Monde

Pour s'y retrouver dans l'affaire Petraeus

Laure Beaulieu, mis à jour le 16.11.2012 à 13 h 59

Vous n'avez rien compris à ce qui se passe depuis la démission du général, directeur de la CIA? On essaie de vous l'expliquer le plus clairement possible.

Le général Petraeus à Washington, le 29 juin 2010. REUTERS/Kevin Lamarque.

Le général Petraeus à Washington, le 29 juin 2010. REUTERS/Kevin Lamarque.

L’affaire a éclaté quelques jours après la réélection de Barack Obama, le vendredi 9 novembre, lorsque David Petraeus, le directeur de la CIA, a démissionné de son poste en raison d’une liaison avec sa biographe, Paula Broadwell.

Depuis, les rebondissements et les protagonistes ne cessent de se multiplier, au point que les médias américains tentent de les résumer dans des visualisations comme celle de Fox News, incompréhensible selon Gawker, qui s’essaie aussi au schéma explicatif. Buzzfeed livre également une visualisation de l’affaire qui a le mérite d’être compréhensible.

CNN et Salon préfèrent eux à la visualisation graphique des chronologies de l’affaire, dont le départ remonterait au printemps 2006, lorsque David Petraeus a rencontré Paula Broadwell à l’université d’Harvard. Petit résumé de l'ensemble du dossier en sept questions.

Qui est le général Petraeus?

Directeur de la CIA depuis septembre 2011 et ancien commandant des forces américaines en Irak et en Afghanistan, David Petraeus a démissionné vendredi 9 novembre, expliquant sa décision dans un communiqué au personnel de la CIA:

«Après plus de 37 ans de mariage, j'ai fait preuve d'un énorme manque de jugement en m'engageant dans une relation extraconjugale. Un tel comportement est inacceptable, à la fois comme mari et comme dirigeant d'une organisation comme la nôtre.»

Eric Leser, sur Slate.fr, décrit David Petraeus comme un «héros américain, général quatre étoiles et chef de la plus puissante agence de renseignement américaine. [...] [Il] avait construit sa réputation en dirigeant le Commandement central de l'armée américaine et plus encore les forces en Irak et en étant à l'origine de la doctrine du surge (renforcement) qui a été un succès et a permis aux troupes américaines de se retirer.»

L'homme était tellement estimé que des rumeurs (qu'il avait tenues à faire démentir) avaient couru cet été comme quoi Mitt Romney songeait à lui pour le poste de vice-président.

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Qui est Paula Broadwell, avec qui il a eu une liaison?

C’est Fred Kaplan, de Slate.com, qui a révélé que la femme avec qui le général David Petraeus avait une relation extramaritale était Paula Broadwell, «l'auteure d'un récent livre "hagiographique" sur lui, All In: The Education of General David Petraeus».

Quelques jours avant la démission de Petraeus, le 5 novembre, cette diplômée de West Point, comme l’ancien directeur de la CIA, publiait encore dans Newsweek un article intitulé «Les règles de vie du général David Petraeus».

Fred Kaplan a raconté leur rencontre:

«Paula Broadwell […] écrit dans une dithyrambique biographie de Petraeus qu’ils se sont rencontrés alors qu’elle faisait son doctorat à Harvard, où il était venu donner une conférence sur les stratégies contre-insurrectionnelles. […] Ce qu’il s’est exactement passé ensuite, quand cette relation mentor-protégée s’est transformée en autre chose, n’est pas très clair.»

Peter Mansoor, un colonel retraité de l’armée et directeur exécutif de Petraeus pendant le surge en Irak, a évoqué ce sujet auprès du Washington Post:

«Mansoor et d’autres disent que leur relation a commencé seulement après que Petraeus a quitté l’armée au milieu de 2011 pour devenir le directeur de la CIA.»

Précision de Mansoor au quotidien américain:

«L'aspect physique de la relation est apparu quelques mois après qu’il ait pris la tête de l’agence.»

>> A lire aussi: «Quand Paula Broadwell faisait l'éloge du général David Petraeus»

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David Petraeus et Paula Broadwell, le 13 juillet 2011. REUTERS/ISAF/Handout

Pourquoi cette relation extraconjugale pose-t-elle problème?

Le New York Times rappelle que «selon les règles militaires, l’adultère peut être un crime». Au sein de la CIA, «cela peut être un problème en terme de sécurité, car cela peut rendre un agent des services secrets vulnérable face au chantage, mais ce n’est pas un crime».

