France

Jacques Attali: le droit à changer de prénom

Jacques Attali, mis à jour le 13.11.2012 à 10 h 47

Les prénoms diront alors non pas ce que nos parents ont rêvé pour nous mais ce que nous rêvons pour nous-même, ce qui est, sans doute, au moins aussi important.

Carte nationale d'identité. Wikimedia Commons

Carte nationale d'identité. Wikimedia Commons

En ces temps de réflexion sur les libertés nouvelles que chacun pourrait se voir accorder, il en est une, à laquelle nul ne réfléchit assez, à mon sens, qui concerne l’identité.

Pourquoi faudrait-il accepter le nom, et le prénom que nos parents nous imposent? Ne peut-on s’en choisir un? Au moins, pour commencer, ne pourrait-on laisser chacun choisir librement, à l’âge adulte, son prénom?

On connaît tous des gens qui souffrent affreusement du prénom dont on les a affublés. Dans le passé, la plupart des gens s’y résignaient. De plus en plus le refusent et utilisent leur deuxième prénom, ou un troisième ou un pseudo. Autorisons cela beaucoup plus librement.

Un peu d’histoire: au départ, dans toute culture, le prénom est une nécessité pour distinguer les membres d’une tribu et une façon de marquer l’enfant comme la propriété de ses parents et de ses ancêtres. Il  porte aussi des vertus magiques et il est même des cultures où il doit rester secret, comme chez les Navajos ou les Mongols (cultures en fait très proches) pour conserver sa force protectrice contre les mauvais esprits.

Pendant très longtemps, le prénom suffisait pour désigner quelqu’un et les noms de famille n’existent pas. C’est encore vrai à Athènes, chez les Hébreux, à Rome et pendant tout le premier millénaire européen: Alexandre est connu comme tel; Jules n’est pas le prénom de César; Michel Angelo, comme Rembrandt, sont des prénoms.

C’est encore vrai dans de nombreuses civilisations aujourd’hui: en Russie, il est poli de nommer quelqu’un par son prénom suivi de celui de son père, sans son nom. Et on nomme encore aujourd’hui d’un seul prénom suivi d’un numéro les monarques et les papes.

Les noms de famille n’apparaissent qu’à la fin du Moyen-Age, en Europe, quand la croissance démographique et la mobilité des gens exigent une précision pour nommer ceux qui portent le  même prénom. Ces noms de famille désignent d’abord des lieux ou des métiers, puis se modifient, au gré des fantaisies des registres d’état-civil.

Les prénoms ont eux aussi, au départ, des significations oubliées: qui se souvient que Quentin veut dire «cinquième», Octave «huitième», Benjamin «fils du Sud», Mélanie «brune» ou Vladimir «prince régnant pacifiquement».

Le choix des prénoms est d’abord imposé par le père et il est souvent celui des grands parents. Pour les migrants, les prénoms des enfants est depuis toujours la première façon de s’intégrer dans une culture, en puisant parmi ceux du pays d’accueil. Aujourd’hui, en particulier dans les sociétés où le tutoiement n’existe pas, le prénom reprend le pas sur les noms pour désigner les gens. Et ils retrouvent une importance considérable.

Seulement voilà, il est très difficile d’en changer. En France, en particulier, l’article 60 (Loi 93-22, 8 janvier 1993) du code civil exige pour cela de justifier que le prénom porte vraiment tort et donc «d’un intérêt légitime».

«La demande est portée devant le juge aux affaires familiales à la requête de l’intéressé ou, s’il s’agit d’un incapable, à la requête de son représentant légal… Si l’enfant est âgé de plus de treize ans, son consentement personnel est requis.»

Je propose de modifier cet article du code civil, pour affirmer qu’il appartient à chaque personne, à partir de l’âge de 18 ans, de choisir librement son prénom.

Il doit cependant y avoir une limite à cette liberté, comme à toute autre: on ne peut aller jusqu’à consommer des prénoms comme des objets de mode, en en changeant chaque année. Ce choix, une fois fait, sera irréversible. Les prénoms diront alors non pas ce que nos parents ont rêvé pour nous mais ce que nous rêvons pour nous-même, ce qui est, sans doute, au moins aussi important.

Jacques Attali

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