Neuf millions de conducteurs précaires, et moi et moi et moi

Depuis la disparition du service militaire, le stage de récupération de points de permis est un des derniers lieux de mixité sociale dans la société française.

Un panneau annonçant des radars automatiques près de Bordeaux. REUTERS/Régis Duvignau.

- Un panneau annonçant des radars automatiques près de Bordeaux. REUTERS/Régis Duvignau. -

Essentiellement répressive, la politique de lutte contre l'insécurité routière a obtenu, en France, des résultats impressionnants. De 1960 à 1972, le nombre de tués sur la route progressait au rythme du trafic, pour atteindre plus de 16.000 (la population de Mazamet, comme le rappelait un célèbre clip) en fin de période; quarante ans plus tard, il est probable que le chiffre de 2012 oscillera autour de 3.500.

Volonté politique constante, calée sur l'objectif de réduire le nombre de tués sur la route, mobilisation de toutes les méthodes et techniques disponibles, montée en charge néanmoins prudente permettant d'éviter le blocage de l'opinion (la Sécurité routière paraît équipée d'un ABS...): les ingrédients d'un tel succès mériteraient d'être employés ailleurs, pour réaliser le redressement productif, par exemple.

Mais nous n'avons encore rien vu! Rappellez-vous des titres de la presse spécialisée en 1972, lors de la mise en oeuvre des premières mesures, limitation de vitesse, ceinture à l'avant du véhicule, casque obligatoire pour les motards: «Ils ont osé!»

Désormais, l'interdiction de toute forme de téléphone au volant pourrait être envisagée sans trouble majeur, de même qu'un nouvel abaissement drastique du seuil d'alcoolémie, ainsi que le couplage systématique des feux tricolores avec des radars (trop de gens passent à l'orange). Le dispositif de limitation de vitesse de chaque voiture par satellite (Lavia) est en cours de test dans trois départements français: il marche très bien et il permettrait de rentabiliser Galiléo, le GPS européen, qui va arriver trente ans après l'américain. Mais la police saurait à tout moment ou vous vous trouvez avec votre voiture: cela ferait un peu Big Brother, d'où les hésitations.

9 millions de conducteurs dans l'angoisse

Le revers de la médaille de cette réussite incontestable, c'est bien l'insécurité, l'angoisse dans laquelle vivent désormais 9 millions de conducteurs français: tous ceux qui n'ont plus beaucoup de points, qui savent qu'un stop mal respecté (six points) plus une simple prise en main du téléphone portable (six points également) peut les priver d'un coup de leur moyen de transport, et souvent de leur travail.

Ils savent aussi qu'en moyenne, un seul manquement sur 400 est effectivement sanctionné; donc les joueurs peuvent penser qu'avec un peu de chance, ils ne seront pas sanctionnés. Mais ils n'oublient pas que 75.000 d'entre eux sont arrivés à zéro point en 2011; que 500.000 personnes conduisent sans permis et 800.000 sans assurance...

Si vous êtes une jeune conductrice, mince de surcroît, l'angoisse est maximum, car le permis probatoire donne initialement six points: si vous prenez le volant après avoir bu deux bières et ne pesez que 50 kg, vous êtes presque sûre de dépasser 0,5 gr/l de sang une demi-heure après: moins six points. Pour peu que vous n'ayez pas mis votre ceinture en démarrant, encore moins six points.

Mais Dieu merci, le législateur, dans son infinie bonté, a limité les retraits simultanés à huit points: en l'occurrence, malgré cela, il ne restera plus rien sur le permis de la jeune conductrice mince... Six moins huit ou six moins douze, cela fait toujours zéro.

En ce qui me concerne, arrivé à deux points sur douze, retirés un par un pour de petits dépassements de vitesse limite,  j'ai pensé qu'il était temps de reconstituer mon capital si je voulais rouler encore un peu. Après avoir parcouru 1 million et demi de km, soit 35 fois le tour de la terre, sans accident, je me suis donc retrouvé avec treize autres compagnons d'infortune (dont une seule femme), rue des Carmes à Pont Labbé (Finistère) pour deux jours de «stage» de rééducation.

