David Petraeus: comment ce militaire respecté a-t-il pu tout risquer pour une histoire d'amour?

Il est fort probable qu'au début, c'est le CV de Paula Broadwell qui aura attiré le général. Cette attirance est le produit de la philosophie propre au département des sciences sociales de West Point, où Petraeus a enseigné au milieu des années 1980.

David Petraeus, en 2011 lors d'une audition au Congrès. REUTERS/Jason Reed

- David Petraeus, en 2011 lors d'une audition au Congrès. REUTERS/Jason Reed -

A la suite du scandale de la liaison qui a provoqué la démission du général David Petraeus et condamné sa carrière vendredi 9 novembre, la question qui taraude le plus tous ceux qui le connaissent depuis longtemps, qui ont servi sous ses ordres pendant la guerre, se sont réunis avec lui dans la Salle de crise de la Maison Blanche ou l’ont aidé à réécrire la doctrine militaire à Fort Leavenworth est la suivante: comment lui, ce leader glorifié, ce symbole de droiture, a-t-il pu laisser une telle chose se produire?

Replacé dans son contexte, ce mystère, s’il reste choquant, n’est pas absolument impénétrable.

Paula Broadwell, la femme avec qui il a eu cette liaison, écrit dans sa dithyrambique biographie de Petraeus qu’ils se sont rencontrés alors qu’elle faisait son doctorat à Harvard où il était venu donner une conférence sur les stratégies contre-insurrectionnelles.

Elle l’a abordé après son exposé et manifesté de l’intérêt pour le sujet; ils ont échangé leurs cartes de visite. Peu après, elle a décidé de rédiger un mémoire de doctorat sur son style de leadership et, lorsqu’il a pris le commandement des opérations en Afghanistan, lui a demandé si elle pouvait venir l’observer en action. Il a accepté.

L’origine de cette attirance n’était probablement pas sexuelle mais biographique. Broadwell a été cadet à West Point, comme Petraeus. Une fois diplômée, elle a rejoint le corps d’officiers de l’infanterie légère en tant que parachutiste, tout comme Petraeus dans sa jeunesse. C’était une obsédée de l’exercice physique, notamment de la course à pied; Petraeus aussi.

La «Lincoln Brigade»

En bref, indépendamment de son sexe, Broadwell était exactement le genre d’officier-intellectuel pour qui Petraeus aimait à jouer les Pygmalions.

Cette inclination n’était pas l’apanage de Petraeus. Elle est le produit de la philosophie propre au département des sciences sociales de West Point, où Petraeus a enseigné au milieu des années 1980.

Ce département, surnommé «Sosh», fut fondé juste après la Seconde Guerre mondiale par un récipiendaire de la bourse Rhodes et ex-cadet visionnaire du nom de George A. «Abe» Lincoln.

Vers la fin de la guerre, alors qu’il était conseiller senior à la planification du général George Marshall, le chef d’état-major, Lincoln se rendit compte que l’armée avait besoin de former un nouveau type d’officiers pour aider le pays à affronter ses nouvelles responsabilités mondiales dans l’après-guerre. Ce nouvel officier, écrivit-il à un collègue, devrait avoir «au moins trois chapeaux –un politique, un économique et un militaire». Il se fit rétrograder de brigadier général à colonel pour pouvoir retourner à West Point et créer un programme «pour améliorer ce que l’on appelle l’esprit militaire» à l’image de ce qu’il imaginait: un département de sciences sociales, encourageant la pensée critique, voire, à l’occasion, la dissidence.

Lincoln mit également au point un programme permettant aux cadets ayant d’excellents résultats aux cours de Sosh d’aller étudier dans une école doctorale civile, financés par West Point. En contrepartie, ces étudiants, après avoir obtenu leur doctorat, revenaient y enseigner au moins trois ans. Une fois cette obligation remplie, Lincoln utilisait les relations influentes qu’il avait conservées à Washington pour leur obtenir des postes de choix au Pentagone, au département d’Etat, à la Maison Blanche, dans une ambassade étrangère ou à un poste de commandement prestigieux.

