Economie

Le problème de l’Europe, c’est l’Allemagne

Gérard Horny, mis à jour le 15.11.2012 à 13 h 42

La France, dit-on, a dû prendre des mesure pour améliorer sa compétitivité parce que la faiblesse de l’économie pourrait devenir un problème pour la zone euro. Mais la politique économique de l’Allemagne ne pose-t-elle pas un problème au moins aussi important?

Angela Merkel, à Lisbonne, le 12 novembre 2012. REUTERS/Rafael Marchante

Angela Merkel, à Lisbonne, le 12 novembre 2012. REUTERS/Rafael Marchante

Si l’on en croit les informations qui circulent actuellement, les dirigeants allemands s’inquiéteraient de la situation de notre pays qui, faute de réformes, serait incapable de faire face aux changements intervenus dans l’économie mondiale et de sortir de l’ornière dans laquelle il est enlisé. Cette sollicitude nous touche beaucoup.

Il est vrai que, sur beaucoup de points, la situation française est grave. Mais on peut faire remarquer à nos voisins allemands que la France a elle aussi un gouvernement et des experts et que des décisions importantes viennent d’être prises. La politique française ne se fait pas à Berlin.

Par ailleurs, avant de s’interroger sur les faiblesses de leurs partenaires européens, nos voisins pourraient peut-être s’interroger sur les conséquences de leur propre politique. Ils pourraient alors découvrir que le vrai problème de l’Europe, c’est eux!

Des excédents excessifs

Cette affirmation peut choquer. L’Allemagne n’est-elle pas un des pays européens les mieux gérés, avec des finances publiques proches de l’équilibre, un taux de chômage nettement inférieur à la moyenne et un commerce extérieur largement excédentaire?

Ce bilan de santé globalement satisfaisant peut toutefois être lu de deux façons. La première conduit à lui adresser de vives  félicitations: l’Allemagne, s’appuyant sur sa tradition industrielle, a parfaitement su s’adapter à la nouvelle donne de l’économie mondiale; ses résultats sont le fruit de son travail et d’une stratégie bien pensée. La seconde lecture est plus réservée: cette stratégie heureuse se résume pour l’essentiel à un quasi blocage de la demande intérieure et à une orientation presque exclusive de l’activité vers l’extérieur, au risque d’accroître les déséquilibres internationaux, au niveau mondial comme au niveau européen.

Cela a été déjà été dit dans ces chroniques, mais il ne faut pas craindre de se répéter: les déséquilibres internationaux se traduisent à la fois par des déficits et des excédents excessifs. Les pays en déficit ont une lourde part de responsabilité: cette situation traduit un manque de compétitivité ou une insuffisance d’épargne et, le plus souvent, les deux à la fois. Mais les pays qui connaissent des excédents élevés de façon structurelle ne sont pas non plus exempts de tout reproche: cette situation dénote un excès d’épargne et une insuffisance de la demande intérieure.

De bonnes raisons

Les pays concernés ont généralement de bonnes raisons de se comporter ainsi. Les pays producteurs de pétrole peuvent avancer qu’ils doivent penser au jour où leurs réserves de produits fossiles seront épuisées et qu’ils doivent constituer des réserves financières en prévision de cette échéance inéluctable.

La Chine, selon une formule qui a fait florès, doit penser à «être riche avant d’être vieille»: très vite elle ne pourra plus compter sur la progression de sa population active pour assurer sa croissance. On pourrait multiplier les exemples.

Dans le même registre, l’Allemagne doit compter avec des perspectives démographiques peu favorables: avec une population sur le déclin, elle ne peut se permettre d’accumuler une dette publique qui pèsera sur une population de plus en plus restreinte. Rappelons que, selon les prévisions actuelles, avec une démographie toujours dynamique en France et en repli en Allemagne, la population des deux pays devrait converger: le croisement se ferait aux alentours de 2060. Ce seul élément peut justifier des différences significative de politique économique.

Mais des retombées négatives sur l’Europe

Cela dit, l’Allemagne, depuis dix ans, mène une politique résolument tournée vers la conquête des marchés extérieurs. Cela ne s’est pas fait sans douleur pour ses habitants: sept millions de mini-jobs à 400 euros par mois, cela fait beaucoup, même si l’on tient compte du fait que certains de ces emplois sont occupés par des retraités, des étudiants ou des mères au foyer et que les vrais «mini-jobbers» sont moins de 2,5 millions.

