Skeuomorphisme: une application Calendrier, c'est mieux quand elle ressemble à un calendrier

L'application Calendrier de l'iPad / Slate.fr

L'application Calendrier de l'iPad / Slate.fr

Derrière ce mot barbare se cache la bataille du design qui déchire Apple et le secteur de la technologie.

Fin octobre, Apple a renvoyé Scott Forstall, superviseur de longue date de leurs logiciels mobiles. A la suite de ce changement (qui était semble-t-il en rapport avec le refus de Forstall de signer des excuses publiques concernant l’application Plans d’Apple), un scénario étrange et simpliste a fait le tour du monde de la technologie.

L’histoire se présente ainsi: en plus d’avoir été à l’origine de deux grands échecs (Plans et Siri), Forstall aurait aussi été responsable de la vague de conceptions niaises, et même «ringardes», qui se sont insinuées dans le système d’exploitation d’Apple.

Si on écoute les élitistes du design, le péché de Forstall est qu’il a tendance à concevoir des logiciels qui imitent l’apparence d’objets de la vie réelle. L’application Notes de l’iPad, par exemple: elle ressemble à un bloc de papier à lignes jaunes, rangé à l’intérieur d’un agenda relié en cuir.

L’application Calendrier est conçue de façon à ressembler à un agenda papier, et quand on passe au jour suivant, on a droit à une animation ringarde de page qui se tourne.

L’application Podcasts d’Apple est l’un des exemples les plus frappants: quand on appuie sur lecture, l’application affiche une animation amusante qui reproduit une platine cassette.

Le fait qu’Apple se tourne vers une imagerie inspirée de la vie réelle tracasse les designers de l’interface depuis longtemps. Il y a même un terme pour ça: ils appellent ça le skeuomorphisme, même si, comme je m’apprête à l’expliquer, ce terme a été largement utilisé à tort dans les débats qui font rage à propos du logiciel d’Apple. En effet, ces débats ont fait rage, et pas seulement parmi les grands connaisseurs dans le domaine du design logiciel externes à Apple, mais également en interne, selon ce qui se dit.

Steve Jobs était un fan des logiciels qui ressemblaient à leur équivalent du monde réel. Il adorait tout particulièrement créer des programmes qui imitaient la texture de matières chères et de grande qualité. En septembre, c’est Austin Carr, de chez Fast Company, qui rapportait que les coutures du cuir d’iCal, le calendrier intégré au Mac, étaient basées sur le cuir que l’on peut trouver dans le jet privé de Jobs.

Après la mort de Jobs, Forstall est devenu le plus fervent défenseur du skeuomorphisme, au grand dam des designers de la société. «C’est de la masturbation visuelle», a un jour dit un ancien designer de l’interface utilisateur d’Apple à Austin Carr.

«C’est comme si les designers gonflaient leurs muscles pour montrer à quel point ils sont doués pour créer une image d’un objet physique. Qui ça intéresse?»

Pour les anti-Jobs, les anti-Forstall et autres anti-skeuomorphes, le salut viendra de Jony Ive. Le chef légendaire et adoré de l’équipe hardware d’Apple (il est le designer en chef de l’iPod, de l’iPhone, de l’iPad et de nombre d’autres produits) a été promu, et supervisera désormais le design dans l’entreprise, tout en se retrouvant responsable de l’apparence du hardware comme du software (logiciel). Et il se dit que Ive a horreur du design skeuomorphique.

Un designer d’Apple resté anonyme a même déclaré ceci au New York Times:

«Vous pouvez être certains que l’esthétique et le design industriels de Jony seront partout dans la prochaine génération d’iOS et OS X. Des contours nets et des surfaces plates vont vraisemblablement remplacer les textures qui sont partout en ce moment.»

Ce à quoi je n’ai qu’une chose à répondre: je t’en prie, Jony, ne fais pas ça! Certes, le logiciel d’Apple est devenu un peu ringard sur certains points –je pense à ton tapis en feutre vert de casino bas-de-gamme, Game Center!

Mais ceux qui prônent de jeter les métaphores visuelles et les textures du monde réel par la fenêtre, ceux-là oublient un détail important. Comme le fait remarquer le designer Tobias Bjerrome, le design skeuomorphique, utilisé à bon escient, peut rapidement donner aux utilisateurs une idée de ce qu’une application permet de faire.

C’est tout particulièrement vrai pour les novices. Comment faire comprendre à quelqu’un que Notes sert à y mettre une liste de courses, mais que Pages sert à taper un compte-rendu de lecture? Si les deux applications n’affichaient rien d’autre qu’un écran blanc, un novice ne saurait pas quoi faire. Mais puisqu’il ressemble à un cahier, il n’y a même pas besoin d’écran d’aide pour Notes. Aussi ringard qu’il soit, le bloc-notes et son horrible police de caractères qui reprend l’écriture manuscrite disent tout en une fraction de seconde: Notes sert à noter des choses.

Il existe même une raison encore plus importante pour justifier l’utilisation de représentations du monde réel dans le design: elles ajoutent une profondeur émotionnelle au logiciel. Si Jony Ive décide vraiment de remplacer les textures d’iOS par des contours nets et des surfaces plates, il n’apportera pas de grande innovation au monde du mobile.

La raison, c’est qu’Android et Windows Phone, les deux principaux concurrents d’iOS, sont déjà dominés par une apparence plate et nette. En effet, Microsoft, tout particulièrement, a fait de son dégoût pour le skeuomorphisme sa principale philosophie en termes de design, et on peut retrouver cette esthétique à travers les produits de la firme. Si vous voulez un design en deux dimensions, Steve Ballmer a exactement ce qu’il vous faut.

