Monde

Surprenant Obama

Moisés Naím, mis à jour le 13.11.2012 à 10 h 55

Ces dernières élections américaines ont été les plus coûteuses de l'histoire, mais ce n'est pas l'argent qui a compté.

Barack Obama, le 9 novembre 2012, à la Maison Blanche. REUTERS/Kevin Lamarque

Barack Obama, le 9 novembre 2012, à la Maison Blanche. REUTERS/Kevin Lamarque

La réélection du président Obama en a surpris plus d’un. En effet, selon les sondages pré-électoraux, ni Barack Obama, ni son adversaire, Mitt Romney, ne jouissaient d’une avance significative.

Et là réside la plus grande surprise de ce scrutin: comment est-il possible qu’un Obama qui, il y a à peine quatre ans, avait déchaîné les passions dans toutes les régions des Etats-Unis, à travers toutes les catégories sociales, communautés, religions, générations et tous secteurs économiques, ait aujourd’hui à quémander des voix, foyer par foyer, pour être réélu?

Seuls cinq des 44 présidents américains ont échoué dans leur tentative de se faire reconduire pour un second mandat. A certains moments, on aurait pu croire qu’Obama s’ajouterait à cette minorité. Il est évident que la conjoncture difficile l’a rendu vulnérable. Mais que le président ait tant peiné à défendre son bilan, à préciser quels obstacles l’ont empêché d’aller plus loin, et qu’il ait été si peu disposé à rappeler aux électeurs qu’il avait hérité de George W. Bush une situation désastreuse, ont constitué d’autres surprises. Mitt Romney a naturellement exploité ces failles.

L'argent n'a pas joué

Mais c’est Obama qui l’a emporté. Et sa victoire recèle encore d’autres faits surprenants. Le plus frappant, c’est peut-être l’insignifiance de l’argent.

Une décision alambiquée de la Cour suprême des Etats-Unis permet désormais à de puissants groupes d’intérêt de financer sans limite les campagnes électorales. Et c’est, du reste, ce qui s’est passé: cette élection présidentielle est devenue la plus coûteuse de l’histoire. Mais au final, les seuls bénéficiaires ont été les médias, qui ont amassé des fortunes grâce aux pubs politiques, ainsi que les prestataires de services destinés aux campagnes électorales.

L’argent n’a pas tant influé sur l’issue du scrutin, car les deux candidats ont été prompts à réagir et ont peu ou prou bénéficié de la même capacité de collecte de fonds. Les effets pervers de cette pratique: outre de conférer un pouvoir disproportionné à des personnes et à des organisations/entreprises fortunées, elle écartera d’office des candidats qui disposent de peu de moyens.

Heureusement, un certain nombre de gens sont conscients de l’impérieuse nécessité d’annuler cette mauvaise décision de la Cour suprême. De mon côté, j’avoue avoir été amusé de voir quelques drôles d’individus investir des sommes stratosphériques dans des causes perdues.

Big Data

Si l’argent n’a pas été décisif, les technologies de l’information et de la communication ont beaucoup influé sur le résultat de l’élection. L’arme informatique la plus puissante s’appelle Big Data. L’équipe d’Obama est passée maître dans l’art de la manier.

Elle a recueilli des informations très précises sur les électeurs, leurs goûts, leurs griefs, leurs espoirs et leurs opinions... Elle a fait preuve d’une extraordinaire capacité à transformer ces montagnes d’informations en votes. Voici un courriel que j’ai reçu d’un étudiant d’université quelques jours avant l’élection:

«C’est très simple. Vous pouvez même le faire en espagnol depuis votre mobile. Il vous suffit d’accéder à la page www.barackobama.com et d’ouvrir un compte en tant que bénévole. On vous fournira une liste de noms et de numéros de téléphones, ainsi que des informations très précises sur chaque personne que vous appellerez. Vous pouvez téléphoner dans n’importe quelle ville, dans tous les Etats du pays (on vous indiquera l’heure la plus adaptée) afin d’avoir un impact direct. Je viens de convaincre une habitante de Virginie de conduire ses parents aux urnes. Quant à mon ami (assis à côté de moi à la cafétéria), il vient de parler à un électeur indécis de Pennsylvanie, qu’il a convaincu de voter Obama.»

Une autre bénévole, qui a fait le tour des maisons de l’Ohio, m’a expliqué qu’elle n’avait pas choisi les portes auxquelles frapper au hasard. Elle savait exactement où se rendre, elle disposait du nom de la personne à qui s’adresser, à qui elle réservait à chaque fois un message personnalisé.

Ces militants ont passé peu de temps auprès des indécis ou des sympathisants du Parti républicain. Ils se sont essentiellement consacrés aux soutiens d’Obama. Objectif: bien leur faire comprendre, à base d’arguments spécialement étudiés et personnalisés pour un impact optimal, à quel point il était important qu’ils aillent voter. Dorénavant, il sera difficile de remporter une élection en se passant de ces techniques.

Les républicains doivent se réinventer

Mais au fond, ce qui a fait cette élection, ce n’est ni l’argent, ni les technologies de l’information. C’est avant tout la personnalité des candidats et les politiques qu’ils défendent. Et comme l’ont expliqué un certain nombre d’observateurs, si le Parti républicain veut reconquérir les Américains, il devra se réformer et créer un nouveau positionnement face aux électeurs.

Pour ce faire, il devra limiter à la fois l’influence des extrémistes qui se trouvent en son sein, et celle de l’élite qui contrôle le parti et que cela arrange de rester dans l’opposition. En effet, selon FoxNews ou l’ultraconservateur Rush Limbaugh, le statu quo du Parti républicain comporte beaucoup d’avantages. Ils estiment que la défaite n’appelle guère de réflexion sur l’avenir du parti. Cette position ne surprend-elle les républicains qui ont vocation à gouverner?

Moisés Naím

Traduit par Micha Cziffra

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Editorialiste
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