Monde

Tourisme et terrorisme en Syrie

Foreign Policy, mis à jour le 18.11.2012 à 14 h 22

Les habitants de la région de Damas regardent l'abîme.

Des bâtiments détruits après un raid aérien des forces pro-Assad, à Douma, Damas, le 9 novembre 2012. REUTERS/Ahmed taqi Eddin/Shaam News Network

Des bâtiments détruits après un raid aérien des forces pro-Assad, à Douma, Damas, le 9 novembre 2012. REUTERS/Ahmed taqi Eddin/Shaam News Network

C'est dans un voyage passionnant en Syrie que nous emmène John Pedro Schwartz, qui enseigne la littérature anglaise à l'université américaine de Beyrouth. Un voyage en quatre étapes dans la région de Damas, avec Khalid, le chauffeur de taxi; des agents de sécurité; un concierge; Dave, l'Anglais converti à l'islam; le garde «Bachar» ou «Ribal»; Mina, boulanger de Damas; Marwan, Nour...

Rif Dimashq (Damas-campagne)
Damas
Bab-Touma (Damas)
Camp de Yarmouk

Tout va bien

RIF DIMASHQ (DAMAS-CAMPAGNE)

A Damas, si vous demandez à un chauffeur de taxi de vous conduire dans la banlieue de Harasta, vous ne trouverez pas. Vous ne trouverez pas non plus Jobar. Ni Hajar al-Aswad. Ni al-Qaddam. Vous trouverez une moitié de Douma et trois-quarts de Daraya. Vous ne trouverez pas Zamalka.

Ce que vous trouverez à la place de ces villages de la banlieue de Damas, que l'armée syrienne a repris aux rebelles en août et septembre derniers, ce sont les décombres de la guerre.

Des rangées d'immeubles de quatre, cinq ou six étages entièrement rasés; des monceaux symétriques de gravats qui révèlent méticuleusement les délimitations originelles des terrains –puis des océans de pierres aux vagues déchiquetées; des pylônes électriques brisés en leur milieu, comme des arbres abattus, leurs câbles traînant dans la poussière; des voitures écrabouillées qui auraient leur place à la casse; des cars criblés de balles; des immeubles dont la façade arrachée dévoile une vue axiale des étages, des meubles et des habitants disparus.

Des manifestants à Erbin, banlieue de Damas, le 9 novembre 2012. REUTERS/Shaam News Network

Les faubourgs de Damas ne sont toutefois pas totalement dépeuplés.

Je me trouve dans un taxi avec Khalid. Partis de Douma, le quartier à moitié détruit au nord-est de la capitale, nous roulons vers le sud sur l'autoroute lisse et désertée Hafez el-Assad. «Jobar», indique Khalid sur la gauche, de l'autre côté de la route, en désignant des vestiges de constructions qui surnagent parmi les ruines.

— On ne peut pas y aller. Si on y va, ils vont nous tuer.

— Qui?

— Les deux camps, les jaysh al-suri et les jaysh al-hur, [l'armée du gouvernement et l'armée syrienne libre (ASL), qui regroupe des combattants anti-régime et des dissidents de l'armée régulière]. Ils sont là [je scrute les rues étroites et vides devant lesquelles nous passons lentement ], mais ils se battent la nuit.

Des combats nocturnes continuent de se livrer dans les ruelles anguleuses et sur les toits de Zamalka et Ain Terma. Mais pas à Jaramana, banlieue du sud-est de Damas qui apparaît totalement préservée, avec ses rues pleines de monde et ses étals plein de marchandises. Même la monotonie des lieux est la même que d'habitude. Seule indice de déliquescence, les détritus qui s'amoncellent le long des trottoirs. «Pourquoi il n'y a aucun dégât?», demandé-je.

— Ils sont pour Assad.

— Pourquoi est-ce qu'ils sont pour Assad et pas leurs voisins?

— Bee-khafuu [ils ont peur].

Qu'ils soient en grande partie chrétiens ou druzes a probablement quelque chose à voir aussi. La famille Assad pratique l'alaouisme, une émanation du chiisme, et les minorités ont tendance à faire bloc car elles redoutent les conséquences d'une majorité sunnite au pouvoir.

En repartant vers le nord, nous voyons un homme à cheveux blanc marcher avec peine le long du terre-plein central sans gazon. Il nous dit qu'il rentre chez lui. C'est où, chez lui? «Zamalka.» Comment allez-vous ? «Mneeh», bien. Comment ça va, en général? «Kil shee mneeh», tout va bien. Il n'y a pas de problèmes? «Maa fee mashakil», il n'y a pas de problèmes.

Nous échangeons des au revoir.

«Kil shee mneeh», répète Khalid alors que nous nous éloignons. Il indique un immeuble éventré de Zamalka, lève les mains, paumes vers le sol, et les rabaisse. «Bee-khaf», il a peur.

Et pour cause. Quelques minutes plus tard, nous voyons un agent de sécurité traverser la route avec un homme menotté. L'agent nous fait face avec la tête d'un carnivore qui a attrapé sa proie. Le détenu a l'air de quelqu'un qui réalise lentement pourquoi ses poignets lui font mal. «Harasta.» Sur notre droite, Khalid montre du doigt la ville fantôme où se sont auparavant déroulées des manifestations de milliers de personnes. «Jaysh», prononce-t-il devant les quartiers de l'armée, sur la gauche. Une affiche géante du président Bachar el-Assad trône au-dessus de l'entrée protégée par des sacs de sable.

Devant une étendue de structures aplaties, Khalid dit:

«Kanabil foraghieh

Il aspire et joint les mains.

«Des bombes à implosion?»

Il acquiesce. Difficile de vérifier cette affirmation; à ma connaissance, aucun rapport n'en fait état. Mais à implosion ou à explosion, les armes –aériennes et d'artillerie– ont fait du beau travail.

