Et si Le Lab d'Europe 1 était le meilleur site d'infos?

Lancé discrètement, Le Lab s'impose comme le site d'infos «chaudes» le plus innovant, qui rendrait presque intéressante la présidence Hollande.

Photo de François Hollande / REUTERS. Fausse une inspirée du Lab / CC Slate.fr

- Photo de François Hollande / REUTERS. Fausse une inspirée du Lab / CC Slate.fr -

Ça fait maintenant quatre ans que Twitter a révolutionné la consommation d'information. Les journalistes web ont beau y passer leurs journées, aucun site d'info français n'a réussi à capter l'énergie du réseau, sa vitesse, sa pertinence, son humour, sa sérendipité.

Le portail de France Télévisions, FTVi, lancé en novembre 2011, avait bien fait une tentative audacieuse dans ce sens en faisant disparaître la patriarcale page d'accueil façon lemonde.fr au profit d'une timeline inspirée de Twitter. En vain. Quelques mois plus tard, le site rentrait dans le rang. 

Ivre, la radio d'Elkabbach se lance dans le communautaire

L'innovation est venue de là où ne l'attendait pas, du Lab d'Europe 1, un site politique lancé en décembre 2011 dans le scepticisme général. Le brief de départ pourrait se résumer ainsi: «Ivre, la radio d'Elkabbach se lance dans le communautaire.» Des blogueurs politiques sont réquisitionnés pour compléter la production de la rédaction, «écrire des billets» mais aussi «proposer des sujets, interpeller les journalistes, les experts, les autres participants», comme le détaillait au lancement Gilles Nay, directeur des activités numériques d'Europe 1.

Rapidement le constat est fait: il n'y a pas assez de blogueurs talentueux en France pour faire tourner la boutique. Le site se concentre sur la veille politique effectuée par sa jeune rédaction, «5 gus dans un garage» comme ils aiment à se définir. La rédaction est en marge de celle d'Europe 1, au fond d'un long couloir, derrière une porte qui semble plus donner sur un fumoir que sur un open-space. La petite cellule de R&D de la rue François-1er est animée depuis mars par Antoine Bayet, 27 ans, un des plus jeunes red' chef de France. Toutes les conditions d'une start-up sont réunies.

Une conversation sur Twitter devient une info

Antoine Bayet débarque avec une autre vision du communautaire, moins centrée sur les éditos pénibles des blogueurs (façon Le Plus) que sur la malice des loleurs de Twitter:

«Le Lab est une revue de presse permanente, qui te fait gagner du temps, t'apprends des trucs que tu ne savais pas, et que tu vas avoir envie de raconter à la machine à café (enfin, sa version moderne, sur Twitter quoi). J'avais une envie forte: qu'on soit entre web de l'info et web social, qu'on soit l'espace qui permet à ce qui n'est au départ qu'une conversation entre trois personnes sur un réseau social de devenir une vraie info.»

Le Lab est une lessiveuse du web, capable de blanchir un LOL trouvé sur Twitter pour en faire une information, en appelant un ministre pour réagir dessus. Transformer un tweet en article, c'est l'assurance d'avoir un taux de partage très élevé sur les réseaux. Une nouvelle chaîne alimentaire du web se met en place: tweet -> article -> retweets. 15% du trafic du Lab vient de Twitter et 10% de Facebook, ce qui est nettement au-dessus des chiffres des autres sites d'info. 

Les commentaires? Ringard

Coïncidence? Le site est désespérément vide de commentaires, au rebours de ses ambitions initiales. «On regrette souvent que les commentaires soient en dessous des articles sur les sites participatifs. Nous les avons placés en haut de la colonne de droite, au même niveau que l'article»se réjouissait Laurent Guimier, un des créateurs du site, au lancement. Raté. Le débat se poursuit, mais sur les réseaux, pas sur le site. 

