Démission de Petraeus: petite histoire des scandales sexuels chez les espions

Le général Petraeus à Washington le 29 juin 2010, REUTERS/Kevin Lamarque

Le général Petraeus à Washington le 29 juin 2010, REUTERS/Kevin Lamarque

Le directeur de la CIA a démissionné à cause d’une liaison avec sa biographe. C'est une première à ce niveau de responsabilité, mais les scandales sexuels impliquant des espions plus «ordinaires» sont nombreux.

Depuis qu’il y a des espions, il y a des scandales impliquant des espions. Le plus souvent, il s’agit d’un haut responsable fricotant avec un espion ennemi, l’exemple le plus célèbre étant le ministre de la Guerre britannique John Profumo, qui en 1963 «fréquentait» une soi-disant call girl entretenant également des relations avec un responsable de la marine soviétique soupçonné d’espionnage. Ce qui causa sa perte.

C’était il y a longtemps. Et dans le demi-siècle qui a suivi, il ne semble pas y avoir eu d’occurrence de chef des services secrets occidentaux démissionnant pour avoir aimé une femme qui n’était pas la sienne.

Enfin jusqu’à vendredi dernier, quand l’insubmersible David Petraeus a annoncé qu’il démissionnait à cause de sa «décision extrêmement répréhensible de s’engager dans une liaison extraconjugale

L’objet de son affection a rapidement été identifié: il s’agit de Paula Broadwell, auteure d’un récent livre à sa gloire intitulé All In: The Education of General David Petraeus.

Une première pour un directeur de la CIA

À en croire le journaliste chevronné spécialiste des renseignements Ron Kessler, dont les sources au FBI ont fait leurs preuves, la démission de Petraeus «a suivi une enquête de plusieurs mois au FBI» déclenchée par l’interception d’un mail qu’il avait envoyé à la «petite amie.» Rien qui ne ressemble à ça, de près ou de loin, n’a jamais touché les 19 directeurs de la CIA qui ont précédé Petraeus.

Feu William Colby, qui dirigea brièvement l’agence à l’époque des tumultueuses enquêtes du Congrès sur des assassinats au milieu des années 1970, après le Watergate, divorça soudainement de sa femme avec qui il était marié depuis 30 ans et partit avec une femme plus jeune, mais longtemps après sa démission. Ce qui ne signifie pas que d’autres hauts responsables de la CIA ne se soient pas trouvés mêlés à des affaires embrouillées et autres indiscrétions, et y aient facilement survécu.

Une histoire très connue affirme qu’un chef de l’aile opérationnelle de la CIA en poste après le 11 Septembre a été filmé par une caméra de sécurité dans un parking de l’agence, alors qu’une de ses subordonnées lui faisait une fellation. Cela n’ébranla pas sa réputation, peut-être parce qu’il ne jouissait pas d’une grande estime au départ, selon trois sources de l’agence, et qu’il était déjà sur le point de prendre la porte.

Dans le même style, un des chefs de station de la CIA à Bagdad après l’invasion de 2003 était «réputé pour coucher avec ses subordonnées,» comme l’explique un ex-haut responsable de l’agence, récit corroboré par plusieurs autres sources au fil des années. «Il s’est fait remonter les bretelles une ou deux fois» rapporte cette source, «mais jamais rien de fatal» malgré les plaintes écrites d’au moins une femme en service sur place. Il s’est vu confier d’autres hautes responsabilités ailleurs au sein de l’agence.

Ligne invisible

Les agents de la CIA sont supposés ne pas être des gens comme les autres, donc cela ne devrait surprendre personne. Mais il existe une ligne invisible que personne n’a le droit de franchir.

«Dans le cours (de formation) avant le mien» s’est rappelé un autre agent vendredi, «un (stagiaire) a été renvoyé après avoir baissé son pantalon dans un bar devant des femmes elles aussi en formation. Plus tard, il s’est présenté (sans succès) au Congrès, et a eu l’audace d’évoquer son passé à la CIA pendant la campagne, m’a-t-on raconté, bien certain que la CIA n’irait pas raconter pourquoi il n’y travaillait plus

«Ça c’est une histoire vraie» a confirmé la source. «Ils ont durci les conditions dans ma promo à cause de cet imbécile.»