Khalid est jeune, petit, brun, barbu, sunnite, analphabète et sans peur. «B-khaaf aleik», c'est pour vous que j'ai peur, me dit-il.

Est-ce que vous êtes pour Assad?

«Non.»

Pourquoi?

«Il a tué dix de mes amis.»

Vous connaissez les rebelles?

«Ce sont mes amis.»

Avant la guerre, vous aimiez Assad?

«Oui, beaucoup.»

Qu'est-ce qui a changé?

«Il a tué mes amis.»

Pourquoi vous ne rejoignez pas les rebelles?

«Maa bhebb el asliha», je n'aime pas les armes.

Quel type de gouvernement souhaitez-vous?

«Musulman.»

Je demande à Khalid de me conduire dans sa ville natale, dans les faubourgs. «Mish mumkin», impossible. Pourquoi? «Shabbiha bil hawajaz», les milices pro-gouvernementales contrôlent les check-points de la ville.

«Ils vous tueront quand ils verront votre passeport américain.»

En regard des redoutés shabbiha, l'armée se montre plutôt modérée –avec les étrangers, j'entends. Après avoir traversé, au sud de Damas, Adem al-Ass, Lawan et Kfar Sousah, nous arrivons à Daraya, où quelque 400 corps ont été retrouvés en août dernier, après le pire massacre perpétré par les forces du régime depuis le début de la guerre civile, 17 mois plus tôt. Depuis, les morts reposent dans des fosses communes, on voit quelques hommes vêtus de tuniques couleur terre parcourir les rues poussiéreuses, et un ou deux magasins ont rouvert.

Beaucoup de bâtiments portent les stigmates de la guerre –murs grêlés par les tirs de mitrailleuse et percés de trous de la taille d'un pamplemousse, souvenirs des projectiles de mortier; les occupants sont morts, emprisonnés ou déplacés. Sur tous les murs, des inscriptions révolutionnaires qui réclament par exemple «Justice et égalité» ont été en grande partie recouvertes de peinture par les troupes gouvernementales stationnées en ville.

Au bout d'une rue, un tas de gravats oblige à emprunter une route rocailleuse qui aboutit à un poste de contrôle. Khalid tend ses papiers par la vitre. A la vue de mon passeport américain, le soldat me demande de sortir du véhicule.

— Shuu amtamal hawn? Que faites-vous ici?

— Siyaha» du tourisme.

— Inta mujrim?» Êtes-vous un criminel?

— Laa. Anna istez bil jamiaat amreekeeyeh bil beyrut. Non. Je suis professeur à l'université américaine de Beyrouth.

— Andak fard? Avez-vous une arme à feu?

Il me montre sa Kalachnikov.

— Laa. 

En riant, je lui montre mon téléphone portable et mon portefeuille.

Il me laisse partir. Nous continuons à rouler à travers les faubourgs du sud de Damas. Les façades écroulées, les graffitis recouverts de noir, et l'atmosphère morose et apathique de la ville de Nahr al-Ayshi sont déjà tristement familiers. A Sbeineh, des check-points entravent la circulation sur la route principale. Des chars garés tous les 500 mètres se sont emparés du terre-plein central. Leurs canons, pointe inclinée à 45 degrés, sont braqués sur les immeubles résidentiels d'en face. Des soldats sont assis à l'abri du soleil sous des bâches, en repos avant les inévitables escarmouches de la nuit.

Nous ralentissons à l'approche de Hajar al-Aswad, position-clé dans la contre-offensive que l'armée a menée contre les rebelles en août et septembre derniers. Ici, les dommages sont à l'échelle de ceux subis à Harasta, Jobar et Zamalka au nord, ou encore à Qaddam: il n'y a plus eau ni électricité, la majorité des habitants ont fui, ne reste que des poches de rebelles qui assaillent les troupes armées dans les bases militaires et aux check-points.

On peut quand même apercevoir encore quelques personnes errer dans cette ville qui, avant la guerre, était la 13e de Syrie, avec 96.000 habitants. Trois vieilles femme en abaya noire longent la partie ombragée de la route. Aucune voiture ne gêne leur passage –juste un tas de ruines. Quelques hommes se tiennent tout près les uns des autres à un angle de rue. Un jeune est assis sur le rebord du trottoir, une cigarette aux lèvres. Dans un immeuble privé de façade, on voit au troisième étage un vieil homme retirer une grande planche de bois des décombres de son appartement.

La résignation est de mise: ici, pas de compromis entre victoire et défaite, les perdants perdent beaucoup. Même les constructions semblent résignées, à la ruine et aux pillages qui, selon Khalid, sont régulièrement menés par les forces du régime dans les zones qu'elles ont conquises.

«Que venez-vous faire ici?»

DAMAS

Il faut reconnaître que les agents de sécurité de Damas sont du genre courtois –une fois encore, avec les étrangers– ce qui n'est pas forcément le cas de leurs homologues américains.

Même quand des agents en civil arrêtent votre taxi à un poste de contrôle le jour où vous arrivez en ville et, constatant que vous êtes américain, font monter deux malabars à côté de vous sur le siège arrière, leur pistolet calé dans le bas du dos frottant la banquette, et vous escortent à pleine vitesse jusqu'à votre hôtel dans leur propre véhicule, pour vous faire attendre sous bonne garde pendant cinq heures afin de procéder à des vérifications sur votre personne, ils s'efforcent toujours de respecter la procédure et les bonnes manières.

Douma, près de Damas, le 9 novembre 2012. REUTERS/Ahmed taqi Eddin/Shaam News Network

«Baddak cigarra?», demande l'un des agents en protégeant de la main la cigarette qu'il allume pour moi dans le bureau du directeur qu'il vient de réquisitionner. «Je vous en prie, asseyez-vous. Ce n'est qu'une formalité.»

«Si vous êtes en règle, personne ne vous fera rien en Syrie», m'assure son collègue en inspectant les chaussettes qui tombent en vrac de mon sac à dos.

