«Trainspotters»: la vie duraille des ferrovipathes anglais

Trainspotters on a bridge / Kingmoor Klickr via Flickr CC License by

Trainspotters on a bridge / Kingmoor Klickr via Flickr CC License by

En Grande-Bretagne, des types en anorak «collectionnent» les numéros des trains qu’ils se lèvent à quatre heures du matin pour regarder passer en rase-campagne. C’est du «trainspotting». C'est vraiment étrange.

«Trainspotter», pour pas mal de gens, cela rappelle le titre d’un film de Danny Boyle où de jeunes Ecossais désœuvrés se gavent de drogue et de bière et laissent des bébés mourir sur la moquette de l’appartement d’une maman junkie irresponsable (c’est un raccourci: il n’y a pas que ça dans le film et il est excellent).

Mais pour un Britannique, c’est surtout le nom que l’on donne à une curieuse sous-culture d’amoureux des trains que l’on ne se vante généralement pas de compter parmi ses amis. Enfin, je dis «amoureux des trains», mais ça aussi c’est un raccourci parce que les trainspotters ne s’intéressent pas vraiment aux trains, juste à leur numéro.

Combien ils sont  précisément? Difficile à dire, puisque que personne ne les recense même dans ces contrées pragmatiques où les statistiques ethniques sont autorisées… Mais qui ils sont, c’est déjà plus documenté: si vous travaillez dans une entreprise de plus de vingt ou trente personnes au Royaume-Uni, il y en a certainement un qui traîne dans les couloirs. Sans doute du côté de la compta ou de la gestion des stocks parce que ce sont des métiers qu’ils sont présumés affectionner. Un peu comme les pédophiles se dirigent vers la prêtrise ou l'enseignement, si vous voulez.

A première vue, on pourrait d’ailleurs confondre le trainspotter avec un «nerd» standard parce qu’il a lui aussi les cheveux gras, un pull en laine manifestement tricoté par sa mère et apprécie les gros anoraks à l’ancienne lorsqu’il fait froid (incidemment, il est parfois désigné comme ça: anorak).

«Pas de 16h25 les troisièmes dimanches du mois»

Le mien, celui qui m’a introduit à l’univers fabuleux de la ferrovipathie (c’est le terme officiel français et il convient bien parce que ça sonne davantage comme une maladie), je ne travaillais pas avec mais je l’ai rencontré dans une petite gare rurale du pays de Galles où j’attendais en vain un train par un dimanche pluvieux.

Lui, il était assis sur une borne, engoncé dans son –quoi d’autre– anorak, un gros bouquin gris qu’il ne lisait pas à la main et me jetait des coups d’œil inquiets de temps en temps. Au bout d’un petit moment, parce que je m’ennuyais et que je commençais à demander pourquoi le 16h25 n’était toujours pas passé à 17h30, j’ai fini par aller tailler une bavette:

― Salut, vous attendez le train vous aussi? Il est en retard…

― Non non, moi je suis en voiture. Mais si c’est le 16h25 que vous attendiez, il ne passe pas les troisièmes dimanches du mois…

― Ah bon? Shit alors! Et le prochain, il passe à quelle heure?

― Le prochain? Demain matin, l’omnibus pour Cardiff à 7h56…

― Argh… Comment je vais faire? Je ne vais pas passer la nuit sur un banc… Vous êtes en voiture vous dites? Vous ne pourriez pas me déposer à une vraie gare où il y a des trains?

― OK mais pas tout de suite parce que j’attends le 18h12.

― Quoi, il y a un 18h12?

― Oui mais il ne s’arrête pas ici. Il ne fait que traverser…

Là, le gars a commencé à m’expliquer sa passion en détail, tout en restant attentif à ce qui se passait sur la voie parce qu’on approchait de l’heure fatidique, et je vous la livre en quasi verbatim parce qu’autrement on va encore m’accuser de fabuler:

«Ce livre que vous voyez, c’est le répertoire complet de tous les trains qui circulent en Angleterre, au Pays de Galles et en Ecosse. Tous! Les Intercity, les trains régionaux, les trains locaux, les trains de banlieue pour les grandes villes… Il y a tous les numéros. Moi, je dois les voir passer au moins une fois et, lorsque c'est fait, je peux les barrer dans mon répertoire.

Mais ce n’est pas facile parce que j’habite dans l’ouest de Londres et que je suis obligé de voyager pas mal pour voir des trains d’autres régions. D’ailleurs, je suis membre d’un club et nous organisons des déplacements spéciaux en groupe. La semaine dernière, par exemple, nous sommes allés à Edimbourg et c’était formidable parce que c’est un très gros nœud ferroviaire et qu’on a pu barrer énormément de numéros! Mais si c’est moins loin, comme pour le Pays de Galles, je préfère venir seul et en voiture parce que je n’aime pas beaucoup prendre le train sur des longues distances. Ça me rend malade

«Il y a des gens qui les prennent en photo mais je trouve ça idiot»

Ce dernier point, c’est un peu le détail qui tue dans toute cette affaire: le gars n’aime pas vraiment le train. Ce n’est pas toujours le cas et il y a certainement des trainspotters qui les apprécient en tant que belles machines puissantes qui croisent à vive allure dans la campagne verdoyante en sifflant comme des, euh, locomotives, mais ça n’est absolument pas un pré-requis. D’où ce nom de «trainspotter» en fait (observateurs de trains)...

«Il y des gens qui les prennent en photo, mais pas moi. Je trouve ça idiot puisque les numéros de train correspondent à des trajets et des horaires mais n’ont rien à voir avec le matériel, lequel change tout le temps», précise encore mon nouvel ami, assez puriste dans son approche, dans la voiture alors qu’il me ramène à la gare d’un patelin dont j’ai oublié le nom bourré de «i» et de «l». La conversation tourne toutefois un peu court lorsque, par pure politesse, je me mets à lui parler du TGV français, un train qui va très très vite et dont les rames ne sont pas constituées par des wagons isolés comme la plupart des trains!

― Ah oui, je crois que j’ai entendu parler de ça. Voilà la gare, je vais vous déposer.

Notez que le trainspotting, un hobby qui rend la collection de boîtes de camembert (tyrosémiophilie) presque socialement acceptable, s’est trouvé de sérieux concurrents avec la croissance de l’aviation civile (il y a désormais des planespotters, voire, avec l’implantation de réseaux de transports ferrés souterrains dans les grandes agglomérations, des métrophiles). Pour ne rien dire des brimades qu’ils subissent désormais de la part des autorités: des terroristes pourraient se dissimuler parmi eux et ils sont de plus en plus fréquemment chassés des halls de gare qu’ils arpentent carnet en main ou brutalement éloignés des quais pour non-possession d’un billet valide.

Mais c’est peut-être une erreur. A trop les contraindre et les frustrer, on finira par les pousser vers la drogue et l’alcool. Comme les jeunes Ecossais désœuvrés de Danny Boyle, quoi…

Hugues Serraf

Note: Sur Flickr, une amusante collection de photos de trainspotters prises par des spotters de trainspotters.