Quelle que soit la définition retenue du seuil de pauvreté (40% ou moins du revenu médian, 50% ou 60%), l’Allemagne compte désormais proportionnellement plus de pauvres que la France, alors que le rapport était inverse au milieu des années 1990, au moment même où l’Allemagne avait encore le fardeau de l’absorption de la partie Est (pour être précis, au milieu des années 1990, la grande pauvreté, à moins de 40% du revenu médian, était déjà un peu plus élevée en Allemagne pour cette raison). Incontestablement, la politique allemande de compétitivité a eu un coût social.

Ses partenaires européens ont ressenti eux aussi ce choc de compétitivité: l’an dernier, ils ont absorbé 70, 9% de ses exportations (39,5% pour les pays de la zone euro). La France à elle seule compte pour 9,6% de ses exportations, ce qui lui assure un excédent de 35,1 milliards d’euros, soit 22,2% de son excédent global. Ses ventes vers les Bric (Brésil, Russie, Chine et Inde) ne représentent que 11,4% de ses exportations. Une conclusion s’impose: la politique allemande s’est d’abord exercée au détriment de ses voisins.

Une politique non coopérative

Aujourd’hui, Berlin s’inquiète de leur faiblesse. Les pays concernés ont sans doute des torts (pour la France, le constat est effectivement accablant), mais sa politique non coopérative n’a pas arrangé les choses. On peut d’ailleurs constater qu’elle s’est exercée dans d’autres domaines, comme la politique énergétique: la décision d’abandonner la filière nucléaire a été prise sans concertation, alors que l’énergie devrait être au cœur de politiques communes.

La crise de la zone euro a révélé aussi un sens médiocre de la solidarité. Les atermoiements allemands ont largement contribué à aggraver les problèmes alors que, dans ce genre de situation, la rapidité de décision et d’exécution est un atout décisif. On le constate encore aujourd’hui avec le refus d’envisager une nouvelle réduction de la dette grecque, qui semble pourtant inévitable si l’on veut que ce pays ait quelques chances de s’en sortir.

Au cours de sa conférence de presse du 13 octobre, François Hollande, sans cacher ses divergences de vue avec Angela Merkel, a eu l’intelligence d’expliquer qu’il comprenait ses difficultés alors qu’elle aborde une année électorale.

Il est vrai que la chancelière ne peut être accusée de tous les maux. Il y a d’abord son opinion publique. Les Allemands, nous l’avons vu, ont payé cher le regain de compétitivité de leur économie: aller leur expliquer ensuite qu’ils doivent payer pour sauver les autres n’est pas forcément facile. Il y a aussi l’opinion de la Bundesbank, plus dogmatique que jamais au point de ne plus être en phase avec la BCE, qui est pourtant son enfant. Il y a les patrons et les économistes qui s’insurgent contre les mesures de relance envisagées par la chancelière.

L’Allemagne doit se remettre en cause

Et pourtant, ces mesures seraient justifiées dans le contexte actuel. Que les Etats grec, espagnol, portugais et même français continuent de serrer la vis est une nécessité. Mais cela doit avoir une contrepartie: que ceux qui en ont les moyens soutiennent la demande en Europe, sinon la récession ne peut que s’aggraver dans la zone euro et empêcher toute sortie de la crise.

Sans mettre en péril ses finances publiques (ce que personne ne lui demande), l’Allemagne a la possibilité de mettre un peu de carburant dans le moteur. Si elle ne le fait pas à l’occasion de la campagne électorale, elle commettra une faute économique grave. Et le discours européen de la chancelière deviendra complètement inaudible.

Bref, pour nuancer le titre volontairement provocateur de ce texte, l’Allemagne n’est pas LE problème de l’Europe. Chacun a sa part de responsabilité et chacun doit contribuer à la solution, l’Allemagne aussi. Elle doit se remettre en cause. Si elle voit seulement dans l’Europe un terrain de chasse pour ses exportateurs, elle s’expose à de graves déconvenues.

La conclusion est claire: la survie de la zone euro passe par une coopération économique resserrée. Cette coopération ne doit pas se limiter à demander à chacun une plus grande rigueur budgétaire. Elle doit se traduire par des politiques économiques davantage coordonnées dans tous les domaines. Et, sur point, l’Allemagne n’est pas particulièrement exemplaire.

Gérard Horny

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Journaliste
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