Pour me convaincre de leurs bonnes intentions, le concierge souligne le contraste entre leur attitude et celle des agents de sécurité américains vis-à-vis des Syriens.

«Vous savez, j'ai un ami qui est allé en Amérique et à l'aéroport, on l'a retenu quatre jours! On l'a même... fouillé à l'intérieur!»

Ce qui m'inquiétait, c'était qu'ils trouvent certaines notes dans l'un de mes deux carnets. «Ah ah!», s'exclame l'agent en en découvrant un. Il tourne la couverture bleu ciel et feuillette les pages –blanches. L'autre carnet se trouve dans la poche supérieure de mon sac à dos, dont il fait maintenant glisser la fermeture éclair. J'attrape la flasque juste au-dessus et la brandit. «Whisky?», proposé-je dans un sourire. Mais on ne les distrait pas si facilement, et lui et son collègue s'emparent des livres qu'ils viennent de trouver et scrutent les pages en quête de messages codés. Je fourre rapidement le deuxième carnet dans la grande poche du sac, en l'enfonçant dans le tas de sous-vêtements qu'ils viennent d'inspecter.

«Qadeem», vieux, observe l'un des agents à propos d'un livre en lambeaux de Hemingway qu'il tient à présent dans la main, et sur lequel il tente de comprendre la note «Pour la fête des pères 1951, de la part de maman et Leslye».

L'autre agent me demande pourquoi j'ai souligné un passage sur Homs, considérée comme la capitale de la révolution, dans le guide sur la Syrie qu'il vient de dénicher. «Siyaha», tourisme, lui dis-je. «Jeet a sureeya ashra marrat», je suis venu dix fois en Syrie. Ce que je ne lui dis pas, c'est que quand je suis venu en octobre dernier, je me suis rendu en moto à Hama et à Homs, où j'ai interrogé des insurgés et enquêté sur la réplique mortelle du régime face aux manifestations qui secouaient le pays depuis le mois de mars précédent. Une simple recherche dans Google pourrait m'exposer.

«Que venez-vous faire ici?» demande l'un des agents.

Je répète ce que je lui ai dit à travers la vitre de la voiture, quand il m'a interrogé au poste de contrôle. Je suis professeur à l'université américaine de Beyrouth. Je veux acheter des livres, et peut-être des tableaux. Les yeux des deux agents se plissent. Le concierge, ses beaux yeux bleus écarquillés, s'écrie:

«Mais vous n'avez pas peur? Nous, si!»

En effet, la guerre semble approcher à grands pas de la capitale. En juillet, des milliers de rebelles venus des faubourgs sont entrés dans Damas pour tenter de prendre la ville. Après avoir gagné une demi-douzaine de quartiers, et tué quatre ministres de haut rang dans un bombardement, les dissidents ont dû battre en retraite à la suite d'une violente contre-attaque. Mais les rebelles n'ont pas cessé leurs offensives, et en septembre dernier, ils ont fait exploser des bombes dans un bâtiment occupé par les milices pro-gouvernementales.

Les combats autour de la ville ne se sont pas assagis non plus. De jour comme de nuit, on entend par intermittence le claquement sec des coups de feu et le roulement rugissant des mitrailleuses. Si le lendemain d'une nuit particulièrement stridente, vous demandez où s'est déroulé l'affrontement, personne ne le sait. Le bruit de la guerre est comme un cercle dont la circonférence est partout, et le centre nulle part.

Depuis la bataille de Damas, la ville vit sous haute tension sécuritaire. Des check-points se dressent tous les 800 mètres, et la poussière rouge qui s'échappe des sacs de sable, les cartes d'identité tendues à travers les vitres des voitures, les soldats qui exhibent leur Kalachnikov et les shabbiha à lunettes d'aviateur –qui s'inspirent de cet emblème de fermeté au regard caché, chef de la garde républicaine, qu'est Maher el-Assad, dont l'image dans la capitale est (presque aussi) omniprésente que celle de son frère Bachar– sont devenus aussi familiers que le concert des klaxons.

Les embouteillages, comme le chômage, font partie du quotidien. Les réfugiés des campagnes dorment dans les parcs de la ville. Les souks animés, qui fourmillaient autrefois de touristes, sont aujourd'hui envahis par les soldats. Les senteurs épicées de la vieille ville se mélangent sous l'action des hélices d'un hélicoptère.

L'économie est au plus bas, entre les sanctions internationales qui ont fait dégringoler les revenus du pétrole et la désertification des touristes. Avant le début des contestations en mars 2011, la devise syrienne connaissait un taux stable de 47 livres pour 1 dollar. Ce taux est aujourd'hui de 68 livres syriennes pour 1 dollar. Alors que le désespoir se fait plus profond et que les forces de sécurité regardent ailleurs, la criminalité augmente et, avec elle, la peur de la population.

La paranoïa se répand, elle aussi, et non sans raisons. Les agents des renseignements sont partout, même dans les rues. J'en ai moi-même fait l'expérience un soir, alors que je discutais devant un bar à jus avec un homme dont les cheveux roux noués en queue de cheval, le T-shirt et le jean indiquaient clairement l'origine occidentale. Dave est en train de me raconter son histoire –Anglais converti à l'islam, il enseigne l'anglais à Damas depuis 12 ans– quand il me demande «Tu connais ce type?» Je me retourne vers l'homme qui s'est furtivement approché de moi ces derniers instants. Petit, l'air sérieux et très attentif, il se détourne promptement mais ne part pas.

Mais tout cela s'est passé plus tard. Revenons à l'hôtel, où j'attends que les vérifications sur moi soient terminées. Je suis assis dans le hall, avec les deux molosses qui m'ont accompagné dans la voiture, pendant que leurs supérieurs passent des coups de fil à n'en plus finir dans le bureau du directeur, dont ils émergent régulièrement pour me jeter des regards suspicieux.