La répression est la meilleure des pédagogies

Bien sûr, il ne faut pas rêver: un stage de sensibilisation, préventif en l'occurrence, ne rapporte que quatre points. Compte tenu de mes (mauvaises) habitudes, je devrais pouvoir tenir un an environ avant de revenir en stage. Autant vous dire que je n'étais venu que pour récupérer quatre points. J'ai un peu changé d'avis au cours du stage et je résume ainsi cette évolution:

  • Je sors de ce stage cyniquement convaincu que la répression, modulée et graduée, est la meilleure des pédagogies: les résultats sont là. Priver quelqu'un de sa voiture, lui faire payer des amendes (préférez-vous payer tout de suite 45 euros ou 180 euros après rejet de votre contestation, étant observé que 99% des réclamations sont rejetées?), le convoquer au tribunal, l'obliger à passer deux jours dans une salle de classe sinistre avec des machos, des paranos et des alcoolos est une bonne façon de lui inculquer les règles de la route et le respect des règles. Comme disait mon père après m'avoir botté les fesses, «ça t'apprendra».
  • Ce genre de «stage» est un des derniers lieux de mixité sociale dans la société française, depuis la suppression du service militaire: ou peut-on rencontrer en même temps un PDG un peu speed, une serveuse de restaurant de nuit, un marin du commerce, un retraité de l'Education nationale, un expert-comptable, un ancien haut fonctionnaire, un chauffeur poids lourds mis à pied, un mandataire de justice toujours pressé et échanger vraiment? Pour cette seule raison, il faut maintenir des stages avec présence physique et ne pas dériver vers des téléréunions.
  • Si l'on voulait revenir en arrière, la profession, créée de toutes pièces par la répression routière, s'y opposerait, car ces stages rapportent gros aux entreprises privées que les préfectures agréent. A 220 euros par stagiaire (l'équivalent de 55 euros le point...), 14 stagiaires par stage et 90 séances par an, on obtient un chiffre d'affaires annuel de 277.200 euros –il y a bien sur quelques frais de location de salle et de photocopie.

Les accidents ne sont pas dus à la fatalité

Cela étant, on apprend des choses intéressantes pendant ces stages: comment optimiser la gestion de ses points; pourquoi il faut toujours attendre avant de payer les amendes (notamment si on est en attente de récupération de points, et aussi car on dispose de 30 jours pour payer au tarif minoré sur internet); qu'il y a dans l'oeil une tache aveugle qui peut vous empêcher de voir d'un oeil en tournant la tête la moto qui arrive au croisement; que le produit des amendes radar (525 millions d'euros en 2011) est reversé pour un tiers aux collectivités locales et finance pour un autre tiers les achats de matériel (de plus en plus perfectionné), et que donc l'Etat n'y gagne presque rien

On apprend aussi que les accidents ne sont pas dus au hasard ou à la fatalité, qu'en réalité ils se construisent dans la durée et finissent par se produire une fois que tous les facteurs de risque, dont vous au premier chef, sont réunis. Si l'on a oublié les cours de physique, on vous rappelle que la notion-clé est le «carré de la vitesse»: quand on roule à 60km/h au lieu de 50, la différence n'est pas de 10% mais de 200%!! Les petites différences de vitesse ont des conséquences énormes sur l'énergie cinétique du véhicule. J'avoue que cela m'a beaucoup marqué.

Enfin, en matière de contrôle d'alcoolémie, sur les 180.000 effectués chaque année, à peine 5,5% se révèlent positifs. Ouf! Les départements bretons sont loin d'être en tête: il paraît que la Gironde, les Pyrénées-Orientales et les «Ch'tis» nous dépassent très largement.

Michel Cotten

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L'AUTEUR
Ancien trésorier payeur général. Ses articles
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LISIBILITÉ > taille de la police
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Publié le 21/11/2012
Mis à jour le 21/11/2012 à 16h40
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