France

La grève de la faim de Stéphane Gatignon a le mérite de faire parler des inégalités territoriales

Thomas Legrand, mis à jour le 12.11.2012 à 17 h 05

S'il est étrange de voir un élu utiliser les outils de la protestation anti-institutionnelle, son coup d'éclat permet de faire parler d'une question qui risquait d'être occultée dans les débats budgétaires.

Stéphane Gatignon lors d'une conférence de presse, le 13 avril 2011. REUTERS/Jacky Naegelen.

Stéphane Gatignon lors d'une conférence de presse, le 13 avril 2011. REUTERS/Jacky Naegelen.

La grève de la faim lancée devant l'Assemblée nationale par Stéphane Gatignon, le maire de Sevran, pour alerter sur la détresse financière de sa ville, est une initiative étrange pour un élu qui a accès, de par son statut et la place de son parti dans la majorité, aux ministres et aux services de l’Etat. Il est étrange et un peu déplacé de voir un maire utiliser les outils de la protestation anti-institutionnelle, faire le SDF en campant dans une tente Quechua.

Reconnaissons tout de même que le coup d’éclat de Stéphane Gatignon fait enfin parler de la question de l’inégalité territoriale, une inégalité qui en produit tant d’autres à la chaîne. Sevran, ville pauvre de Seine-Saint-Denis, gangrénée par le trafic de drogue et mitée par le chômage, n’a pas de ressources propres suffisantes. C’est une évidence

Sevran n'est pas un cas à part

Sevran n’est pas un cas à part. L’Ile-de-France offre d’ailleurs un visage criant de disparités et d’insupportables injustices entre communes. Des centaines de milliers de Franciliens de l’Est, notamment de Seine-Saint-Denis, prennent le métro ou le RER et opèrent une transhumance quotidienne et souterraine vers le centre de Paris et l’Ouest, notamment les Hauts-de Seine, là où il y a des emplois et donc des revenus.

La population de l’Est de l’Ile-de-France habite, se fait soigner, éduquer, utilise les services publics de villes dans lesquelles elle ne travaille pas… et à l’inverse elle travaille dans des villes (et donc les enrichit) qui n’ont pas à supporter son poids social, les coûts de ses logements, de l’éducation de ses enfants. Il suffit de comparer les équipements municipaux (cars pour le transport scolaire, véhicule de ramassage d’ordures, aménagement urbain) entre les communautés de communes de l’Est de Paris et celles de l’Ouest pour s’en convaincre.

Assister à un match de rugby des minimes de Pantin contre ceux de Levallois suffit à comprendre la différence, non pas entre le niveau de vie dans ces deux communes, mais entre les moyens que ces deux municipalités peuvent consacrer aux équipements sportifs de base. Un système de redistribution des richesses est donc nécessaire.

Des outils de péréquation pas assez puissants

Les outils de la péréquation, assez complexes, existent. Mais, à l’évidence, ils ne sont pas assez puissants.

Ils sont de deux sortes. La péréquation dite verticale, c'est-à-dire la distribution de fonds provenant de l’Etat qui, dans certains cas, ne prend pas en compte uniquement le nombre d’habitants, mais utilise des critères propre à corriger des inégalités spéciales, et la péréquation dite horizontale, dite aussi «Robin des bois», qui consiste à prendre aux communes riches pour donner aux communes pauvres (DGF et DSU).

La péréquation horizontale, particulièrement complexe, bénéficie à prés de 1.000 communes sur 36.000. Il s’y cache parfois quelques incongruités: ainsi, si Sevran est bénéficiaire de la péréquation en tant que ville pauvre, elle est également contributrice comme faisant partie d’une communauté de commune plus riche que le seuil requis! Sevran a tout de même touché 4,5 millions d’euros en 2012 au titre de la péréquation horizontale, et devrait toucher 5 millions en 2013.

Amendements anti-Robin des bois

Si on peut imaginer qu’une majorité de gauche va renforcer cette péréquation, il faut souligner que la droite ne l'avait pas freinée, qu'elle soit verticale ou horizontale… Seulement, la crise a entrainé un accroissement à un rythme plus grand encore des inégalités territoriales.

La loi de finances qui va être discutée prévoit une augmentation sans précédent des fonds de péréquation en 2013. Mais si le Premier ministre veut vraiment les renforcer, ce doit être à somme nulle à cause des contraintes budgétaires. C’est-à-dire qu’il va falloir prendre un peu plus à une majorité de communes riches pour donner plus à une minorité de communes pauvres (fonds de solidarité IDF)!

Et ce n’est pas de la droite que viennent les plus grandes résistances. La gauche étant quasiment hégémonique dans les villes les plus importantes, ce sont des maires PS qui font pression discrètement, en ce moment, pour que le gouvernement calme ses ardeurs égalitaristes. Une lettre signée notamment par Bertrand Delanoë, Pierre Cohen ou Gérard Collomb, maires socialistes de Paris, Toulouse et Lyon [cliquer ici pour la télécharger en PDF], demande au Premier ministre d’aller moins vite dans la péréquation… Péréquation qui ne devrait pourtant compter que pour 0,34% de leur budget, au lieu de 0,15% l’année dernière!

En se manifestant ainsi, Stéphane Gatignon rend paradoxalement service au Premier ministre parce qu’il met en lumière l’égoïsme des maires les plus riches. Leurs amendements anti-Robin des bois, qu’ils s’apprêtent à faire défendre au Parlement via des députés parisiens, passeront un peu moins inaperçus.

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