Par ailleurs, comme l’explique Mother Jones, «il y a une possibilité que Broadwell ait obtenu dans le passé des informations secrètes de la CIA à travers sa relation avec Petraeus».

Le New York Times note que Broadwell «a volontairement donné son ordinateur à l’agence. Lors d’une recherche, les agents ont découvert plusieurs documents classifiés, ce qui pose la question supplémentaire de savoir si M. Petraeus les lui a donnés. Elle a dit qu’il ne l’avait pas fait. M. Petraeus […] a dit qu’il ne lui avait donné aucun document classifié».

Le Washington Post rapporte par ailleurs que «des agents du FBI ont fouillé la maison [de Paula Broadwell] lundi soir [le 12 novembre, NDLR], emportant des boîtes et des sacs de documents et prenant des photos à l’intérieur de sa maison à Charlotte. Un membre haut placé de la hiérarchie policière a expliqué que les agents cherchaient des documents classifiés ou sensibles qui pourraient être en la possession de Paula Broadwell».

Le quotidien évoque le résultat de cette fouille le mercredi 14 novembre:

«Des hauts gradés du maintien de l’ordre ont dit que la saisie, tard dans la nuit lundi, de boîtes de documents dans la maison de Paula Broadwell (…) marque un accent renouvelé des enquêteurs sur les documents sensibles trouvés en sa possession. La question de la sécurité nationale est encore sur la table’, a expliqué un agent du maintien de l’ordre.»

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Comment leur liaison a-t-elle été découverte?

C'est l'initiative d'une autre protagoniste, Jill Kelley, dont le couple est proche des Petraeus (ils ont notamment passé le dîner de Noël ensemble l'an dernier), qui a entraîné la découverte de la liaison, comme le résume le New York Times:

«L’implication du FBI a commencé, selon des sources gouvernementales, quand Mme Kelley, alarmée par une demi-douzaine d’emails anonymes l’accusant d’avoir un comportement inapproprié, de flirter avec M. Petraeus, s'est plainte à un agent du FBI, qui est aussi son ami.»

Jill Kelley près de Tampa, le 12 novembre 2012. REUTERS/Brian Blanco

Le Wall Street Journal rapporte que les relations entre Jill Kelley et cet agent du FBI à qui elle a parlé des mails étaient ambiguës:

«Un officiel a dit que l’agent en question a envoyé des photos de lui torse nu à Mme Kelley bien avant que ne commence l’enquête sur les mails.»

«L’enquête du FBI, qui cherche à savoir qui a envoyé ces mails, mène, après une période de quelques mois, à Paula Broadwell», selon le Wall Street Journal, qui précise que les mails auraient commencé à arriver dans la boîte de Jill Kelley en mai 2012. Pour le Washington Post, «les mails indiquent que Broadwell était jalouse de l’amitié de Kelley avec Petraeus».

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Comment le FBI a-t-il mené l'enquête?

La façon dont l’enquête du FBI a évolué ensuite reste encore floue. Partie d’une investigation sur les mails envoyés à Jill Kelley par Paula Broadwell, elle «a mené à ce que des sources gouvernementales ont décrit comme des mails explicitement sexuels entre les deux amants, envoyés depuis un compte que M. Petraeus a créé en utilisant un pseudonyme», raconte le Wall Street Journal.

Le Washington Post rapporte que, «selon l’agence AP, au lieu de s’envoyer des mails via leurs boîtes respectives, les deux amants composaient les messages et ensuite les laissaient dans le dossier “brouillon” de la boîte mail auquel ils pouvaient accéder avec le même nom d’utilisateur et le même mot de passe. La méthode, souvent utilisée par les terroristes, rend plus difficile le traçage de la circulation des emails».

«Les agents du FBI ont interrogé Mme Broadwell pour la première fois dans la semaine du 21 octobre et elle a reconnu sa relation extraconjugale. […] Les agents ont interrogé M. Petraeus la semaine suivante. Il a aussi avoué sa relation extramaritale», raconte le New York Times.

«Puisque les faits étaient maintenant fixés, l’agence en rend compte à James. R. Clapper, le directeur des services secrets, à environ 17h le mardi suivant, le jour de l’élection [le 6 novembre]. [...] Pendant ce temps, l’agent du FBI qui a entraîné le début de l’enquête préliminaire […] a alerté fin octobre le bureau du représentant républicain de Virginie Eric Cantor, le chef de la majorité à la Chambre, à propos de l’enquête. M. Cantor a transmis les inquiétudes de l’agent à M. Mueller», le directeur du FBI, poursuit le New York Times.

