Culture

SoundCloud, le Giorgio Moroder revival festival

Didier Lestrade, mis à jour le 14.06.2013 à 15 h 23

En publiant des mixes rares sur le réseau social musical, le producteur nous aide à comprendre le mystère de ce qui s'est passé à Munich ou au Palace au milieu des années 1970 avec le disco ou à New York en 1987 avec la house et le hip hop.

Giorgio Moroder, extrait de la pochette de l'album From Here to Eternity. DR

Giorgio Moroder, extrait de la pochette de l'album From Here to Eternity. DR

A 72 ans, Giorgio Moroder, l'inventeur de Donna Summer, vient de découvrir Soundcould et publie depuis quelques semaines des mixes rares de ses propres morceaux. C'est touchant et drôle à la fois. Touchant parce que l'homme n'a pas vraiment besoin de ça: les Daft Punk ont fait appel à lui* (entre autres) pour leur prochain album. Drôle parce qu'il ne se limite pas à ce qui l’a rendu célèbre (la disco) et met au goût du jour le côté pop de sa carrière.

Au début des années 1980, après être devenu une quasi divinité du dance floor, Moroder a fait ce que l'on faisait à cette époque: il a vendu son âme en faisant des BO de films, dont certains très ringards d'ailleurs comme Superman III et The Never Ending Story.

Très peu de ses anciens fans l'ont suivi dans cette direction, c'était à désespérer de ses propres goûts, mais les plus sincères ont malgré tout prolongé dans leur cœur l'effet procuré par Baby Blue (tiré de l'album E=MC2 en 1980), une sorte de déclaration d'amour au format de la pop et du rock élémentaire, un peu comme quand Lou Reed a laissé le côté obscur pour purifier son genre musical avec Coney Island Baby, un de ses meilleurs albums. On avait vite trop oublié que Moroder avait commencé sa carrière dans les années 1960 avec la vraie pop allemande.

Tout a été dit sur Moroder, son influence sur Donna Summer, sur la house et l'electro, sur la pureté de sa production. Il est l’un des pères de la dance music, exactement comme Kraftwerk représente le vrai envol de la musique par ordinateur. Tout le monde est en admiration devant la BO de Mignight Express (Chase, 1978) et les deux albums qu’il a produits pour The Sparks et on a décidé ici de passer sous silence le thème musical composé pour les JO de Pékin en 2008, version Moroder désespéré (ornière connue sous le nom de code «Jean-Michel Jarre»).

Ce que l'on raconte moins, c'est le contexte de l'époque (il faut être vraiment vieux pour avoir connu la baffe que nous avons tous reçue en achetant From Here To Eternity, en 1977). Car si Donna Summer et Munich Machine pondaient des tubes à la chaîne, avant ce disque, Moroder était considéré comme naïf et ringard. C'était le Cerrone allemand. On savait que c'était l'homme de l'ombre même s'il avait déjà sorti un album solo qui avait cartonné en 1976, Knights in White Satin.

Il faut dire qu'à l'époque, tout ado un peu intelligent regardait plutôt vers l'ouest, le CBGB de New York des Ramones et la scène pré-punk de Dr Feelgood en Angleterre, finalement plus avant-gardiste. On voulait y croire très fort car le punk allait changer la musique pour toujours et il fallait encourager ça puisque c'était très underground et que ça vendait très peu de disques. Tandis que les albums de Donna Summer en Allemagne, ou Barry White aux Etats-Unis se vendaient par palettes dans les supermarchés.

A la fin des années 1970, l'esprit contestataire était si puissant qu'on rechignait devant le côté hétéro-beauf de Moroder, on n'avait pas encore complètement compris que la disco était finalement plus révolutionnaire que le punk –qui a fini comme on sait.

Le disque qui nous a fait basculer, donc, comme ceux de Sylvester ou de Grace Jones au même moment, c'était From Here To Eternity. Moroder était déjà un spécialiste des albums concepts (ceux de Donna Summer) et des albums avec des morceaux qui s'enchaînaient, ce qui donnait des plages de 20 minutes de disco ininterrompue, ce qui était alors aussi dingue que, justement, les morceaux de 1'35 des Ramones, à l'exact opposé. C'est avec ce disque qu'il s'est vraiment mis en avant en tant que producteur, en sortant ainsi un album qu'il ne pouvait pas fourguer à Donna Summer, parce que ce n'était pas le même registre vocal.

