Hollande n’a plus la majorité de sa politique

François Hollande et le gouvernement lors de sa conférence de presse du 13 novembre 2012. REUTERS/Philippe Wojazer.

François Hollande et le gouvernement lors de sa conférence de presse du 13 novembre 2012. REUTERS/Philippe Wojazer.

Mélenchon remplacé par Bayrou, la CGT par le Medef, les ouvriers par les cadres... Le cap fixé par le président de la République, notamment lors de sa conférence de presse, pourrait générer des crises, voire une recomposition du paysage politique.

Le brio pédagogique avec lequel François Hollande a décliné son action, lors de sa conférence de presse du 13 novembre, ne doit pas masquer un problème politique lourd de conséquences à moyen terme. Le cap fixé par le président de la République apparaît de plus en plus contradictoire avec sa thématique de campagne.

Conséquence logique, la politique conduite peut de moins en moins être soutenue par la majorité présidentielle du 6 mai 2012. Une incohérence potentiellement génératrice de crises, voire d’une recomposition du paysage politique.

Mélenchon remplacé par Bayrou

Les réactions à la prestation présidentielle sont révélatrices d’un spectaculaire changement de configuration: les meilleurs alliés du chef de l’Etat ne sont plus les principaux soutiens du candidat Hollande. Dès le soir du premier tour de la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon avait clairement appelé ses 11,1% d’électeurs à voter en faveur du candidat socialiste. Aujourd’hui, l’ancien candidat du Front de gauche n’a pas de mots assez durs pour condamner la politique du président élu, parlant de «pédagogie du renoncement» et même de «capitulation sans conditions» devant les marchés financiers.

L’évolution de François Bayrou est parfaitement symétrique. Le candidat du MoDem n’avait appelé, entre les deux tours, à voter Hollande qu’à «titre personnel» en précisant bien qu’il ne «deviendrait pas un homme de gauche». Désormais, le centriste applaudit les orientations du président socialiste. «La politique de l’offre qui mobilise l'action gouvernementale vers le soutien aux entreprises me réjouit», explique-t-il avant d’enfoncer le clou:

«Elle était celle que nous attendions et que d'ailleurs nous prévoyions.»

Les écologistes regardent la porte

On rétorquera que Mélenchon s’est nettement dissocié des choix effectués depuis un certain temps déjà et que le Front de gauche ne participe pas au gouvernement. Son basculement dans l’opposition, que le PCF cherche à retarder, n’en serait pas moins un fait politique majeur.

Il semble dans la logique des dynamiques à l’œuvre, si l’on en croit l’éditorial de L’Humanité au lendemain de la conférence de presse présidentielle. «François Hollande a privilégié la crédibilité à l’égard des marchés financiers», constate avec dépit Patrick Apel-Muller qui en appelle à la mobilisation et à la résistance.

Le risque de rétrécissement de la majorité présidentielle est avivé par les interrogations qui traversent les écologistes. Au-delà de ses tourments personnels, Jean-Vincent Placé exprime un état d’esprit répandu à EELV lorsqu’il s’interroge sur la présence de son parti au gouvernement. Les explications du chef de l’Etat l’ont d’ailleurs laissé «toujours aussi perplexe sur le sujet». Et Eva Joly se demande «où est passée l'ambition de remettre la finance à sa place?»

Car les désaccords de fond entre écologistes et socialistes s’accumulent dangereusement. Pascal Durand, secrétaire national d’EELV, s’est plaint de n’avoir pas été consulté sur le virage de la compétitivité. Pascal Canfin, ministre EELV du Développement, a publiquement dénoncé le renvoi à 2016 de l’instauration d’une fiscalité écologiste. Et le conflit autour de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes n’en a pas fini d’être une pomme de discorde entre les deux principaux partis du gouvernement.

Le divorce est d’autant plus envisageable que François Hollande ne semble pas prêt à se faire violence pour retenir les écologistes au gouvernement. Il a déjà considéré leur départ comme «possible» même s’il n’est «pas souhaitable». Devant la presse, le chef de l’Etat a souligné que les socialistes avaient une majorité absolue à l’Assemblée nationale (mais s'est bien gardé de préciser que ce n'était pas le cas au Sénat...) et a ramené le choix d’associer les écologistes au pouvoir au principe qu’il n’est pas sain qu’un seul parti gouverne. A ce compte-là, les fidèles radicaux de gauche seront toujours là pour donner le change...

Parisot remplace Thibault

Le basculement des soutiens à Hollande est aussi spectaculaire dans le champ économique et social. Il est loin le temps où Laurence Parisot, présidente du Medef, s’indignait des orientations du candidat socialiste. «C’est inefficace et dangereux, voire stupéfiant», tranchait-elle pendant la campagne à propos de la tranche d'impôt sur le revenu à 75%, tout en louant Nicolas Sarkozy, «leader remarquable dans les moments de crise».

Aujourd’hui, la patronne du Medef est plus que rassurée. Elle a apprécié une conférence de presse présidentielle «marquée du sceau du principe de réalité». D’après elle, Hollande «a raison» dans son analyse de la situation et sa «politique en faveur de la compétitivité de notre pays» est la bonne.

La CGT est très loin d’en dire autant ! Et pourtant, le première centrale syndicale française s’était fortement engagée en faveur du candidat Hollande. Rompant avec la réserve qui était devenue la sienne en période électorale, elle avait officiellement appelé à voter Hollande au printemps.

Sa déception est de taille. «Force est de constater que François Hollande semble oublier pourquoi il a été élu: les salaires, l’emploi, la protection sociale», gronde Thierry Le Paon qui va succéder à Bernard Thibault à la tête de la confédération.

Les cadres plus compréhensifs que les ouvriers

Ces chassés-croisés se retrouvent dans la sociologie des soutiens à Hollande. Le 6 mai 2012, 54% des ouvriers avaient voté pour le candidat de gauche, selon une enquête Opinionway. En ce mois de novembre, ils ne sont plus que 40% à approuver l’action du président de la République, d'après une enquête Ifop.

Par contraste, l’image de Hollande résiste beaucoup mieux dans les milieux favorisés: 57% des cadres supérieurs et membres des professions libérales s’étaient prononcés en sa faveur le 6 mai; ils sont encore 54% à défendre sa politique six mois plus tard.

Pour autant, on imagine mal le fin politique qu’est François Hollande se risquer à un brutal retournement d’alliances. François Bayrou a moins d’électeurs que Jean-Luc Mélenchon tandis que l’impact électoral du Medef ne peut être comparé à celui de la CGT...

Le président sait qu’il lui faut toujours ménager sa base historique. C’est ainsi qu’il s’est livré mardi à une étrange tentative de récupération de la journée de mobilisation des syndicats européens contre l’austérité en faisant semblant de croire qu’eux et lui poursuivaient, en réalité, le même but. Comme une tentative de noyer le poisson...

Eric Dupin