Les gardes –alaouites comme le Président– disent appartenir à la «sécurité» et se hérissent à la mention des shabbiha. Très souvent mal traduit par «fantôme», le mot shabbiha vient en réalité de shabaha, qui signifie pendre, insulter, ligoter, harceler ou prendre quelque chose à quelqu'un par la force ou la ruse. Le terme désigne aujourd'hui par connotation les malfrats pro-Assad enrôlés par le gouvernement pour terroriser les dissidents.

L'un des gardes est convaincu de ma duplicité. «Inta mason», me dit-il. Maçon? Sur une feuille de papier, il dessine une pyramide inachevée avec un œil au sommet. Je reconnais le Grand sceau des Etats-Unis, qui serait selon certains symboliquement lié aux francs-maçons.

La théorie du complot fleurit quand la réalité partagée se disloque. En Syrie ou, plus largement, au Moyen-Orient, le passé d'interventions secrètes des Etats-Unis dans la région, la censure étatique, la vérité malmenée par la guerre, un zeste d'orwellianisme et un ou deux films de Dan Brown font que tout occidental peut être soupçonné d'être un Illuminati– ou son équivalent géopolitique, un agent de la CIA.

Le soleil s'est couché avant que j'aie pu venir à bout de l'illusion que se fait mon garde. Son partenaire –grand, dégingandé, silencieux et las– ouvre et ferme son canif en me fixant comme un joueur de poker sans se départir d'un sourire impassible. Je décide de faire avec. Nous nous mettons à discuter du sujet universel entre les hommes, encouragés en cela par la vue de belles femmes sur l'écran de télévision, ainsi que de la secrétaire d'Etat Hillary Clinton, qui est l'objet de plaisanteries que la bonne société réprouverait.

Mon garde s'accroche cependant à une autre illusion. Je lui demande s'il y a des problèmes en Syrie. «Maa fee mashakil», il n'y a pas de problèmes, répond-il. Puis, «Fee shway mashakil», il y a quelques problèmes. Que pensez-vous des rebelles? «Mosalaheen! Jihadeeyeen!» Des bandits! Des djihadistes 

De la main, il effectue un revers tranchant digne de Roger Federer, qui mime en fait la décapitation.

«Je les tue! Je les tue!»

Mais ce garde est un être fantasque. S'identifiant sous le nom de «Ribal» (dans la voiture, il disait s'appeler «Bachar»), il surnomme son  collègue «Jack et Rose», j'imagine d'après un film (*), car c'est un grand amateur de cinéma. Il aime en particulier les films de guerre, l'un de ses préférés étant Troie.

Pendant ce temps, le téléphone de l'homme au canif ne cesse de sonner. C'est sa femme qui le prévient que le dîner est prêt et qui demande quand est-ce qu'il rentre. Mais il coupe la sonnerie, car il est au travail, et sa femme et ses deux enfants n'auront qu'à, comme lui, comme tout le monde, attendre.

L'heure arrive des informations. La chaîne officielle syrienne diffuse un montage d'images de rebelles barbus en train de faire feu; de cadavres de civils –calcinés, ensanglantés, mutilés– retirés des ruines; de soldats de l'armée du régime qui se battent vaillamment sur des airs de musique martiale.

Vient ensuite une série d'illustrations sensationnalistes à caractère politique: deux Arabes en coiffe et tunique traditionnelles qui se font l'accolade, l'un plongeant un couteau dans le dos de l'autre; un Arabe dans la même tenue estampillé Syrie, dont les yeux sont arrachés par deux rapaces identifiés comme Israël et les Etats-Unis, avec un troisième rapace «R.A.S.» (Royaume d'Arabie saoudite) qui fond à pic; un portrait de l'Oncle Sam au nez disproportionné et crochu, avec un drapeau israélien accroché au revers de sa veste, qui enfonce un couteau dans une carte sanglante de la Syrie.

Le message n'est pas difficile à comprendre: cette succession d'images dépeint la Syrie comme un pays assiégé par les islamistes radicaux (de l'intérieur et de l'extérieur) et les puissances étrangères aux infâmes desseins.

La démystification est moins aisée. Car il est vrai que des djihadistes étrangers ont infiltré le pays et que l'ASL compte des fondamentalistes parmi ses rangs. Il est vrai également que de nombreux partisans des rebelles, dont mon chauffeur Khalid, sont favorables à une forme de gouvernement islamique. Mais l'opposition, qu'elle soit armée ou non, est trop hétérogène pour être réduite aux islamistes, et les islamistes eux-mêmes sont trop divers pour être tous assimilés à des wahhabistes forcenés.

Ce qui est faux, c'est que les dissidents ont jeté la première pierre. On ne répétera jamais assez que le soulèvement syrien a commencé par des manifestations pacifiques avant de se muer, après des mois de violente répression, en insurrection armée.

Si les rebelles reçoivent une aide extérieure, les puissances étrangères ne tirent pas les ficelles, contrairement à  ce que voudraient faire croire les médias officiels syriens. L'Arabie saoudite et le Qatar fournissent à l'insurrection des armes légères via la Turquie, avec l'accord tacite de cette dernière. Les Etats-Unis limitent les armes, mais font passer aux rebelles des médicaments et des moyens de communication. En théorie, Israël et la Syrie sont en guerre depuis 1948, et la position d'Israël est totalement alignée sur celle des Etats-Unis, mais l'Etat hébreu n'intervient pas dans le conflit. Et le gouvernement syrien a lui aussi ses soutiens régionaux: l'Iran et le Hezbollah, mouvement d'activistes islamiques chiites et parti politique basé au Liban.

