné la réussite des Juifs d'Europe Centrale. Mais la fragilité de leur accomplissement historique a été mise en évidence sept ans plus tard, lorsque ses parents ont décidé de quitter l'Europe et de commencer une nouvelle vie en Palestine. (Le fait d'avoir pris cette décision dès l'arrivée du nazisme au pouvoir, et de ne pas avoir attendu, comme l'a fait Sigmund Freud, l'annexion de l'Autriche, suggère qu'ils avaient une bonne dose de cette intuition prémonitoire ou sismique dont sont doués, dit-on, certains Juifs.)

Pourtant, plus tard, Amos Elon a lui-même concédé avec ironie que si les Juifs avaient été si malins et si désireux de préserver leur peuple, ils auraient pu réfléchir à deux fois avant de partir s'installer dans une colonie britannique, objet de contestation passionnée et théâtre d'un nationalisme arabe croissant. Comme il n'a jamais manqué de le dire, ce biographe de Theodor Herzl et historien des pères fondateurs du sionisme, l'essentiel était de comprendre que les non-Juifs étaient aussi attachés à cette terre que les Juifs.

Pendant de nombreuses années, Amos Elon a été l'auteur le plus connu de son pays, aussi bien au niveau national qu'international. Chroniqueur ironique, lucide et mordant publié dans le quotidien israélien Ha'aretz, il a traité différents sujets. Le «propre d'Israël», les territoires dont l'Etat hébreu s'est emparé après 1967, l'Allemagne où il a vécu pendant de longues années et les Etats-Unis, pour lesquels il éprouvait également un certain amour-haine.

Beaucoup d'Israéliens n'appréciaient pas le livre d'Amos sur la république fédérale d'Allemagne. Il parlait en effet de l'Allemagne et des Allemands comme si on pouvait le faire sans hyperboles ni hystérie. Un jour, je l'ai observé à un moment où cette posture lui a valu une pénible épreuve.

C'était au début de l'année 1992 à Berlin. Pendant le dîner, il a confié à Ian Buruma et à moi-même qu'il avait été invité à visiter «en avant-première» le nouveau musée de la villa Wannsee. Il s'agissait de la maison située au bord d'un lac où les barons de l'empire nazi s'étaient réunis un demi-siècle plus tôt, en janvier 1942, sous la direction de Reinhard Heydrich, pour discuter des détails de la Endlösung, c'est-à-dire de la «Solution finale». Il nous proposait de l'accompagner.

Difficile d'oublier cet après-midi-là. La demeure était presque dans le même état que le jour où a eu lieu ce sommet génocidaire. Je me souviens d'avoir dit à Ian: «regarde, c'est là que les chauffeurs ont dû garer les voitures officielles pendant que leur patron fumaient. A l'intérieur, de jeunes Allemands extrêmement polis et serviables nous ont guidés. Bientôt, nous nous sommes aperçus qu'Amos s'était éclipsé. Quelques instants plus tard, il était revenu, après être allé consulter la base de données d'un ordinateur flambant neuf contenant des noms de victimes pour y chercher un parent. Avait-il trouvé quelqu'un? «Je pense qu'il en a trouvé un ou deux, peut-être trois». Je ne lui pas demandé leur degré de parenté. Il avait un sens de la discrétion hors du commun.

Le temps qu'il avait passé en Israël à travailler comme journaliste lui avait permis d'accéder à des sources extraordinaires. Il y a plusieurs années, à Washington, alors que la situation à Bagdad devenait manifestement critique pour la coalition dirigée par les Etats-Unis (dans la guerre d'Irak), il m'a raconté l'histoire suivante. Juste avant l'intervention en Irak, les Etats-Unis ont demandé aux Israéliens si certains d'entre eux parlaient l'«Arabe irakien» (autrement dit, s'il existait des Israéliens qui avaient vécu en Irak avant de quitter ce pays ou d'en être chassés, et qui comprenaient la langue locale et ses expressions idiomatiques. Il se trouve qu'il y en avait encore quelques-uns. Certains ont été embarqués dans un avion AWACS qui a survolé à haute altitude l'espace aérien irakien. Leur mission était d'écouter les communications radio entre les officiers irakiens alors que l'échéance de l'ultimatum de Bush à Saddam Hussein approchait de plus en plus.

Au débriefing, tous les anciens Juifs d'Irak étaient du même avis: l'armée de Saddam Hussein ne voulait pas combattre, et beaucoup de soldats irakiens avaient déjà décidé de se disperser au début de l'assaut. J'ai trouvé cette anecdote pour le moins intéressante et je le lui ai fait savoir alors que nous étions sur un balcon du Watergate. Ma remarque l'a exaspéré. «Vous ne voyez pas ce que ça veut dire?», m'a-t-il dit. «Ça veut dire que toute l'opération "Choc et stupeur", tous les dommages infligés à Bagdad, tout ça n'a servi à rien du tout? On aurait pu renverser Saddam Hussein sans détruire l'Irak. Depuis, cette idée me hante.

Mais, finalement, c'est le fait qu'il ait été étranger à la politique israélienne qui a pris le dessus. Il est l'un des premiers à avoir dénoncé l'occupation des territoires conquis en 1967 et à avoir prévu une catastrophe morale et militaire si le peuplement et la colonisation persistaient. Plus le temps passait, plus il était scandalisé et dégoûté, jusqu'au point de déclarer, en 2004, à Ha'aretz, pour qui il avait travaillé, que si Israël se retirait de la bande de Gaza, c'était essentiellement pour échapper à ses responsabilités. Selon lui, ce sont ses politiques qui ont immanquablement abouti à l'explosion sociale parmi les réfugiés, au nombre de 1,3 million. Dans la même interview, il a utilisé l'expression «quasi-fasciste» en référence aux fanatiques religieux d'Israël, qui «dictent [le sort de l'Etat hébreu] sans le moindre processus démocratique». Au cours de notre dernière rencontre à New York, cependant, il s'est montré à peine moins acerbe au sujet de ceux qui assimilaient le Hamas et le Hezbollah à une réincarnation de la révolution algérienne contre la France.

Finalement, il est devenu un vrai étranger, abandonnant sa maison en Israël pour retourner s'installer en Europe et rejoindre la diaspora. Une diaspora au sein de laquelle, a-t-il conclu, les Juifs avaient autant de chances de survivre et de prospérer qu'en tant que colons en Palestine. Il n'est pas retourné sur ses terres ancestrales, celles qu'il décrit dans son livre The Pity of It All, qui explique le succès impressionnant de la communauté juive allemande entre 1743 et 1933. Au lieu de cela, il a vécu en Toscane, ce lui a valu des moqueries. Mais on peut difficilement reprocher cela à un octogénaire. Amos Elon n'avait rien de ridicule. Pour lui, il existait un fil vital qui reliait le peuple juif à l'internationalisme et au Siècle des lumières. Sa vie autant que son œuvre ont abondamment illustré ce lien.

Christopher Hitchens

Cet article, traduit par Berangère a été publié sur Slate.com le XX/XX/2009

crédit: Reuters/Baz Ratner: Juif orthodoxe au musée d'histoire de Yad Vashem

 


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