Outre Internet, l'autre source d'info principale du Lab se trouve dans les vieux journaux de presse écrite. C'est là où est le coup de génie (certes emprunté à Morandini): les journalistes du Lab épluchent tous les matins la presse politique à la recherche de petites phrases passées inaperçues. Comme pour les tweets, chaque brève politique de L'Express, du Point, du Canard ou du Nouvel Obs peut se transformer en article sur Le Lab, une prédation d'audience qui profite de l'incapacité des sites des hebdos à capitaliser sur ce matériau précieux.

Le Lab fait aussi un pari insensé dans le monde de l'info en ligne: regarder toutes les interviews politiques télé et écouter toutes les interviews radio, pour ne pas se satisfaire comme ses concurrents des dépêches AFP de compte-rendu. Cette méthode permet au Lab d'être les premiers sur des déclarations d'importance, comme celles de Vincent Peillon sur le cannabis

Tout est dans le titre

Parfois, Le Lab tire un peu sur la corde, en créant un article pour presque rien. Exemple, cet article accrocheur titré «Non, non, non, les ministres ne raconteront pas leurs bourdes»... qui se résume en fait en une reprise d'UNE phrase dans une série d'été du Monde sur les bourdes politiques: 

«Aucun ministre socialiste n’a souhaité s’exprimer.»

Déceptif, non? «Si l'info tient dans un titre, c'est aussi l'influence Twitter. Nos articles sont parfois des tweetlongers [un outil qui permet de faire des tweets de plus de 140 signes]», se défend Antoine Bayet.

Emmené par une équipe jeune, Le Lab baigne dans la culture LOL typique de quelques sites américains qui font figure de modèle: Buzzfeed, Gawker et même le site de partage Reddit. La politique française est passée au filtre du jpg (d'innombrables captures des questions au gouvernement, toutes hébergées... sur Imgur) et du gif animé (un article entier dédié au bras d'honneur des politiques). 

Avec tous ces ingrédients, Le Lab a réussi l'exploit de rendre intéressante la politique sous l'ère Hollande. Chaque micro-couac fait l'objet d'un article, ce qui permet de faire une trentaine d'articles par jour, et ce, sans l'aide du fleuve AFP qui arrose les sites traditionnels. Un côté geek de la politique qui permet à une ministre aussi invisible que Michèle Delaunay d'avoir déjà 59 occurrences sur le site! Le pari est payant: après une grosse montée pendant la campagne présidentielle jusqu'à atteindre les 600.000 visiteurs uniques par mois, Le Lab semble en bonne voie pour retrouver ces niveaux d'audience.

L'éternelle version bêta

Le site garde néanmoins des stigmates de ses débuts balbutiants. Pour une raison qui dépasse l'entendement, il n'y a aucun archivage des vieux articles, seuls les 13 derniers articles sont affichés en page d'accueil. Aucun moteur de recherche interne ne permet de retrouver les anciens articles. «Ça va venir... un jour, promet Antoine Bayet. Du coup, on garde bien le "bêta" du logo.» En attendant, Le Lab est littéralement dans le cloud, en apesanteur dans l'Internet, entre Google et Twitter. Une place qui ne lui va pas si mal.

Autre bizarrerie: la persistance de trois rubriques en homepage inspirées d'une antique croyance aux vertus du web 2.0 («à ne pas rater», «à partager», «à débattre»). Des rubriques, dont je semble avoir rappelé l'existence au rédacteur en chef: «Hum. Vous me rappelez qu'il faut qu'on vire ces intitulés rapidement.»

Mélange improbable entre la célérité de Twitter, le goût de l'anecdote du Petit Journal, la sécheresse d'Acteurs Publics, le cannibalisme à la Morandini et la malice de Buzzfeed, Le Lab est peut-être bien le meilleur site d'infos du moment. Après la politique, Europe 1 réfléchit maintenant à adapter cette recette au sport.

Vincent Glad

Edit 14/11/2012: Ajout de "pour compléter la production de la rédaction" dans le 3e paragraphe.

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L'AUTEUR
Journaliste à Slate.fr, Les Inrockuptibles et GQ, ancien chroniqueur au Grand Journal de Canal+. Ses articles
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Publié le 11/11/2012
Mis à jour le 14/11/2012 à 13h07
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