Deux théories entretiennent l'idée d'un conflit qui se ferait par procuration. Selon la première, cette guerre serait un nouveau fruit de la rivalité qui oppose les deux grandes alliances du Moyen-Orient: pays du Golfe d'un côté, Syrie, Iran et Hezbollah de l'autre. L'embrasement syrien serait ainsi la dernière tentative en date des sunnites d'affaiblir ce que le monarque jordanien baptisa le «croissant chiite». Une deuxième version, en faveur chez certains militants de la gauche mondiale, y voit un combat entre l'impérialisme occidental et «l'axe de la résistance» des pays opposés à Israël et aux Etats-Unis.

Homs, le 30 octobre 2012. REUTERS/Muhammad Al-Ibraheem/Shaam News Network/Handout

Enfin, une troisième théorie, de plus en plus populaire parmi les Syriens anti-Assad déçus par l'inertie internationale, estime que l'Occident, loin de chercher à renverser un bastion de l'autonomie post-coloniale, préférerait secrètement Assad par crainte que les islamistes ne prennent les commandes et menacent la stabilité de la région.

«Pourquoi l'Amérique ne fait-elle rien?», m'a un jour demandé un ouvrier syrien à Beyrouth. Dénigrant ceux qui jouent de leur veto à l'ONU, il m'avait déclaré: «Si l'Amérique le voulait, elle pourrait écraser la Chine et la Russie» –main brusquement rabattue vers le bas– «et faire ce qu'elle veut en Syrie!»

On ne savait pas vraiment ce qu'il attendait des Etats-Unis –fournir des armes lourdes aux rebelles ou créer une zone d'exclusion aérienne, comme l'Otan l'avait fait en Libye. Mais il avait répondu lui-même à sa question:

«L'Amérique veut Assad.»

Dans le même esprit, certains pensent qu'Assad est secrètement allié à Israël. Comme un manifestant me l'a affirmé à Homs l'an dernier:

«Assad prétend être l'ennemi d'Israël, mais en privé, ils sont amis.»

En échange d'une frontière paisible –c'est la frontière israélienne la plus calme depuis près de trois décennies– le régime syrien prétendrait être à la pointe de la résistance.

Ces trois théories ont en commun de sous-évaluer la nature locale de ce qui est, avant toute chose, un conflit fratricide. Les premiers concernés, ceux dont la vie, les terres, les biens et l'avenir sont en jeu, de Damas à Deir ez-Ezzor, de Hama à Homs, sont les Syriens.

«Bienvenue en Syrie!»

L'agent de sécurité marche vers ma table la main tendue pour me féliciter au terme de mes cinq heures de calvaire. Son collègue me rend mon passeport, mon portefeuille et mon sac à dos. «Tout y est ? Il ne manque rien? Vous êtes sûr? Vérifiez.» «Le visa n'était pas net», m'explique l'agent alors que nous nous dirigeons vers la réception. Je le remercie pour son professionnalisme et lui dit que je trouve que les Syriens sont parmi les peuples les plus courtois que j'aie rencontrés. Et je le pense: qu'un homme à l'éducation aussi douteuse que Ribal/Bachar puisse faire la part des choses entre le gouvernement américain, qu'il déteste, et le peuple américain et la culture, qu'il adore, dénote un raffinement qui fait grandement défaut de l'autre côté de l'Atlantique.

«C'est pour ça qu'ils veulent détruire la Syrie!», s'exclame le concierge. «Ils essaient de détruire notre... notre beauté!» Qui «ils» sont est très clair, même si c'est implicite. C'est là l'émanation d'une opinion bien ancrée dans la population, et nourrie par les guerres en Irak et en Afghanistan, selon laquelle les Etats-Unis chercheraient à diviser les pays arabes afin de les maintenir dans un état de faiblesse –stratégie de leur «nouvel ordre» moyen-oriental. Comme l'a exprimé le concierge au début de mon interrogatoire, «on a peur de vous».

Mais ces derniers temps, les Damascènes redoutent surtout l'avancée des rebelles, d'autant qu'on observe une recrudescence des attentats à la bombe dans la capitale. La peur est également entretenue par les chaînes de télévision et le site Web officiels, qui diffusent en continu des portraits effrayants de terroristes. Des publicités pour un autre site uniquement en arabe, Syria Now, présenté comme «populaire et officiel», sont affichées dans toute la ville. Sur le site, un bandeau défilant annonce en continu les victoires remportées:

«Plusieurs mercenaires ont été anéantis, dont “Abu al-Qasim le Libyen” et “le Monstre d'Arabie saoudite” à Alep (...) Des terroristes extrêmement dangereux écrasés à Arbin, dans la banlieue de Damas (...) Arrestation d'un groupe qui plaçait des engins explosifs...»

De ce point de vue, pas étonnant que beaucoup dans la capitale considèrent le conflit comme une guerre contre le terrorisme. C'est ainsi qu'au restaurant Jardin du paradis, installé dans une demeure traditionnelle de la vieille ville, aux murs de pierre noir et blanc qui entourent un patio où coule une fontaine, le vieux serveur s'approche de moi pour me livrer son scoop:

«Fee kteer terourists», il y a beaucoup de touristes, murmure-t-il.

Je parcours du regard le restaurant vide. «Maa bshouf kteer tourists», je ne vois pas beaucoup de touristes.

«Walaa! Fee kteer terrorists!»

Et les terroristes ayant fait fuir leurs paronymes, Bassem, un cinquantenaire corpulent qui sirote de l'arak et fume des Marlboro au bar du Cham Palace Hotel, est ravi de tomber sur moi.

«Oh, vous êtes du Texas? J'ai vécu à Tampa pendant cinq ans!»

Ingénieur en électricité, il vit aujourd'hui à Mezzeh, l'une des banlieues les plus modernes et huppées de Damas. Picorant un bout de carotte, il tente d'expliquer la guerre:

«Ce sont des gangeurs. Comment dites-vous?... Des gangs. Comme à Los Angeles. Si, je vous jure!»

Je jette un œil à la télévision, réglée sur une chaîne d'informations étrangère.

«Je ne regarde plus la télé, c'est trop déprimant.»