Eric Cantor a expliqué son attitude dans un communiqué:

«J’ai été contacté par un employé du FBI inquiet qu’une information sensible, classifiée, puisse avoir été divulguée et je me suis assuré que le directeur Mueller soit au courant de ces sérieuses allégations et du risque potentiel pour notre sécurité nationale.»

Pour un proche de l’enquête, interrogé par le Washington Post, le rôle d’Eric Cantor est crucial: «Je ne sais pas si cela aurait pris cette tournure sans Cantor», affirme-t-il.

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David Petraeus et sa femme Holly lors de la cérémonie d'intronisation du directeur de la CIA, le 6 septembre 2011. REUTERS/Jason Reed

Pourquoi l'enquête s'est-elle élargie à d'autres personnes?

Le général John Allen, qui a pris la suite de David Petraeus en tant que commandant des forces armées de l’Otan en Afghanistan, «fait l’objet d’une enquête pour ce le Pentagone a qualifié de [...] "communication inappropriée" avec Jill Kelley», expliquait le New York Times le 13 novembre.

«20.000 à 30.000 pages de documents, beaucoup d’entre eux étant des mails entre le général Allen et Mme Kelley, qui est mariée avec des enfants et vit à Tampa en Floride», auraient été découverts, notait le quotidien américain, qui précise que «des dirigeants du Pentagone informés sur le contenu des mails ont indiqué qu’une partie du langage a semblé, à la première lecture,“excessivement charmeur”.»

Le New York Times ajoute qu’«un officiel haut gradé a dit que Mme Kelley était proche du général Allen et de sa femme […] et, bien qu’il ait pu être “affectueux avec elle dans quelques mails, il n’y a rien dont il puisse être embarrassé et rien qu’il puisse être embarrassé de dire à sa femme”.»

La sœur jumelle de Jill Kelley, Natalie Khawam, serait elle aussi proche des deux généraux. L’agence AP relate que «Petraeus et Allen sont intervenus en septembre dernier pour [la] soutenir dans un conflit difficile pour la garde» de son fils, lors duquel elle était qualifiée par le juge de «psychologiquement instable». Les deux généraux «ont écrit des lettres de soutien».

Business Insider note par ailleurs que le passé de Jill Kelley et son mari avec la justice est assez lourd, puisqu’on leur a intenté neuf procès. Avocate spécialisée dans les affaires de whistleblower (les individus qui révèlent des pratiques condamnables de la part d'une entreprise ou d'une administration), Natalie Khawam serait elle massivement endettée et aurait notamment emprunté 800.000 dollars à sa soeur jumelle.

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Existe-t-il un lien entre la démission de Petraeus et l'attaque contre le consulat américain à Benghazi?

Le 26 octobre, lors d’une conférence à l’université de Denver, Paula Broadwell a, selon Wired, «évoqué des détails sensibles et inconnus jusque-là sur l’assaut sur la mission américaine à Benghazi en Libye. […] Elle a dit que l’annexe de la CIA au consulat de Benghazi a été prise d’assaut le 11 septembre car, auparavant, “elle a fait prisonniers deux ou trois membres de la milice libyenne, et qu'on pensait que l’attaque sur le consulat était un effort pour essayer de récupérer ces prisonniers. Cela reste à vérifier.”»

Le Washington Post précise que la CIA a démenti les informations données par Paula Broadwell et a affirmé que ses déclarations sur les prisonniers de Benghazi ne sont pas justes.

Le Daily Beast relate de son côté que, le mois dernier, le général Petraeus s’est rendu à Tripoli, «selon des dirigeants du Congrès et de l'administration américaine, pour examiner ce qu’il reste de la présence de la CIA dans le pays après que les Etats-Unis ont abandonné la base de l’agence et la mission diplomatique américaine proche de Benghazi».

La Commission du renseignement du Sénat doit commencer, jeudi 15 novembre, des auditions sur l'attaque. Dans un premier temps, la presse américaine avait expliqué que David Petraeus ne témoignerait pas devant elle et serait suppléé par son remplaçant à la tête de l'agence, Michael Morrell, mais il a été finalement annoncé que Petraeus serait bien présent jeudi lors de ces auditions à huis clos.

>> A lire aussi: «L'affaire Petraeus et les zones d'ombre de l'administration Obama»

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Laure Beaulieu

Article actualisé le mercredi 14 novembre 2012 à 17h20, avec l'annonce du témoignage de David Petraeus devant le Sénat.

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