Et surtout parce que c'était un homme. Même s'il portait une moustache crowbar qui était une signature faciale assez grotesque, même pour l'époque, dès la pochette, il se mettait droit devant nous, en format serré, comme un clone homosexuel aurait pu le faire, à part qu'il est hétéro (enfin je crois, je n'ai jamais creusé la question). Et il savait très bien qu'il jouait alors la carte gay; il était malin, il savait que ses disques étaient vénérés à San Francisco avec Patrick Cowley qui, justement, finira par faire le remix ultime de I Feel Love en 1982.

From Here To Eternity n'avait pas le côté putassier de ses albums précédents, c'était très raffiné parce que plus robotique. D'ailleurs la photo de la pochette le montrait comme un humain très space, très bionique. Donc c'était un homme, pas une poupée géniale comme Donna Summer ni une pouffiasserie à la Munich Machine, c'était un vrai homme qui jouait des synthés et c'est ce qui nous émerveillait quand on discutait de ce disque en l'écoutant dans nos chambres de bonne et nos squats.

Quand From Here To Enernity passait dans les clubs, dès les premières mesures du morceau, on priait intérieurement pour que le DJ fasse une pause et laisse l'intégralité de la Face A. On espérait qu'il aurait envie d'aller boire un verre ou même passer chez sa mère pour vérifier qu'elle n'avait besoin de rien. On avait envie qu'il nous laisse seuls avec ce disque car cette plage, c'est finalement quatre morceaux collés les uns après les autres dont on ne saisit le concept que lorsque la boucle de fin reprend la mélodie du début.

Il y a un effet d'accumulation qui n'est vraiment atteint qu'après avoir dansé 15 minutes sur cet incroyable système de répétition et ce martèlement métallique de beats, tellement teuton qu'il vous fallait une nacht tablet (en allemand dans le texte) pour trouver le sommeil en rentrant chez soi, autrement ce disque vous narguait mentalement pendant tout le week-end, même quand vous aviez la tête en bouillie après avoir dansé 8 heures non stop devant les enceintes du Palace qui, contrairement à ce qui est souvent dit, n'étaient pas si bien réglées que ça. Normal, l'ingé son faisait la fête lui aussi.

Personne ne peut comprendre l'effet de cette période si on n'a pas vécu un endroit, quelque part, où la musique envahit la sphère publique comme la disco a submergé Paris en 1977.

Il faudrait comparer ça à New York en 1987 avec la house et le hip hop, à Paris en 1997 avec Music Sounds Better With You, ou aujourd'hui ce qui se passe en Corée avec la K-pop, quand la musique est si puissante qu'elle vous saute aux yeux dès qu'on sort de chez soi, quand toutes les voitures passent le même tube, que les boutiques hurlent le même titre, que les endroits les plus improbables comme une boulangerie ou une station d'essence perdue sur une autoroute ont le volume à fond et que tout le monde comprend et apprécie une telle excentricité musicale.

C'est le moment unique de confluence quand vous vous sentez remercié d'avoir été le premier à ramener chez vous un disque que tous vos amis acclament. Votre flair est récompensé.

White Party au Palace, en 1985. Photo Didier Lestrade.

En publiant des mixes rares sur Soundcloud, Giorgio Moroder nous aide à comprendre le mystère de ce qui s'est passé à Munich au milieu des années 1970, une ville allemande vraiment pas glamour si on la comparait au Düsseldorf de Kraftwerk ou au Berlin de Bowie et Iggy.

Tout est loin d'être intéressant sur les mixes de Soundcould de Moroder, il y a des bouts qui font 2 minutes, ce qui est bien pour les trainspotters mais pas vraiment pour vous et moi. Et d'ailleurs ça se voit, très peu de commentaires sur les morceaux les plus... boring.

Mais il faut insister sur Baby Blue, un morceau qui marquait un renouvellement du style Moroder dans un côté plus teenager du tout début de sa carrière et qui va très bien avec la pop actuelle. Si tout le monde se moque du nombre réduit des mots utilisés dans les «chansons» de Rihanna, quelqu'un devrait faire une reprise de ce disque pour en faire un jackpot mondial, quelque chose qui réconcilierait l'urban pop et la simplicité de l'écriture, celle de The Model de Kraftwerk ou des classiques des Beach Boys. Ou des Ramones, justement.

La musique est pleine de surprises, un mot gentil pour exprimer les circonvolutions.

Didier Lestrade

NDLE: Article écrit en 2012, avant que l'on sache que Daft Punk avaient effectivement fait appel à lui (lors de la première publication, cette info était donc au conditionnel). Retourner à l'article

Didier Lestrade
Didier Lestrade (71 articles)
Journaliste et écrivain
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