Economie

Compétitivité, salaires, emploi: l'équation française

Gérard Horny, mis à jour le 19.11.2012 à 7 h 09

Dans une conjoncture médiocre, les faiblesses d’un pays éclatent au grand jour. Les réformes longtemps ajournées deviennent alors urgentes. Pourtant, on ne change pas un système social et une organisation productive en un jour ni même un an.

Worksheets / ingeniarius via FlickrCC Licence by

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Premier point, l’analyse: la France souffre d’un ralentissement de l’activité au niveau mondial, l’Europe étant pour sa part retombée en récession. A l’intérieur de la zone euro, elle occupe une place un peu à part, avec une activité économique et une situation financière qui se situent entre les pays les plus résistants et les pays en difficulté.

Mais la montée continue du chômage ne s’y explique pas seulement par la faiblesse de la conjoncture. La hausse du nombre des demandeurs d’emploi s’effectue à partir d’un socle structurellement élevé et la dégradation continue du commerce extérieur depuis dix ans révèle un manque de compétitivité qui n’est pas nouveau.

A supposer que l’état des finances publiques le permette, tout tentative de relance de l’activité par un soutien artificiel de la demande ne pourrait mener très loin. Une action en profondeur s’impose.

D’abord réduire les déficits

De cette analyse, il ressort que les choix du gouvernement sont d’abord dictés par l’urgence: on s’attaque aux problèmes qui ne peuvent attendre et on réfléchit aux moyens d’engager les actions nécessaires pour la suite. Que les solutions retenues soient discutées est normal. Toutefois, les critiques doivent, nous semble-t-il, prendre en considération plusieurs points.

La première des priorités est la réduction des déficits. Dans le contexte actuel de crise des finances publiques dans la zone euro, un gouvernement qui n’agirait pas dans ce sens se verrait durement rappeler à l’ordre. Nos partenaires au sein de l’Union économique et monétaire et les institutions européennes ne le toléreraient pas. Les marchés puniraient ce laisser-aller par une hausse des taux qui porterait très vite le service de la dette à un niveau insoutenable. Le problème des individus et des pays très endettés est qu’ils perdent leur liberté d’action. Il faut en tenir compte.

Que la hausse des recettes fiscales et la baisse des dépenses pèsent sur la croissance, tout le monde en est bien conscient. Que cette action de réduction des déficits ne suffise pas à résoudre le problème de la dette et que, sans inflation ou sans croissance, ce problème restera quasiment insoluble, cela ne fait pas de doute. Mais existe-t-il d’autre choix? A la veille des élections, beaucoup craignaient une réaction violente des marchés en cas de changement de majorité. Cette catastrophe annoncée ne s’est pas produite. Pourquoi? Parce que le nouveau pouvoir s’est comporté de façon responsable.

Après le choc fiscal, le choc de compétitivité?

Ce choix d’une action forte en matière budgétaire a cependant une conséquence que l’on perçoit maintenant: l’importance du choc fiscal fait que le pays n’est pas en mesure aujourd’hui de supporter un choc de compétitivité tel que celui qui est réclamé par les organisations patronales.

La demande de ces organisations est-elle légitime? Oui, dans la mesure où il est exact que la compétitivité-prix des produits français est sapée par une hausse des coûts salariaux plus élevée que celle de ses grands concurrents: 1,9% d’augmentation en moyenne par an entre 2000 et 2011 contre 0,1% pour l’Allemagne. L’Italie et l’Espagne ont fait pire encore, mais en paient durement le prix.

Le problème, on le sait, ne vient pas pour l’essentiel de la hausse des salaires proprement dits. Ce point pourrait d’ailleurs être discuté: les hausses de salaires accordées en période de faible activité permettent aux entreprises de maintenir une relative paix sociale, mais elles ont pour inconvénient d’empêcher de nouvelles embauches. Le problème de la France est celui dit du «coin social», c’est-à-dire de la grande différence existant entre la somme touchée par le salarié à la fin du mois et ce qu’il coûte en réalité à son employeur du fait des cotisations sociales (salariales et patronales).

Pour une action progressive, mais résolue

Ce problème implique que deux séries de mesures soient adoptées.