Je lui demande s'il pense qu'Assad a fait des erreurs dans ce combat contre les gangs. Il baisse la voix: «Probablement», admet-il, ce qui m'évoque la façon dont Khalid s'est retourné contre le régime après que ses amis eurent été tués. Quand je l'interroge sur ce qu'il souhaiterait le plus pour la Syrie, il répond simplement: «La paix.»

«Priez pour moi. J'ai peur.»

BAB TOUMA, Damas

La peur du terrorisme le dispute au désir de paix pour beaucoup de Damascènes, comme ce boulanger de la rue Droite, ancienne voie romaine de la vieille ville citée dans la Bible et empruntée par saint Paul. Déposant nonchalamment un khibiz marqooq, sorte de galette moelleuse, sur le présentoir, il dit qu'il y a des «moujrimin», des criminels, dans le pays, et qu'il ne comprend pas pourquoi les Syriens se battent.

«Nous sommes des frères. Pourquoi se battre? Ils sont majnounin», fous.

Il secoue la tête, boit une gorgée de maté et jette une nouvelle crêpe encore pâteuse sur le saj, grande plaque de fonte convexe chauffée au gaz qui sert à cuire le pain et la viande.

Que ce boulanger soit sunnite et partisan d'Assad, du moins en apparence, laisse penser que ce conflit n'est pas seulement un affrontement entre sunnites et chiites, contrairement à ce que disent certains. Qu'il soit de la capitale et que son coreligionnaire Khalid soit des faubourgs suggère en revanche, sans le prouver, que la guerre se fait davantage entre ville et campagne. Que Alep et Damas, les deux plus grandes villes du pays, soient en grande partie restées loyales à Assad alors que la plupart des zones rurales –à l'exception des bastions côtiers et montagneux– ont choisi l'autre camp, renforce cette ligne de fracture classique.

La paix est en tout cas ce que Mina appelle de ses vœux, et il a ses raisons bien à lui de redouter la chute d'Assad. Un pantalon noir trop grand serré sur sa maigre taille, il s'approche de moi dans la chapelle souterraine et voûtée de Saint-Ananie, alors que je suis encore agenouillé, pour me raconter son histoire.

«Bonjour. Je m'appelle Mina. Je viens d'Egypte, je suis copte.»

Il s'est installé en Syrie pour travailler il y a dix ans. Les combats l'ont fait fuir la campagne pour Damas il y a cinq mois. Il balaie les deux petites salles et époussette les trois ou quatre icônes; mais «sans tourisme, pas d'argent», il ne gagne que de quoi manger. Le loyer coûte 2.500 livres syriennes (37 dollars) par mois, et il a deux mois de retard. «J'ai peur.» Quand je lui demande pourquoi il ne retourne pas chez lui, il répond: «Je ne peux pas retourner en Egypte, il y a les Frères musulmans.» Il secoue vigoureusement la tête. «Avec les Frères musulmans, je ne peux pas.» De nombreux chrétiens de Syrie (comme en Egypte, ils représentent environ 10% de la population) craignent qu'un gouvernement islamique ne mette fin à leur protection.

Alors que nous montons l'escalier qui mène à l'endroit où Ananie baptisa Paul de Tarse, Mina déclare, de vieux billets glissés dans la main:

«Je crois que c'est Dieu qui vous envoie.»

Puis, quand je traverse la cour pour ressortir, il me crie:

«Priez pour moi. J'ai peur.»

Dave, lui, n'a pas peur; il a confiance. Le soir venu, lui et moi nous rendons à Bab Touma, quartier chrétien de la vieille ville aujourd'hui parsemé de sacs de sable et de soldats, dans un bar ouvert il y a cinq mois par deux Français. «Ils l'ont eu un bon prix, et ils pensent que les affaires vont repartir», m'explique Dave. Mais d'abord, nous devons faire la conversation à cinq jeunes hommes serrés sur un banc juste à l'entrée du vieux quartier. «Je connais tout le monde, ici», se justifie Dave. Ensuite, «il faut qu'on passe dans ce hammam pour dire bonjour».

Dans la salle de réception, nous prenons le thé avec le gérant, son assistant, son ami, un client et son fils. Puis, de nouveau à l'extérieur, nous rencontrons deux soldats assis dans un renfoncement voûté. 

Dave s'approche et se met à parler à l'un des soldats. Je tends la main à l'autre, qui me la serre comme un étau, la moitié du visage dissimulé dans l'obscurité. Je lui raconte que nous allons dans un bar. Il me répond qu'il ne boit pas. Il fait une pause puis, la Kalachnikov lovée dans ses bras parfaitement immobile, il demande «Quayyes?» Cool? «Super quayyes», affirmé-je.

Nous nous trouvons maintenant dans le bar désert, où la serveuse, en train de tirer une chope de Amstel, décrit la multitude de check-points –de l'armée et des rebelles– qu'elle doit franchir quand elle retourne chez elle à Homs.

«Une fois, j'ai essayé d'aller à Baba Amr, mais j'ai été bloquée à des chek-points tenus par les insurgés qui n'ont pas voulu me laisser passer. Ils demandaient “Qu'est-ce vous venez faire ici?”, et moi: “Je veux voir les ruines!”»

En février dernier, ce quartier de Homs a été lourdement attaqué par les troupes gouvernementales pour reprendre le contrôle de la ville. Au terme de dix jours d'offensive, le bilan a été d'environ 700 morts, selon les comités de coordination locaux, des groupes d'opposants qui organisent et supervisent les manifestations et les opérations au niveau local depuis le début du soulèvement.

La serveuse enseigne par ailleurs l'anglais des affaires afin de pouvoir payer les 250 dollars de loyer mensuel de son appartement à Bab Touma, prénommé d'après saint Thomas qui y séjourna. Elle nous raconte que les chrétiens du quartier sont en train de s'armer. De fait, confirmant leurs pires craintes, une bombe a explosé le 21 octobre dernier devant un poste de police de Bab Touma, faisant 10 morts et 15 blessés. La guerre a frappé à la «porte de Saint-Thomas».