J’ai clairement dit que j’aimais l’apparence et la prise en main des nouveaux designs de Microsoft, mais en tant que passionné de technologie, je ne suis pas certain d’être représentatif de la plupart des utilisateurs grand public.

Bien que le design plat en deux dimensions de Windows Phone soit attirant, je peux comprendre que bon nombre de gens le trouvent froid et repoussant. D’un autre côté, tout dans iOS semble ludique, sympathique, sans avoir l’air menaçant. C’est en grande partie lié au fait qu’Apple a beaucoup utilisé le skeuomorphisme.

Dites-vous que c’est comme la différence entre dîner dans un grand restaurant ou dans un restaurant familial: c’est vrai, personne ne classera jamais un restaurant familial au-dessus d’un trois étoiles. Mais vous n’aurez jamais à vous préoccuper de votre tenue vestimentaire ou de vos manières à table dans le restaurant familial. Ici, tout, de l’éclairage à l’uniforme des employés, tout est fait pour vous faire comprendre que vous êtes dans un environnement qui ne vous en demande pas trop. C’est la même chose pour les coutures cuir de l’application Calendrier: ce n’est pas raffiné, mais assurément sympathique.

Ou alors, pour avoir une meilleure idée de l’avantage du skeuomorphisme, faites la comparaison entre la calculatrice de l’iPhone, à gauche, et celle du Windows Phone, à droite:

Techniquement, le design «skeuomorphique» fait référence à un logiciel qui imite les composants d’un appareil plus vieux, composants quasi nécessaires au fonctionnement de l’appareil. Dans ce sens, les boutons en trois dimensions de la calculatrice de l’iPhone sont l’archétype du skeuomorphisme. Il fallait des boutons en trois dimensions pour les calculatrices réelles, mais sur un écran plat, des boutons en trois dimensions ne sont pas indispensables (mais d’un autre côté, les coutures cuir de l’application Calendrier ne sont pas skeuomorphiques, parce que le cuir n’est pas utile au fonctionnement, mais purement décoratif).

Le skeuomorphisme de la calculatrice de l’iPhone n’ajoute aucune fonctionnalité supplémentaire à l’application, et ne donne pas non plus d’information supplémentaire sur l’utilité de l’application (comme le fait le skeuomorphisme pour Notes). Son seul but, par conséquent, est émotionnel: les boutons en trois dimensions (il se trouve qu’ils sont un hommage à une calculatrice de poche emblématique de la marque Braun) rendent la calculatrice plus accessible.

Ça devient évident quand on regarde la calculatrice de Windows: sans les ombres sur les boutons, elle paraît quelconque, dénuée de personnalité. Maintenant, je suis prêt à parier que de nombreux lecteurs aiment ce look, et estiment qu’une application calculatrice doit être quelconque. Malgré tout, pour moi, cela ressemble plus à quelque chose qu’ils ont appris à aimer, plutôt qu’à une première impression du grand public.

J’ai passé un coup de fil à Andrew Allen, un des co-créateurs d’une société de logiciels du nom de Fiftythree.

C’est la société d’Allen qui a créé une de mes applications iPad favorites, un programme de dessin appelé Paper. Fiftythree adore clairement le skeuomorphisme: quand on lance Paper, on vous propose une liste de cahiers magnifiques et photoréalistes. L’étape suivante consiste à choisir un cahier pour dessiner. Lorsqu’on touche à un des cahiers, celui-ci s’ouvre et affiche un paquet de feuilles de papier journal; et quand on passe le doigt sur les pages, elles se tournent comme sur un véritable folioscope.

J’ai demandé à Allen pourquoi son équipe avait créé le programme de cette manière. Après tout, ils auraient pu le concevoir dans un but purement fonctionnel, et placer un gros bouton Plus sur l’écran d’accueil. Ouvrir l’application, cliquer sur le bouton Plus, et commencer à dessiner.

«Quand les gens parlent du skeuomorphisme, ils évoquent souvent l’aspect fonctionnel: conserver des ornements du passé, même s’ils n’ont plus d’utilité», m’a-t-il répondu.

«Mais c’est une vision très réduite du design. Ils oublient l’impact émotionnel, les besoins d’un niveau plus élevé que nous satisfaisons à travers le design. Alors pour nous, l’idée de représenter un journal satisfait les aspects émotionnels qu’on ne pourrait satisfaire par le biais d’un bouton Plus. On voulait le retour d’un journal aux pages qui se tournent; faire revenir l’utilisateur à quelque chose de familier.»

Et c’est vraiment le principal avantage des créations skeuomorphiques: elles nous rappellent des choses que nous connaissons déjà, et ce qu’on connaît déjà nous rassure. J’espère que Jony Ive garde ça en tête quand il parle d’une refonte d’iOS.

C’est vrai qu’il y a un peu d’abus au niveau des applications iOS, et qu’un peu de ménage ne ferait pas de mal. Mais ce ne serait pas une bonne idée de retirer les textures et les métaphores visuelles. Les smartphones et autres tablettes sont quelque chose de tout nouveau, et mettent beaucoup de gens instantanément mal à l’aise. iOs, malgré sa ringardise, met les gens à l’aise. Et ce n’est pas négligeable.

Farhad Manjoo

Traduit par Hélène Oscar Kempeneers