Le Venezuela, le pays où les voitures d’occasion prennent de la valeur

Au Venezuela, où l’on spécule sur la hausse du prix des voitures de deuxième main, Chavez revisite les travaux du Nobel d’économie Arkerlof sur «l’asymétrie de l’information». Le capitalisme ne va pas s’en remettre.

Le président vénézuélien Hugo Chavez au volant d'une vieille auto. REUTERS.

- Le président vénézuélien Hugo Chavez au volant d'une vieille auto. REUTERS. -

On a tort de ne pas faire confiance à Jean-Luc Mélenchon lorsqu’il assure que le bolivarisme de son compañero Chavez est de nature à faire vaciller le capitalisme. Du côté de Caracas, la théorie économique a en effet du plomb dans l’aile puisque ce sont les voitures d’occasion qui prennent de la valeur en même temps que de l’âge, de la rouille et des kilomètres…

Comment se fait-ce? C’est assez simple. Le Venezuela restreint les importations de voitures neuves, dont les ventes ont chuté de plus de 75% en quatre ans alors que les usines d’assemblage des constructeurs étrangers présents dans le pays (Ford, GM, Hyundai, Mitsubishi, Toyota…) tournent au ralenti. Du coup, le marché ne s’anime vraiment que du côté de la deuxième main et une voiture qui sort d’une concession voit immédiatement sa valeur augmenter de 10% en moyenne (dans des circonstances normales, elle perdrait plutôt entre 15 et 20%).

La presse regorge d’exemples surprenants, comme celui de ce Toyota 4Runner acquis il y a deux ans pour l’équivalent de 33.000 euros mais désormais évalué le double (son propriétaire ne veut pas le vendre pour autant, puisqu’il ne pourrait pas le remplacer et en a besoin pour se rendre au boulot). La pénurie est telle, explique le correspondant du Guardian, que spéculer sur le marché de l’occasion est devenu un excellent rempart contre une inflation d’environ 30% par an: il cite la vente d’une Mercedes 280 de 2009 pour 165.000 euros et évoque des listes d’attentes allant jusqu’à deux ans chez les revendeurs officiels.

Pour assembler davantage de voitures localement et répondre à la demande, les constructeurs peuvent théoriquement acheter des pièces hors du pays mais n’ont ni la possibilité de le faire en dollars, une devise dont l’usage est contrôlé par le gouvernement (d’où une ardoise de près de 1,5 milliard d'euros auprès des fournisseurs), ni en bolivars, dont la valeur est maintenue artificiellement à un niveau trop élevé

Une opportunité pour les traders de la bourse de Caracas

Le correspondant de la BBC y va lui aussi de ses témoignages d’automobilistes fascinés par le prix auquel ils peuvent revendre leur auto («Ma Clio d'un an vaut désormais plus de 23.000 euros contre moins de 20.000 neuve!»), rejoint par celui de l’AFP, qui parle de la mise en place d’un authentique marché spéculatif de la vieille caisse et de l’émergence d’une nouvelle profession, parfois exercée par des traders chevronnés.

«Pour que ça marche, affirme à l'agence un certain Alfredo, ex-broker à la Bourse de Caracas et faisant tourner un stock permanent de cinq voitures, il faut réaliser entre 5.000 et 8.000 bolivars (900 à 1.500 euros) de profit par transaction. Si je plaçais le capital dont je dispose à la banque, il me rapporterait au mieux 10% en quelques mois, mais en achetant et en vendant rapidement, mes marges sont supérieures au rythme de l’inflation

Ainsi, sur un Chevrolet Trailblazer acheté d’occasion128.000 bolivars (30.000 euros) il y a un mois, la plus-value à la revente réalisée par Alfredo sera d’environ 13%.

«Moi, c'est en revendant mon petit 4x4 Toyota Terios 7.300 euros un an après l'avoir acheté 6.000 euros que j'ai réalisé qu'il se passait quelque chose d'étrange, confirme J., un expat français rentrant tout juste d'un séjour de deux ans dans le pays. Je connais aussi des gens qui se sont mis à acheter et revendre des voitures pour profiter de la situation. Mais il est difficile de dire si, oui ou non, le gouvernement encourage le phénomène ou si c'est plutôt le résultat de la désorganisation générale.

― Il pourrait certainement freiner la spéculation en facilitant l'importation de voitures d'occasion venues des pays limitrophes. Ces échanges n'auraient pas besoin d'être faits en dollars...

― Peut-être, mais ce pays croule sous les démarches administratives obligatoires et j'imagine qu'importer des voitures, même de seconde main, serait trop compliqué. Ma Toyota, il m'a fallu deux mois, à raison de dix heures par semaine de visites dans des bureaux de ceci ou cela, pour réunir tous les documents permettant d'établir l'équivalent de la carte grise. D'ailleurs, si vous avez tous les papiers en règle à la revente, ce qui n'est pas toujours le cas, ça permet d'augmenter encore un peu le prix...»

Le vrai «Market for Lemons»

Tout ça amuse beaucoup l’économiste Alexandre Delaigue:

«C’est intéressant parce que c’est exactement le contraire de ce que démontre l’Américain George Akerlof, prix Nobel d’économie 2001 avec Joseph Stiglitz [et un troisième Américain, Michael Spence, NDLR] pour sa théorie de l’asymétrie de l’information. Dans son célèbre article «Market for Lemons» en français de France, «le marché de la voiture d’occasion pourrie», Akerlof explique justement pourquoi, dans le monde réel, le prix des voitures d’occasion ne peut et ne doit que baisser.

― Le Venezuela n’est pas dans le monde réel?

― Jusqu’à plus ample informée, oui. Mais c’est aussi le pays où l'essence est moins chère que l'eau à 0,017 euro le litre [oui, bien 0,017 euro, ce n’est pas une faute de frappe, NDLR]. Il s’y passe donc des choses un peu hors normes...

― Bon, mais si le prix des voitures d’occasion doit baisser mais qu’il monte, c’est un phénomène qui surprend un peu…

― Dans son papier, Akerlof démontre que le prix des voitures d’occasion doit baisser parce qu’il en existe deux types: celles que le vendeur cède parce qu’il veut juste changer d’auto mais qui sont en bon état et celles dont il veut se débarrasser parce qu’elles ont un problème, parce qu’elles sont des "lemons". L’acheteur, lui, ne sait pas dans quel cas il se trouve —c’est la fameuse asymétrie de l’information— et il cherche donc à réduire son risque en exigeant de payer moins cher, et même le vendeur honnête est obligé de s’adapter en baissant son prix. Dans le cas vénézuélien, il n’y a plus de voitures neuves, il n’y a que des voitures d’occasion. Elles sont en nombre limité, la demande est là, les prix montent…»

Ah, il est fort ce Chavez! Même Raoul Castro est enfoncé, lui qui vient tout juste de réautoriser la vente de voitures neuves à Cuba après un demi-siècle de prohibition et, par voie de conséquence, de faire plonger le cours des vieilles guimbardes qui faisaient le charme de la Havane. Si le bolivarisme et le castrisme prennent désormais des autoroutes différentes, c'est au Front de gauche qu'il va y avoir de l'embouteillage doctrinal...

Hugues Serraf

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L'AUTEUR
Hugues Serraf est journaliste et auteur. Ses derniers livres : Ils sont fous ces juifs !, Petites exceptions françaises et L'anti-manuel du cycliste urbain. Retrouvez-le sur Twitter : @Hugues_Serraf Ses articles
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Publié le 12/11/2012
Mis à jour le 14/11/2012 à 9h00
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