Les unes doivent conduire à un strict contrôle de la hausse des dépenses sociales (retraite, santé, etc.). Sinon, à moins d’augmenter les déficits, ce qui doit être exclu, il faudrait encore augmenter les cotisations, ce qui est également exclu.

Les autres doivent conduire à un allègement de la charge pesant sur les entreprises. C’est tout l’enjeu de la discussion en cours sur le choc de compétitivité. Sur le fond, la demande est justifiée: est-ce aux entreprises qu’il revient de financer la politique familiale de la nation? La question mérite d’être posée.

Mais quelle est l’alternative? Si ce ne sont pas les entreprises qui cotisent pour la branche famille de la Sécurité sociale, ce sont les ménages qui prendront le relais. Or la ponction fiscale subie par ces derniers est déjà lourde. Ainsi que le souligne l’Insee dans sa note de conjoncture d’octobre 2012, le pouvoir d’achat de leur revenu subit «le triple effet des pertes d’emploi, de l’augmentation des prélèvements obligatoires et du niveau des prix du pétrole». Est-ce le moment d’aggraver leurs difficultés en transférant sur la CSG ou la TVA une partie du poids des cotisations des entreprises?

Sous une forme ou une autre, quelque chose devra être fait, mais il n’est nullement obligatoire que cela prenne la forme d’un «choc». La formule préconisée par François Hollande d’une action progressive, étalée dans le temps, paraît la plus réaliste et la plus adaptée aux circonstances. Une condition est toutefois impérative: qu’un calendrier soit fixé, qu’il soit tenu et que les entreprises puissent avoir une bonne visibilité.

Les coûts salariaux ne sont pas seuls en jeu

D’autres actions, qui elles aussi s’inscrivent dans la durée, doivent être envisagées, car la compétitivité-prix n’est qu’un aspect de la compétitivité. Si l’Allemagne a bien réussi son opération de stabilisation des coûts unitaires de production (un peu trop d’ailleurs à notre goût, car on constate que sa croissance de ces dernières années repose presque uniquement sur ses exportations, la demande intérieure étant fortement bridée par toutes ces mesures), c’est parce qu’elle avait déjà en place un réseau d’entreprises performantes bénéficiant d’une bonne notoriété. A cela s’ajoute une part de chance: l’Allemagne est très spécialisée dans les biens d’équipement. Ces biens ont fait l’objet d’une forte demande de la part des pays émergents au cours des dix dernières années.

L’action en faveur d’un regain de compétitivité des unités de production situées en France repose sur toute une série d’actions en faveur de l’innovation, d’une liaison plus étroite entre l’université et les entreprises, d’une formation plus solide des jeunes qui arrivent sur le marché du travail... Toutes ces actions ne demandent pas forcément beaucoup d’argent: une meilleure organisation peut déjà faire beaucoup.

A tout cela il faudrait ajouter une nécessaire réorganisation de l’administration française, de l’Etat aux communes, pour éviter les doublons, les multiplications d’échelons et arriver à faire de substantielles économies, de façon à pouvoir réduire les dépenses publiques année après année.

Un travail de longue haleine

Bref, on ne peut limiter le débat actuel à celui d’un éventuel choc de compétitivité qui risquerait de faire très mal. Mais la somme des actions à engager est énorme. Si la conjoncture internationale est favorable, le gouvernement peut espérer voir arriver les premiers fruits de son action avant la fin du quinquennat. Mais c’est surtout pour les suivants qu’il travaillera, tant il est vrai que la politique économique doit s’inscrire dans le long terme.

Ce travail de remise à niveau de l’entreprise France sera long, il sera pénible aussi. Il ne faut pas s’attendre à des hausses d’ensemble du pouvoir d’achat dans les prochaines années. Et si de telles hausses étaient enregistrées, ce serait mauvais signe: cela montrerait que les travailleurs en poste ont encore une fois amélioré leur sort au détriment de ceux qui recherchent un emploi. Evidemment, ce pourrait aussi être le signe que la situation s’est nettement améliorée et autorise une hausse générale des revenus. Mais il vaut mieux, pour l’instant, ne pas nourrir d’illusions excessives sur ce point.

Gérard Horny

Article également paru sur Emploiparlonsnet

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