Monde

Qu’est-ce que le Qatar bricole à Gaza?

Foreign Policy, mis à jour le 16.11.2012 à 12 h 02

L’intervention de Doha dans les affaires palestiniennes a bien davantage à voir avec l’Iran qu’avec Israël.

Des membres des forces de sécurité du Hamas sont assis entre les portraits du leader du Hamas Ismail Haniyeh et de l'émir du Qatar, le 22 octobre 2012 dans la bande de Gaza. REUTERS/Ibraheem Abu Mustafa

Des membres des forces de sécurité du Hamas sont assis entre les portraits du leader du Hamas Ismail Haniyeh et de l'émir du Qatar, le 22 octobre 2012 dans la bande de Gaza. REUTERS/Ibraheem Abu Mustafa

Un vent de changement souffle sur la politique du Qatar ces jours-ci. Rassuré par les garanties fournies par les Etats-Unis quant à sa sécurité, impatient d’utiliser ses réserves financières en pleine croissance et poussé par le zèle réformiste de ses élites, Doha continue d’exercer une influence tout à fait disproportionnée sur la scène politique régionale.

La dernière sortie en date de l’émir Hamad bin Khalifah Al Thani: une visite spectaculaire de la bande de Gaza, ce qui a fait de lui le premier chef d’Etat à visiter ce territoire palestinien depuis que le Hamas en a pris le contrôle en 2007.

A l’inverse de certains de ses rivaux arabes moins imaginatifs, le Qatar considère l’isolement régional du Hamas comme une opportunité plutôt que comme un problème. Malgré son alliance avec les Etats-Unis, Doha a depuis longtemps tissé des liens avec le groupe islamiste palestinien: le secret le mieux gardé de cette affaire, et pour cause, c’est que le chef du Hamas, Khaled Mechal, possède une maison à Doha depuis de nombreuses années et qu’on le voit de plus en plus dans cette ville, surtout depuis que le dirigeant a été contraint de quitter la Syrie début 2012. Doha a également ouvert ses caisses au Hamas en lui versant 250 millions de dollars en février –un cadeau qui est passé à 400 millions de dollars avec la visite de l’émir.

Mais l’injection de fonds n’est pourtant pas l’aspect le plus important de la visite de l’émir. En rompant délibérément l’isolement régional du Hamas et en reconnaissant donc explicitement son autorité sur la bande de Gaza, Doha appuie ce mouvement politique dans sa lutte avec les autres groupes palestiniens rivaux.

Un représentant de l’autorité palestinienne, en charge de la Cisjordanie, a accueilli cette visite de fort mauvaise grâce en remarquant que «personne ne devrait traiter Gaza comme une entité séparée du territoire palestinien et de l’Autorité palestinienne».

A l’inverse de l’Autorité palestinienne, Israël n’a pas jugé utile de masquer ses critiques. Un représentant du gouvernement israélien a ainsi déclaré qu’en visitant la bande de Gaza, l’émir du Qatar venait de «jeter la paix sous un autobus».

Cette visite démontre encore la perte d’influence de l’Etat d’Israël au Qatar. Les relations entre les deux pays s’étaient réchauffées avec l’ouverture, en 1996, d’un bureau commercial israélien à Doha (la rumeur veut qu’il soit situé non loin de la maison de Mechal), les deux pays souhaitant voir du gaz qatari partir à destination d’Israël, avec Enron comme intermédiaire.

L’accord n’a finalement pas abouti et les relations ont connu des hauts et des bas jusqu’en décembre 2008, quand le Qatar a rompu tout contact à la suite de l’offensive israélienne contre le Hamas dans la bande de Gaza. Les rumeurs voulant que Doha ait tenté de reprendre les relations avec Israël se sont finalement tues après qu’un rapport du ministère israélien des Affaires étrangères a fuité, qui désignait le Qatar comme un «activiste de premier plan» contre Israël, mettant définitivement un terme à ce qui restait des relations entre les deux Etats.

L'angle iranien

L’Iran, avec qui le Qatar maintient officiellement des relations cordiales, forme, avec l’autorité palestinienne et les Israéliens, le triumvirat improbable des perdants de cette visite de l’émir du Qatar à Gaza.