Le DJ, qui passe une musique électro dans une lumière mauve, déclare que nous n'avons qu'une vie. Dave lève les yeux de son shot de vodka vidé: «Deux! Je suis musulman.» «Une! Je crois à la logique», réplique la serveuse en repoussant sa frange teinte en rouge.

«Sans famille, il n'y a pas de maison»

CAMP DE YARMOUK

Mohammed, Palestinien qui vit et travaille en Italie depuis 15 ans et qui est revenu chez lui pour quelques jours, dans le camp de Yarmouk, croit à la «vita bene». Il a passé quelques jours dans la ville libanaise de Saïda, pour voir sa femme et deux de leurs fils, à qui il rend visite tous les quatre mois. Ses trois autres fils vivent avec lui et sa seconde femme en Italie. «Vous savez, les musulmans peuvent avoir quatre femmes.» Je le sais. Mais quand cet homme menu et dynamique me dit avoir 85 ans, je commence à me poser des questions... «Pour le visa», admet-il.

Il n'est pas revenu depuis huit mois dans ce quartier du sud de Damas, où il gardé l'appartement où lui et sa femme ont vécu avant d'émigrer pour trouver du travail. Il espère que la violence qui s'est infiltrée dans le camp va se calmer.

«Al-mukhayyam», au camp, dit Mohammed à travers la vitre du taxi. Le chauffeur secoue la tête et passe son chemin. Nous faisons signe à un autre taxi. «Al-mukhayyam.» Même réaction. «C'est salaat», la prière du vendredi, explique Mohammed. «Ils pensent qu'il pourrait y avoir des problèmes à la sortie des mosquées.»

Ils n'ont pas tort. Plus grand camp de réfugiés palestiniens de Syrie, Yarmouk a connu une série d'incidents meurtriers cette année. Selon l'agence de presse Ma'an, l'enlèvement et l'assassinat, en juillet dernier, de 13 combattants de l'Armée de libération de la Palestine –à l'origine un groupe armé de réfugiés palestiniens destiné à combattre Israël, mais aujourd'hui intégré à l'armée syrienne– venus du camp de Nayrab à Alep, a entraîné de grandes manifestations dans le camp de Yarmouk. L'armée syrienne a ouvert le feu sur les manifestants, en tuant au moins quatre, et pour la première fois, des heurts ont éclaté à l'intérieur du camp entre les troupes du régime et l'ASL.

Yarmouk est entouré par les banlieues fiévreuses de Hajar-al-Aswad, al-Qaddam, al-Midan, al-Tadamon et al-Zahra. Les affrontements armés qui s'y déroulent continuellement pénètrent parfois dans le camp quand, après avoir tiré, les rebelles s'y abritent dans les ruelles, me commente Mohammed une fois que nous avons enfin trouvé un taxi. Des heurts surviennent également le long de la Rue 30, qui forme la frontière entre Yarmouk et ses voisins insurgés.

En parcourant la rue sans circulation, Mohammed et moi contemplons les alignements d'immeubles bombardés et les piles d'ordures qui s'accumulent sur les trottoirs, que le Palestinien attribue à une dégradation des services publics.

Un portrait d'Hasan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah, brûlé par un membre de l'ASL, le 28 octobre 2012 à Harem. REUTERS/Asmaa Waguih

Les réfugiés palestiniens occupent en Syrie une position délicate. Tandis que les jeunes militants manifestent leur opposition à Assad à l'intérieur comme à l'extérieur des camps, les dirigeants politiques âgés s'efforcent de paraître neutres, ou soutiennent activement le régime. Ma'an a rapporté que, à la suite de la manifestation mortifère de juillet, le porte-parole du ministère syrien des Affaires étrangères, Jihad Makdissi, avait rappelé aux Palestiniens de Syrie qu'ils n'étaient que des «invités» et leur avait conseillé avec sarcasme de «quitter la Syrie pour l'une des démocraties arabes» si le régime de Damas ne leur convenait pas.

Makdissi n'a pas à s'en faire pour Mohammed. «On ne veut pas la guerre, juste la vita bene», m'assure-t-il.

«Les Palestiniens aiment Assad. Où sont les Palestiniens? En Irak, en Egypte, en Jordanie, au Liban. Mais c'est Assad qui nous traite le mieux. Au Liban, je ne peux pas acheter de maison. En Syrie, je peux acheter quattro casa, quattro maquina

Nous suivons maintenant l'autre grande rue du camp, où Mohammed voit la confirmation de la baisse de vigilance de l'Etat: des vendeurs ont installé des étals sur le trottoir et les magasins exposent leurs marchandises à l'extérieur. On a le choix entre narguilés, sandales, coussins et lingerie d'un côté, et téléphones portables, chewing-gums, DVD et tournevis de l'autre. «On n'aurait jamais vu ça avant la guerre», constate-t-il en secouant la tête. La criminalité non plus. Aujourd'hui, me dit-il, des voleurs entrent dans le mukhayyam et abattent les portes pour dévaliser les appartements en rez-de-chaussée, ils braquent les chauffeurs de taxi. «Pour quoi? Cinq cents lires!»

Alors que nous parcourons l'entrelacs de ruelles, Mohammed montre un attroupement de femmes voilées devant une boulangerie: «Pas de pain.» Mais vous avez des cigarra, m'étonné-je devant un caisson de bois qui présente des paquets de cigarettes multicolores. «Cigarra, droga, hashish», répond-il en riant.

Mohammed se dirige vers un petit garçon en tunique blanche qui joue dans la rue, et l'étreint; c'est son neveu. Nous montons dans la maison de son frère. On me présente à sa mère, à ses deux frères, à l'épouse de quelqu'un et à un autre neveu.