Plus tard, il énonça une philosophie de politique du personnel se résumant en gros à:

«Choisissez des personnes capables, prenez-les jeunes avant que d’autres sélectionneurs n’entrent en jeu, aidez-les à grandir, gardez le contact, exploitez l’excellence.»

Au fil des décennies, un réseau d’acolytes de Lincoln –et d’acolytes de ces acolytes– émergea et se développa. Ses membres s’étaient baptisés la «Lincoln Brigade». Quand ces élèves-officiers étaient nommés à de hautes fonctions, ils appelaient le colonel Lincoln –ou, plus tard, ses successeurs– et demandaient que la nouvelle fournée d’excellents cadets de Sosh, ou les membres juniors les plus prometteurs de la faculté, viennent travailler à leurs côtés comme assistants.

Une recrue prometteuse

Au cours de sa propre carrière, Petraeus avait régulièrement exploité ce réseau. Beaucoup de ses collègues qui l’avaient aidé à concevoir le «complot visant à changer le style de guerre de l’Amérique» (comme le dit le sous-titre de mon livre à paraître sur le sujet) étaient issus du programme Sosh et revendiquaient fièrement leur appartenance à la «Lincoln Brigade» ou à la «mafia de West Point».

Quand Petraeus a rencontré Paula Broadwell, il a sûrement vu en elle une nouvelle recrue prometteuse pour le réseau.

Ce qu’il s’est exactement passé ensuite, quand cette relation mentor-protégée s’est transformée en autre chose, n’est pas très clair. Beaucoup des collègues de Petraeus à Kaboul, en Afghanistan, se sont demandés à l’époque s’il se passait quelque chose.

Petraeus était réputé pour ses excellentes relations avec les écrivains et les journalistes; il cultivait leur confiance, en partie parce qu’il aimait parler avec eux, et en partie parce qu’il voyait les relations avec la presse comme un ingrédient-clé des «opérations de renseignements» –technique militaire classique pour façonner le message de campagne destiné à la population civile, à la fois dans la zone de guerre et au pays (j’ai été l’un de ces journalistes).

Une véritable déclaration d'amour

Mais Paula Broadwell bénéficiait d’un accès inhabituellement facile. On lui avait donné une chambre au QG. Presque tous les matins de bonne heure, ils partaient courir 8 kilomètres ensemble. Certains, dont moi, se disaient que cela ne signifiait pas nécessairement qu’il y avait anguille sous roche: Petraeus partait courir ses 8 kilomètres avec nombre de journalistes et d’autres visiteurs. Quoi qu’il en soit, au moins un de ses assistants l’avait prévenu de se méfier «des apparences».

Deux autres éléments concernant Broadwell la distinguaient de l’habituelle fournée de protégés de Petraeus: elle était très séduisante, et, aux dires de tous, elle était folle de lui. Sa biographie All In: The Education of General David Petraeus est une véritable déclaration d’amour. Au cours de ses recherches pendant l’écriture de son livre, elle a pu se rendre irrésistible.

Pourtant, il est fort probable qu’au départ, Petraeus ait été davantage attiré par son CV que par ses charmes, davantage par son potentiel de protégée que de maîtresse.

L’Afghanistan s’est avéré être une illustration du danger d’accorder une confiance démesurée aux idées intellectuelles –dans ce cas précis, celles de Petraeus sur la doctrine contre-insurrectionnelle, qui n’ont jamais eu beaucoup l’occasion de porter leurs fruits dans les plaines rigoureuses de ce pays. Paula Broadwell pourrait bien être, entre autres choses, une illustration du danger d’écouter de trop près le chant des sirènes de candidates au favoritisme intellectuel.

Fred Kaplan

Traduit par Bérengère Viennot

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L'AUTEUR
Fred Kaplan écrit la chronique "War Stories" pour Slate.com, et se penche de temps à autres sur la musique ou le high-tech. Ancien du Boston Globe, il a été en charge du bureau de Moscou, de New York, et correspondant militaire. Ses articles
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Publié le 11/11/2012
Mis à jour le 11/11/2012 à 16h02
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