L'affaire Petraeus et les zones d'ombre de l'administration Obama

Le général David Petraeus en mars 2001 à Londres Paul Hackett / Reuters

Le général David Petraeus en mars 2001 à Londres Paul Hackett / Reuters

Grâce à la démission inattendue du directeur de la CIA, la Maison Blanche pourra-t-elle éviter de répondre à des questions embarrassantes?

Dans le monde des services de renseignements, l'information officielle est, par définition, assez éloignée de la réalité. La démission surprise de David Petraeus, directeur de la CIA (Agence centrale de renseignements) et le chef militaire américain le plus prestigieux du moment, trois jours seulement après la réélection de Barack Obama et quelques jours seulement avant son témoignage devant une Commission parlementaire sur l'affaire Benghazi, ne peut qu'éveiller des soupçons.

Le départ de ce héros américain, général quatre étoiles et chef de la plus puissante agence de renseignement américaine, tiendrait à une aventure extraconjugale avec sa biographe de 39 ans, Paula Broadwell.

Même aux Etats-Unis, une personne de cette importance et de cette stature ne démissionne plus pour avoir trompé sa femme. Même la sénatrice démocrate Dianne Feinstein, qui dirige la Commission du renseignement du Sénat, estime «qu'une erreur personnelle ne devrait pas avoir mené à son départ». En outre, la relation en question n'est pas récente, est terminée depuis des mois, et était semble-t-il assez connue à Washington.

Aucune poursuite, aucun délit

Quand David Petraeus dirigeait les forces de l'Otan en Afghanistan, il avait été souvent vu avec sa biographe et les rumeurs alors allaient bon train. Avant cela, le général Petraeus avait construit sa réputation en dirigeant le Commandement central de l'armée américaine et plus encore les forces en Irak et en étant à l'origine de la doctrine du «surge» (renforcement) qui a été un succès et a permis aux troupes américaines de se retirer.

Le FBI (police fédérale) serait tombé par hasard sur la relation entre David Petraeus et Paula Broadwell, chercheuse de l'université de Harvard et auteure de sa biographie titrée All in, en menant une enquête après la plainte d'une femme proche de Petraeus qui se disait harcelée par des emails. Le nom de cette personne n'a pas été dévoilé. Les courriers étaient envoyés par Paula Broadwell.

Quand les enquêteurs ont trouvé un trouvé une adresse email privée, celle de Paula Broadwell, liée à David Petraeus (des échanges de milliers de courriers), ils ont craint qu'il s'agissse d'une menace majeure sur la sécurité des informations en possession du directeur de la CIA.

En fait, ce n'était pas du tout le cas. Les agents du FBI ont d'ailleurs contacté David Petraeus à la fin du mois d'octobre ou au début du mois de novembre pour lui dire qu'aucune poursuite ne serait engagée. David Petraeus tout comme Paula Broadwell n'ont commis aucun délit et n'ont violé aucune loi.

David Petraeus a pourtant démissionné le jeudi 8 novembre après avoir dirigé la CIA pendant à peine un an. Dans sa lettre de démission, il explique: «Un tel comportement est inacceptable, à la fois comme mari et comme dirigeant d'une institution comme la nôtre.» Barack Obama a accepté sa démission vendredi 9 novembre.

Une chronologie douteuse

Le départ de David Petraeus soulève plusieurs questions. D'abord, la chronologie officielle est assez peu vraisemblable. Barack Obama aurait eu sur son bureau la lettre de démission de David Petraeus le 8 novembre et n'aurait été informé de son existence que le 7 novembre quand il fêtait encore sa réélection. Le FBI avait pourtant lancé une enquête sur David Petraeus et son entourage des semaines auparavant. Sans en avertir la Maison Blanche? Peut-on imaginer que le directeur du FBI, Robert Mueller, ouvre une enquête sur le directeur de la CIA et que la présidence n'en connaisse pas l'existence?

Et il y a évidemment la question de Benghazi. Les circonstances exactes de l'assassinat par un commando de djihadistes le 11 septembre de l'ambassadeur américain en Libye, Chris Stevens, et de trois autres officiels américains ne sont pas claires. Depuis trois mois, les laborieuses et contradictoires explications du département d'Etat et de la CIA n'ont fait qu'épaissir le mystère.

Certains Républicains et plusieurs médias américains se sont emparés de l'affaire et estiment que l'administration a tout fait pour cacher ses erreurs afin qu'elles n'affectent pas les chances de réélection du président. La question la plus problématique tient à la décision prise de ne pas envoyer au secours des assiégés un commando de la CIA qui se trouvait à proximité du batiment attaqué. Qui a commis cette faute? David Petraeus, qui n'assumerait pas ses responsabilités, ou la Maison Blanche, comme l'avait laissé entendre le même directeur de la CIA dans un communiqué en octobre?

Que s'est-il passé à Bengazhi le 11 septembre?

Jeudi prochain, le 15 novembre, la Commission du renseignement du Sénat commence des auditions sur l'attaque du consulat de Benghazi. David Petraeus faisait partie des responsables appelés à répondre aux questions. Quelques heures après l'annonce officielle de sa démission, l'administration a informé qu'il ne témoignerait plus. En démissionnant et en ne témoignant plus, David Petraeus évite-t-il de donner une version de l'affaire Benghazi qui n'est pas celle de la Maison Blanche?

Une thèse cohérente avec la première réaction de la sénatrice Dianne Feinstein stupéfaite quand elle a appris le départ du général Petraeus.

«J'aurais préféré que le Président Obama refuse sa démission. Je voulais qu'il continue. Il était bon, il aimait son travail et a une maîtrise des questions de renseignement sans équivalent

David Petraeus et Hillary Clinton (sur le départ selon d'insistantes rumeurs) pourraient d'ailleurs ne pas être les deux seules victimes de l'opération place nette après Benghazi. L'ambassadrice des Etats-Unis à l'ONU, Susan Elizabeth Rice, pourrait aussi figurer sur la liste et ne pas obtenir le département d'Etat qui lui semblait promis après le départ d'Hillary Clinton. Lors de la procédure de nomination, elle devrait forcément répondre devant le Congrès à des questions embarassantes sur l'attaque en Libye.

Susan Elizabeth Rice avait expliqué devant les caméras d'ABC en septembre que l'attaque du consulat de Benghazi était liée à une manifestation ayant dégénérée de musulmans offensés par la fameuse vidéo blasphématoire «Innocence of Muslims». En fait, il n'y a eu aucune manifestation devant le consulat américain à Benghazi le jour de l'attaque qui a coûté la vie à l'ambassadeur Chris Stevens.

Eric Leser