Les représentants du gouvernement de Téhéran se souviennent sans doute avec nostalgie des temps anciens et heureux, pourtant pas si éloignés, où leur créature du Hezbollah avait infligé une cuisante défaite à «l’Entité sioniste» –ce qui avait d’ailleurs donné à l’Iran un regain de popularité au sein des pays arabes pour son soutien à l'organisation libanaise. A cette époque, le Hamas était encore bien ancré dans le camp iranien et la Syrie demeurait un allié stable qui semblait étendre lentement mais sûrement son influence dans la région.

Mais en fait, si Israël et l’autorité palestinienne voient avec un certain dépit le Qatar se rapprocher du Hamas, c’est bien l’Iran qui est le grand perdant de cette affaire. La visite de l’émir s’inscrit en effet dans une politique plus large visant déstabiliser et à retourner, à son profit, les principaux alliés de l’Iran dans la région du Proche-Orient et, par ce biais, à priver l’Iran d’un des principaux leviers de commande de sa politique étrangère. Voilà une politique audacieuse, pour le moins, car l’Iran ne veut –ni ne peut–  évidemment l’accepter.

Cette nouvelle politique est manifestement à l’œuvre en Syrie où le Qatar, depuis 19 mois et sans prendre la peine de dissimuler ses actions, fournit aux insurgés de l’argent, du matériel et, au moins, de nombreuses armes légères –soit une déclaration de guerre à peine voilée à l’endroit du président syrien Bachar el-Assad, le principal allié de l’Iran (les Alaouites sont des chiites, comme les Iraniens).

Mais l’activisme du Qatar est à présent également sensible à Gaza, où Doha a décidé précisément d’agir parce que le Hamas a rompu avec l’Iran. Téhéran a cessé d’envoyer de l’argent au Hamas quand ce dernier a refusé de soutenir publiquement son allié syrien en difficulté; le Qatar y a vu l’opportunité de séparer le groupe palestinien de son ancien bailleur de fonds. Si le don de 400 millions de dollars est destiné au développement humanitaire, somme déjà colossale, d’autres accords financiers ont sans aucun doute été conclus entre le Qatar et le Hamas lors de cette visite, renforçant encore les liens entre le mouvement islamiste palestinien et Doha.

Ce mouvement va naturellement relancer les spéculations autour du soutien que le Qatar accorde aux Frères musulmans dans tout le monde arabe. Ce soutien ne fait pas de doute –le Qatar ne fait guère d’efforts pour dissimuler ses contacts avec les islamistes en Egypte, en Tunisie, en Syrie et à présent avec le Hamas, lui aussi lié aux Frères musulmans. Mais le Qatar ne tente pas bassement de remplacer l’ancien croissant chiite par une banane de Frères musulmans, qui s’étendrait de la Syrie à Gaza, à l’Egypte, jusqu’à la Libye et à la Tunisie.

Doha est bien plus pragmatique et bien moins machiavélique: il renforce ses liens quand ils existent et tente de soutenir les mouvements musulmans populaires et modérés avec qui entretient déjà des relations.

Le rôle d’avant-garde assumé par le Qatar dans la lutte contre l’influence iranienne à l’étranger indique que Doha se sent en sécurité face à Téhéran: il hésiterait sans doute à entreprendre des actions si clairement agressives s’il se sentait vraiment menacé. Un casus belli potentiel existe pourtant entre ces deux puissances régionales: le Qatar et l’Iran se partagent le plus important champ gazier du monde (le North Dome, NDLE), responsable pour une large part de la croissance financière récente du Qatar.

Traditionnellement, le Qatar a donc toujours traité l’Iran avec respect. Les relations ont été soigneusement entretenues par Doha depuis les années 1990, alors que ce champ gazier commençait à être exploité, car le Qatar cherchait à éviter une escalade après plusieurs attaques iraniennes et du vol de matériel sur des plateformes abandonnées par les Qataris.

Aujourd’hui, les relations entre l’Iran et le Qatar sont toujours aussi courtoises, au moins en surface. Mais le choix, entrepris par les élites du Qatar, de changer un des fondamentaux de la politique étrangère de l’Emirat en choisissant de tailler des croupières à l’Iran est aussi surprenant qu’évident et semble indiquer que ces élites n’acceptent désormais plus les limites conventionnelles de ce qui peut et ne peut se faire au Proche-Orient.

David B. Roberts

Directeur adjoint du think tank britannique spécialisé dans la défense et la sécurité Royal United Services Institute au Qatar. Créateur et auteur du blog thegulfblog.com.

Traduit par Antoine Bourguilleau

Foreign Policy
Foreign Policy (247 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte