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«Ayatollah verts» contre «Faurisson du climat»

Baptiste Marsollat, mis à jour le 13.06.2009 à 9 h 28

Le large consensus portant sur le réchauffement climatique et son origine ne permet pas le débat portant sur les solutions à apporter à ces défis.

Claude Allègre entrera-t-il finalement au gouvernement? L'affaire semblait entendue depuis quelques semaines - à en croire les propos de l'intéressé, bienveillamment rapportés par Pierre Moscovici - mais le score réalisé par les écologistes aux élections européennes et le «virage vert» aussitôt opéré par le gouvernement ainsi, surtout, que l'intense lobbying exercé ces dernières semaines par des personnalités diverses mais toutes soucieuses d'orthodoxie environnementaliste ont peut-être convaincu le président de la République de renoncer à son projet sacrilège.

Quoi que ce dernier décide finalement, la mobilisation contre le tonitruant ministre de l'Education de Lionel Jospin a, par sa rapidité et par son ampleur, de quoi impressionner.

On dira qu'Allègre est coutumier du fait. Qu'il a un don pour faire naître les unions sacrées à son encontre. Un don et même un goût pour ça. Et qu'il y a, sur le fond, mille bonnes raisons d'être hostile à sa présence au gouvernement - le souvenir commotionné de son passage rue de Grenelle n'étant pas la moindre d'entre elles. Tout cela est sans doute vrai.

L'union sacrée

Mais parvenir à liguer contre soi aussi bien Claude Goasguen que François Goulard, José Bové ou Alain Juppé, ainsi naturellement que Nicolas Hulot et les associations de défense de l'environnement — pour n'évoquer que quelques-uns de ceux qui ont bruyamment et rapidement manifesté leur opposition au dessein présidentiel — n'est assurément pas donné à tout le monde.

Pour que des personnalités aussi diverses et opposées se mobilisent, il faut, à l'évidence, que le péril encouru soit bien grand.

Sa présence au gouvernement serait, aux yeux de Nicolas Hulot, un «bras d'honneur aux scientifiques» et constituerait selon Alain Juppé «un contre-signal formidable» après le Grenelle de l'environnement et avant le sommet de Copenhague de décembre prochain.

La présence d'Allègre au gouvernement, à un poste qui ne concernerait qu'indirectement les questions d'environnement, serait-elle donc de nature à remettre en cause les engagements pris à l'automne 2007 et leur traduction législative?

Si tel est le cas, il faut sans doute également s'inquiéter de ce que la ministre du Logement et de la Ville, Christine Boutin, opposante notoire — et exaltée — à l'avortement, puisse, par sa seule présence au gouvernement, menacer le droit à l'interruption volontaire de grossesse. Non?

Question de symbole, dira-t-on. Et souci de cohérence, de crédibilité, à quelques mois du sommet de Copenhague.

Méthode consternante

Comment, en effet, même sans changer de cap sur les questions relatives à l'environnement et à la lutte contre le changement climatique, peut-on décemment envisager de nommer au gouvernement «un négationniste en matière d'environnement, [...] le Faurisson du climat» — selon l'affable et pertinente comparaison de Jean-Marc Jancovici, consultant spécialisé sur les questions énergétiques et climatiques et proche de Nicolas Hulot?

Passons sur la méthode, usée mais toujours consternante, qui consiste, pour faire valoir son point de vue, à recourir aux comparaisons les plus outrancières et, pour faire l'économie d'un débat argumenté, à bouter son adversaire hors du champ du débat académique.

Au-delà du procédé — qui tend tout de même, à terme, à banaliser le crime absolu et le martyr des victimes, à désacraliser un moment fondateur, effarant et radicalement neuf dans son horreur — le recours à cette comparaison semble traduire une volonté de clore l'ensemble du débat sur le changement climatique.

La réalité de ce changement (dont Allègre ne disconvient d'ailleurs pas, même s'il préfère insister sur l'augmentation de la variabilité des températures et de la fréquence des phénomènes extrêmes plutôt que sur le réchauffement lui-même) aussi bien que son origine anthropique doivent ainsi être tenues pour aussi certaines que l'existence des chambres à gaz, des camps d'extermination et de la Shoah. Que le premier phénomène concerne davantage le présent et l'avenir que le passé et que le second appartienne, lui, intégralement à l'Histoire ne semble rien y changer.

Que l'ignorance, le doute scientifique, la coquetterie ou l'iconoclasme soient à l'origine du comportement des «climate change deniers» quand ce sont les passions les plus putrides qui animent les négationnistes ne suffit pas non plus, semble-t-il, à ce que les premiers soient distingués des seconds.

Les environnementalistes ne sont certes pas les seuls à verser dans l'outrance, et leurs adversaires, en les qualifiant parfois d' «ayatollah verts» ne font guère progresser le débat. Mais il est vrai que leur attitude apparaît parfois comme dogmatique et idéologique, traduisant peut-être un refus de débattre de certaines questions - certains estimant sans doute dépassé le temps des débats et advenu celui des certitudes.

Incertitudes

Or, hormis sur le réchauffement et son origine anthropique, qui font effectivement l'objet d'un très vaste consensus — le GIEC ne le considère du reste que comme «très probable», ce qui signifie qu'il en estime la probabilité supérieure à 90% — l'incertitude continue d'occuper, sur bien des aspects du phénomène, une place particulièrement éminente.

Incertitudes quant à l'ampleur et la rapidité du phénomène, quant à la gravité et la réversibilité de ses conséquences. Incertitudes quant au dosage à effectuer entre dépenses de prévention et dépenses d'adaptation au réchauffement. Incertitudes quant à l'efficience des différentes solutions qui s'offrent à nous pour y faire face: réduction des émissions, investissement dans la R&D, géo-ingénierie etc.

Sur ces questions-là, le débat est, ou plutôt devrait être, pleinement ouvert. Mais le problème réside, précisément, en ce que le large consensus portant sur le réchauffement et son origine tend à «déborder», si l'on peut dire, de son cadre et à s'imposer à l'ensemble de ces questions. La gravité du phénomène? Cataclysmique, évidemment. L'urgence à agir? Extrême, bien sûr: il nous reste dix ans, estime Al Gore ; sept, selon le président du GIEC, R. Pachauri; trois, pour Jancovici. La politique à mettre en œuvre pour y faire face? Pour l'essentiel, une réduction volontariste des émissions de CO2.

Options, à vrai dire, parfaitement respectables. Mais qui ne vont pas de soi. Qui traduisent une sensibilité particulière, le point de vue de citoyens, un choix de société. Mais qui sont en même temps parées - c'est là que le bât blesse — de l'autorité de la science. L'intervention dans le débat public de Gore, Pachauri, Jouzel, Hulot ou Jancovici est bien sûr non seulement légitime mais particulièrement bienvenue sur une question aussi complexe que le réchauffement climatique.

Pas de controverses sur l'utilisation de l'argent du Grenelle

Mais les opinions qu'ils expriment ne sont que celles de citoyens, éclairés certes mais dont la sensibilité, le rapport à l'incertitude et la confiance dans l'avenir est particulière, résulte de leurs «équations personnelles». La légitimité qu'ils tirent de leur expertise ne doit ainsi pas conduire à clore un débat qui en raison d'incertitudes multiples et parce qu'il engage à long terme notre société doit, ou devrait, demeurer ouvert.

Il est parfois malaisé de faire la part, dans le discours d'un spécialiste plus ou moins éminent du changement climatique, de ce qui relève de l'expression de son expertise spécifique — et qui, quoique sans doute contestable, dispose d'une autorité particulière — de ce qui n'est que l'affirmation d'une banale, mais bien sûr respectable, opinion sur la pertinence des politiques à mettre en œuvre. Or, le prestige de la première élève immanquablement la seconde à une dignité qu'elle ne devrait sans doute pas avoir. Celle-ci pèse dès lors d'un tel poids qu'elle emporte aisément la conviction, «sans coup férir», sans véritable débat. D'où peut-être l'étrange consensus — d'aucuns diraient la chape de plomb intellectuelle — qui existe en ce domaine. Et qui pourrait, par parenthèse, expliquer l'adoption en première lecture par un Parlement quasi-unanime du projet de loi de programme «Grenelle I», alors que les sommes en jeu — 440 milliards d'euros sur une dizaine d'années — sont considérables et qu'on aurait pu s'attendre à de violentes controverses sur la manière la plus efficiente de les dépenser.

Il est vrai cependant que les partisans de politiques environnementales volontaristes bénéficient ordinairement d'un a priori favorable. Et qu'à l'inverse les éco-sceptiques et les opposants aux politiques de réduction drastique des émissions des gaz à effet de serre sont aisément soupçonnés de profiter du système tel qu'il est, d'être «dans le camp» des industriels, des gros émetteurs de CO2, ou des fanatiques de la croissance.

Les écologistes, au fond, n'ont aucun «intérêt» dans l'«affaire», rien à nous vendre. Pourquoi, alors, ne pas faire confiance à des gens qui, non seulement connaissent la question, mais sont surtout totalement désintéressés ? Peut-être parce qu'il n'est pas tout à fait exact qu'ils n'ont rien à vendre. Certains ont, par exemple, à nous vendre d'hideuses, coûteuses et inutiles éoliennes. Le green business a, bien sûr, ses rentiers... Mais la plupart des écologistes sont, c'est vrai, parfaitement sincères, s'attachant simplement, en toute modestie, à «sauver la planète». Ils n'ont effectivement rien à nous à vendre. Rien, sinon une  idéologie. Est-ce plus raisonnable?

Baptiste Marsollat

Image de une: CC Flickr Photocapy

Baptiste Marsollat
Baptiste Marsollat (18 articles)
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