Les hommes sont assis dans le salon, le café est apporté sur un plateau. Abdullah et Marwan reprochent à leur frère de ne jamais appeler ou envoyer d'e-mails. Mohammed explique que les temps sont durs, en Italie. Scène d'intimité familiale. Nous regardons des reportages sur la guerre quand Marwan coupe le son de la télévision, tend l'oreille et dit «marwaha», hélicoptère, puis, quelque temps après, «rsas», des bruits de tir. Ils proviennent de l'extérieur du camp; nous replongeons dans les nouvelles télévisées.

Au bout d'un moment, je sors avec Marwan sur le balcon, d'où il écarte la marquise en toile pour que nous profitions de la vue. A quelques mètres nous font face des murs de parpaings. Des vêtements sèchent sur des cordes qui rallongent les balcons. Ici et là, des plantes en pot mettent des touches de couleur. Des pelotes de câbles électriques courent de toit en toit. Le cri des garçons qui jouent au foot résonne depuis les rues. Des constructions serrées, qui attrapent le soleil en hauteur, pourvoient les rues en ombre.

Montrant du doigt la queue qui s'allonge devant la boulangerie, je demande à Marwan s'il est vrai que la pénurie est due à la guerre.

«Non, il y a du pain. Les queues, c'est à cause des réfugiés. Avant la guerre, on était un demi-million, ici. Maintenant, on est un million.»

Les chiffres de Marwan sont faux –ils s'établissent plutôt à respectivement 120.000 et 240.000. Mais la proportion est juste: l'afflux de personnes déplacées a fait doubler la population de Yarmouk; les réfugiés de la nakba de 1948, la «catastrophe» de l'exode palestinien à la suite de la création d'Israël, accueillent aujourd'hui les réfugiés de 2012. Avec un chômage endémique à l'intérieur et à l'extérieur du camp, tout le monde vit sur ses économies. Marwan, plâtrier comme son frère Mohammed, m'explique qu'il n'a pas de travail depuis un an et demi. Je lui demande si les choses risquent d'aller mal pour les Palestiniens au cas où Assad tomberait. «Non!», s'écrie-t-il.

«On aime tous les Syriens.»

«Prêt?», me demande Mohammed en se levant du canapé. Nous partons et arrivons enfin chez lui. L'appartement est composé d'un vaste salon, d'une cuisine et de deux chambres. Une photographie en noir et blanc de son grand-père est encadrée et accrochée au mur. Les meubles sont généreusement ornementés et finement sculptés; ils sentent la lavande et sont figés dans le temps.

Il me fait monter sur le toit pour apprécier la vue. Les trouées dans la ligne irrégulière des toits laissent au regard le loisir de se balader mais pas de s'égarer. Trois chaises et demie en plastique sont dispersées ça et là. Dans un gril à charbon ne restent que des cendres. «Maa fee bayt balla ayleh», sans famille, il n'y a pas de maison, soupire le maître des lieux.

Nour a une maison. Avant, c'était à Damas, aujourd'hui, c'est à Beyrouth. Syrienne-palestinienne, elle vient de rendre visite à sa famille installée près de Yarmouk, et elle partage le taxi avec moi pour rentrer à Beyrouth, où elle va rejoindre son mari libanais. Elle se trouve à présent devant le bureau de l'immigration à la frontière syrienne, sa petite fille Lana sur l'épaule et son passeport palestinien dans la main. Des cars, des minibus, des camions, des voitures, des agents de change, des vendeurs de café, des agents de police, des chauffeurs et des passagers se disputent l'espace du parking.

«Bhebb el asaad», j'aime bien les Assad, me dit Nour. «Pour les Palestiniens, la vie est meilleure en Syrie qu'au Liban.» Quand je lui demande pour quoi se battent les rebelles, elle répond ne pas savoir. «On a à manger, une maison, du travail.» Une pluie fine a commencé à tomber. Elle protège la tête de Lana avec son passeport. «J'imagine qu'ils veulent plus que ça.»

* * *

Que Nour confonde un instant son point de vue de Palestinienne avec celui des insurgés syriens est révélateur. Car ce que veut l'opposition, outre renverser le régime, n'est pas évident à deviner, tant le mouvement est composite. Et il n'est pas évident pour les loyalistes d'imaginer un monde sans le clan Assad, qui dirige le pays depuis plus de quarante ans, si ce n'est le monde décrié par les médias officiels, celui de l'islam radical. Même la «justice et l'égalité» réclamés sur les murs de Daraya restent, pour beaucoup dans les deux camps, une pure abstraction, qui se paie pourtant au prix du sang.

Cependant, un manifestant que j'ai rencontré l'an dernier avait une idée bien précise sur ces deux termes. Quand je lui demandai comment il envisageait de régler les divergences politiques dans un régime post-Assad, il répondit: «On parle, pas de...» puis, recourbant le pouce et l'index, il mima le tir d'une mitrailleuse. Et un ouvrier syrien m'a récemment expliqué à Beyrouth en quoi consistait le fait de parler:

«Par exemple, si vous êtes candidat à la présidentielle et que vous obtenez 51 voix, qu'un autre en obtient 61, et qu'un troisième en obtient 101, le troisième gagne et vous et l'autre vous retirez.»

Parler, c'est «intikhabat», des élections.

Lors de mon précédent voyage en Syrie, un an plus tôt, personne n'était capable de me dire quand la guerre allait finir, mais tous étaient convaincus que leur camp allait l'emporter. A présent, même cette certitude est partie en fumée. «Qu'est-ce qu'il va se passer?», demandé-je à Bassem, au bar. Son visage s'assombrit et ses yeux noirs s'élargissent.

«Personne ne le sait. Pas même Assad, pas même Obama. Nous sommes entrés dans l'inconnu.»

John Pedro Schwartz

Il enseigne la littérature anglaise à l'université américaine de Beyrouth.

Traduit par Chloé Leleu

(*) On peut imaginer qu'il s'agit de Titanic, NDLE. Retourner à l'article

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