Life

L'accusée devient victime

Jean-Yves Nau, mis à jour le 12.06.2009 à 11 h 21

Accusée de trois assassinats, elle construit sa défense avec l'aide de sa famille.

Face à la cour d'assises d'Indre-et-Loire on rêvait d'un beau procés, à l'ancienne. Pas l'un de ces nouveaux spectacles de justice  à vertu «thérapeutique» pour les victimes et leur famille. Un procès disant le droit intangible avec des vertus pédagogiques voire préventives pour l'ordre public. Mais dès le troisième jour d'audience nous savons que nous assistons à tout autre chose. Tout laisse désormais penser que ce sera au final un procès bien étrange.  

C'est un truisme, mais pour un beau procès, il faut d'un côté une ou plusieurs victimes, de l'autre un ou plusieurs accusés. La caractéristique du procès de Véronique Courjault c'est que l'accusée est, pour mille et une raisons, en train de se transformer en victime, comme son mari et ses deux enfants. Et comme toute sa famille et sa belle-famille. Paradoxalement, cela tient au fait que le président Domergue a, d'emblée, choisi de jouer le rôle de l'avocat général.

Les faits sont graves certes. Et nous respirerions bien sûr mieux s'il ne s'agissait pas de revenir sans cesse sur ces trois vies humaines volées quelques secondes après avoir, chacune, inspiré. La foule, nombreuse, qui ne parvient pas à entrer faute de place, pourrait croire que le Palais de Justice des bords de Loire se situe pour une semaine entre les deux rives du Styx. Nous l'avons cru un instant. Comme lors de la narration de la macabre découverte congelée de Jean-Louis Courjault. Ou encore lors de la froide déposition du Pr Dominique Lecomte, directrice de l'Institut médico-légal de Paris. Mais au troisième jour tout ceci a commencé à s'effacer pour faire place à l'incompréhension, au vide, à la souffrance de ceux qui y sont confrontés.

Au programme: «rapports de couple; vie familiale et sociale». A la barre Jean-Louis Courjault, bien évidemment. Mais aussi tous les membres ou presque de la fratrie Fièvre (sept fils et filles) dont est issue Véronique. Sa belle-mère et sa belle-sœur sont aussi présentes pour témoigner. Une journée entière pour que l'on comprenne que personne, dans la famille, ne comprend. Personne n'a rien vu, ne serait-ce qu'un instant. Une journée entière pour comparer les déclarations faites avant-hier aux enquêteurs aux souvenirs d'aujourd'hui. Une journée entière pour entendre que frères et seurs n'avaient pas toujours dit ce qu'on leur avait fait dire.

Seul le président désigne encore l'accusée comme étant «Véronique Courjault». Pour les témoins de la famillé elle est «Véro». Et on revient sur l'enfance dans le vignoble de Saumur, sur sa gentillesse, sa timidité, son goût pour la lecture. On tente sans fin de savoir si les «faits qui lui sont repprochés» trouvent, pour partie, leur origine dans les deux «secrets de la famille Fièvre»: une fille aînée dont on cacha quelques années aux enfants qu'elle n'était pas de leur papa et une dernière fille née alors que les enfants n'avaient pas vu que leur mère était enceinte.

On cherche sans espoir à retracer le parcours contraceptif du couple. Des préservatifs au début de la vie commune. Puis la pilule parfois prise, parfois oubliée. Une première grossesse non désirée mais acceptée. Une mariée enceinte de cinq mois. Naissance de Jules. Rapidement une deuxième naissance non désirée mais acceptée. Naissance de Nicolas. Jean-Louis aimerait fonder une famille nombreuse. Elle non. Et elle sait, ou plus exactement elle sent, qu'elle ne peut plus avoir d'enfants. Pourquoi, dès lors, prendre la  pilule ?

Le président déploie beaucoup d'énergie pour retrouver les indices qui pourraient  laisser penser que Véronique Courjault aurait cherché à dissimuler ses grossesses ultérieures. Mais, entre les larmes, tous les témoignages convergent: «Véro» n'a rien fait de tel. Rien en 1999, en 2002 et en 2003 n'a pu laisser penser qu'elle était enceinte. Les femmes savent quand une autre femme est enceinte. Elles ont des gestes, une main sur le ventre; une main dans le dos. Rien de tel ici. Des photographies en témoignent.

Les deux familles font corps, la comprennent, lui pardonnent presque, s'accusent plus ou moins collectivement de ne pas avoir pu prévenir ce qui s'est passé et que l'on se garde de nommer. Les uns après les autres les témoins la regardent à travers le verre de sa cage. Tous se sourient. On raconte les visites au parloir, ses deux enfants qui grandissent et qui ont «besoin d'une maman». Et tous disent que la «Véro» déprimée est devenue plus «épanouie» après l'ablation de son utérus pratiquée à cause d'une infection qui avait suivi le dernier accouchement secret. «Il est vrai qu'elle avait alors frôlé la vie» dira la sœur aînée. «Non, la mort» corrige le président.  

Reste ce qui, pour la suite, est peut-être l'essentiel: lors de leurs très longs échanges l'accusée reprend progressivement son souffle face au président Domergue. Hier elle était petite fille bredouillante. Aujourd'hui la voix est posée. Elle construit et articule ses phrases, reprend et discute certains termes, lui tient tête. Elle ne comprend pas qu'une juge d'instruction ait pu lui demander pour quelles raisons elle n'avait pas voulu «faire plaisir» à son mari et fonder une famille nombreuse.

Puis elle dira tout en quelques mots. Au début de ses trois grossesses clandestines elle a bien eu un «flash» de grossesse qui s'est rapidement estompé. Elle ne savait plus ensuite qu'elle était enceinte. Pourquoi aurait-elle, dès lors, avorté ? Lorsqu'elle sera mise en examen avec son mari elle dira : «Quand je pense que l'on va faire de la prison alors que l'on n'a rien fait... ». Philippe Varin, avocat général: «Ces grossesses, vous les avez fantasmées en quelque sorte ?» Elle : « Fantasmer ? Je ne sais pas si on peut dire ça comme ça». Elle dira encore plusieurs fois qu'elle sait bien que ce qu'elle dit peut sembler «absurde» mais que c'est ainsi qu'elle a vécu tout cela.

C'est ainsi que deux discours s'affrontent, deux registres lexicaux défintivement étrangers, allergiques, incompatibles. Au nom de la justice à rendre le président Domergue  veut «des faits, des arguments, une logique cartésienne». Dans leurs souffrances et leurs larmes, «Véro» et ses proches ne les fourniront pas. La coupable est certes bien là, visible, filmée, prisonnière dans sa cage; dans le même temps nous sentons bien qu'elle est ailleurs. Il nous faut désormais attendre les psychologues, les psychiatres, les spécialistes et autres défenseurs de la reconnaissance à un nouveau droit : celui du déni de grossesse. A la barre l'un des frères de l'accusée aura ce mot: «Pour faire court, nos parents n'ont pas lu Françoise Dolto».   

Jean-Yves Nau

Crédit:  Reuters

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Jean-Yves Nau
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Journaliste
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