En revanche, les agents moins gradés qui se retrouvent impliqués dans des liaisons avec des étrangers le paient souvent le prix fort, généralement parce qu’ils ne rapportent pas tout aux instances supérieures, quoi que les hommes s’en tirent à meilleur compte que les femmes, à en croire les mémoires d’anciens agents comme Melissa Boyle Mahle.

Hirondelles russes

Le problème est que ces liaisons peuvent exposer les agents ou les responsables au chantage. Si le KGB avait un programme spécial de formation des «hirondelles,» qui étaient des femmes (et des hommes) déployées pour séduire des responsables et des espions aux États-Unis et dans d’autres gouvernements occidentaux, la CIA n’était pas du tout opposée à l’utilisation de la technique.

En général, la manœuvre est d’une grande finesse: des caméras sont installées dans des chambres d’hôtel pour filmer la cible en pleine action. Lorsqu’on lui montre les preuves, soit celle-ci cède docilement au chantage, soit, si elle est intelligente, elle fait rapidement un rapport à ses supérieurs et l’affaire est discrètement escamotée.

Les Russes continuent de le pratiquer, à en juger par de nombreux exemples, notamment en 2001 la découverte par un député britannique qu’une assistante était soupçonnée être une espionne moscovite.

Ce jeu peut se jouer de plusieurs façons. En 1941, le FBI découvrit qu’un jeune lieutenant de la Marine de Washington, du nom de John F. Kennedy, fréquentait une beauté danoise nommée Inga Arvad, surveillée car soupçonnée d’être une espionne nazie. Kennedy fut prévenu qu’il avait tout intérêt à garder ses distances.

Les femmes aussi

De nos jours, les rangs de la CIA regorgent de femmes, dont beaucoup à des postes à hautes responsabilités. Étant donné qu’elles sont, au même titre que leurs homologues masculins, recrutées en partie pour leur maîtrise naturelle de la ruse, talent encouragé lors de leur formation d’espionnes, rien de surprenant que certaines utilisent le sexe pour arriver à leurs fins.

«J’ai suivi ma formation avec une apprentie agente qui était absolument canon» a raconté vendredi un autre ancien agent, «qui a couché avec un COS (chef de station) pour accéder au sommet, a réussi à être mutée avec lui à Chypre, et puis les deux ont été obligés de démissionner honteusement parce que le COS essayait d’acheter et de faire sortir en douce des icônes grecques orthodoxes rares par la valise diplomatique. Ils ont tous les deux été renvoyés

On ne peut pas gagner à tous les coups.

«Et puis il y a eu cette agente NOC qui a couché avec tous ses agents brésiliens pour obtenir des renseignements sur leurs programmes de missiles et d’armes nucléaires» poursuit cet ancien agent. Les NOC—acronyme de non-official cover [agent illégal], sont des espions de la CIA qui travaillent sans lien avec une ambassade américaine, et ne bénéficient pas de protection diplomatique.

«Ses rapports sexuels avec ces agents ne lui ont pas été reprochés parce qu’elle obtenait de bonnes informations. Elle a donc été promue premier agent NOC à Moscou. Où elle n’a pas tardé à tomber amoureuse d’un agent du FSB appelé Iouri, avec qui elle a emménagé. Son matériel de commo [communications] n’a jamais été retrouvé. Ils ont envoyé une autre agente NOC à Moscou, sans lui dire quel avait été le «sort» de la première NOC. Mais quand elle l’a découvert, elle a quitté l’agence et on n’a plus jamais entendu parler d’elle.»

Histoires à peu près vraies

Ce genre d’histoires, racontées avec jubilation aux bars de l’agence sur la Route 123 à McLean, Virginie, semblent toujours être à peu près vraies, mais qui sait?

Plusieurs sources de la CIA se sont demandé pourquoi Petraeus avait été forcé de démissionner, plutôt que de simplement admettre sa liaison, se séparer de sa femme et continuer comme avant. Mais ceux qui le connaissent évoquent «un problème d’honneur» qui «violait sa déontologie personnelle.»

Dans tous les cas, aujourd’hui, le directeur de la CIA, comme d’autres employés de l’agence, doit se soumettre à un moment ou à un autre à un test au détecteur de mensonges comportant des questions sur son «style de vie», ce qui aurait sans aucun doute mené à une confession de sa liaison.

«Il n’aurait absolument pas pu passer à travers sans en parler» affirme l’ancien agent Charles Faddis. Ça aurait bipé

Jeff Stein

Traduit par Bérengère Viennot