Culture

François Bon, une science du récit

Michel Alberganti, mis à jour le 13.11.2012 à 10 h 08

L'écrivain François Bon raconte les histoires de scientifiques qui travaillent sur le plateau de Saclay, provoque le récit des hasards de vie, des passions de jeunesse et des vocations de chercheurs et fait surgir ce qui donne son humanité à la science. Rencontre à l’occasion des Artsciencefactory Days dont Slate est partenaire, jusqu’au 29 novembre 2012, à Palaiseau.

La chambre à bulles, exposée à Orsay (*). Image François Bon. Licence CC BY-NC-SA. * et pas à Saclay comme indiqué dans  une version précédente de la légende de cette photo.

La chambre à bulles, exposée à Orsay (*). Image François Bon. Licence CC BY-NC-SA. * et pas à Saclay comme indiqué dans une version précédente de la légende de cette photo.

Il fallait oser… François Bon s’est lancé. Il a franchi cette frontière aussi invisible qu’étanche qui sépare deux univers: la littérature et la science. Cet écrivain tourangeau a frappé à la porte des labos sur le plateau de Saclay. Ceux où l’on travaille sur l’astrophysique, l’astronomie, les particules élémentaires, la volcanologie ou les cellules souches. Derrière chaque porte, un chercheur et une rencontre. Un choc de cultures, bien sûr, mais aussi un choc purement humain. Un rapport au monde singulier découvert à travers un rapport humain.

Pour créer ces rencontres improbables, François Bon s’est intégré dans un cadre. Une résidence d’écrivain de huit mois, d’avril à décembre 2012, créée par la région Ile-de-France, avec le soutien de la communauté de communes du plateau de Saclay, de l’association de culture scientifique S[Cube] et du site ArtScienceFactory [1] pour la publication de ses textes.

Ensuite, il a arpenté les lieux au gré des autorisations de ces rendez-vous avec l’humanité de la science. Pas dans un colloque ou une conférence hors sol. Mais dans les bureaux et les labos où vivent, tous les jours, des gens qui ont dédié leur vie professionnelle à la recherche. Qui sont-ils? D’où viennent-ils? Pourquoi et comment sont-ils arrivés là? Que font-ils? Les questions de François Bon en ont déstabilisé certains, plus habitués à parler de leur travail que d’eux-mêmes. Mais un écrivain se nourrit de personnages. Ceux du plateau de Saclay ne l’ont pas déçu. Et l’écrivain s’est parfois transformé en sociologue pour analyser leur parcours:

«Chaque fois, il y a une aventure familiale, ou anti-familiale, qui ne participe pas des processus de reproduction sociale. En revanche, l’enracinement dans un lieu de recherche fort comme Orsay compte parce que, souvent, les chercheurs fréquentent d’abord les lieux par proximité. L’un d’entre eux, Christophe de Medeiros, rappeur, n’avait qu’une passion: son poisson rouge. Il s’est retrouvé dans une animalerie de supermarché avant d’être embauché à Orsay pour s’occuper des élevages de batraciens. Il est ensuite devenu un spécialiste d’une variété particulière de xénopes. Il s’est ainsi rapproché des chercheurs d’Afrique du Sud d’où viennent ces amphibiens…»

La démarche de François Bon se distingue aussi par ses choix de rencontres. Bien sûr, il y a les personnages qui émergent de la communauté scientifique comme Serge Abiteboul (INRIA), Roland Lehouq (CEA), Jacques-Marie Bardintzeff (université d’Orsay) ou Etienne Klein (CEA), mais aussi des chercheurs plus secrets. Ceux dont les médias ne parlent jamais mais sans qui la science n’existerait pas.

François Bon en parle avec le même émerveillement. Qu’il s’agisse du souffleur de verre de l’école Polytechnique, de Valérie Godard, litho-lamelleuse, de l’éleveur anonyme (secret d’Inra) de vaches clonées ou de Muriel Peron qui cultive les cellules souches de la rétine des xénopes. Ou de Sébastien Leibrandt, volcanologue spécialiste de l’Etna.

Ce qui distingue son regard d’écrivain de celui d’un journaliste, c’est aussi l’importance qu’accorde François Bon à l’accessoire, au sens propre. Le bureau des chercheurs, par exemple le mobilier, est une source inépuisable pour celui qui vient de publier Autobiographie des objets (Seuil), un des meilleurs ouvrages de cette rentrée littéraire. L’écrivain lit dans les cadres de travail à la fois la personnalité de l’occupant du lieu et les mécanismes administratifs de l’institution.

«Que conservent-ils dans leur bureau de ce qui a marqué leur parcours et leurs travaux? L’astrophysicien qui travaille sur la forme de l’univers, Roland Lehouq, un ancien gamin d’Antony qui, à 14 ans, en vacances chez sa grand-mère, tombe sur… la Lune et exige une première lunette. Dans une famille qui n’avait pas le moindre rapport avec l’astronomie ou la science. Aujourd’hui, il garde sur son bureau deux bouquins dont le guide des données astronomiques. A priori, il ne n’en sert jamais. Mais cela doit conserver la mémoire de ses premières découvertes. Serge Abiteboul raconte qu’en 1984 il avait déjà 42 contacts email. Mais, en même temps, il affiche une sorte d’indifférence envers les machines. Face à mon iMac dernier cri, il travaille sur un bon vieux bousin au clavier anti-ergonomique. Pourtant, cette découverte de l’informatique, il y a 30 ans, reste un moment très fort.»

«Ce qui m’a surpris, c’est le rapport au monde physique des chercheurs. Ils voient ce monde par l’objet de leur science. Leurs bureaux sont d’une nullité absolue en termes de décoration, de mobilier. Lorsque l’administration leur donne un nouveau fauteuil à roulette, c'est-à-dire quand c’est devenu absolument nécessaire alors qu’ils passent 8 heures par jour assis dessus, elle n’a pas prévu l’élimination de l’ancien fauteuil… Alors il reste là, à moitié éclaté, et sert à poser de vieux papiers. Moi, je ne pourrais pas travailler dans une pièce encombrée comme ça. Par contre, il y a toujours un petit caillou ramené du terrain. Muriel Perron achète toujours, lorsqu’elle participe à un congrès à l’étranger, un jouet local en forme de petite grenouille... »

François Bon est passionné par l’aptitude à une pensée globale du monde de certains chercheurs comme Valérie Masson-Delmotte ou Etienne Klein. Qu’il relie à une interrogation – la sienne, mais aussi souvent la leur – sur la place de l’art dans la vie scientifique.

«Que devient la notion d’art lorsqu’on se trouve dans ces logiques scientifiques de compréhension du monde? Toutes les formes d’art, à partir du religieux et au-delà, ont toujours induit une représentation, sinon cosmologique, au moins d’une fraction du réel. Par exemple, tous les scientifiques ont une réflexion sur le beau. Mais elle est différente pour chacun. Ils parlent énormément de musique même lorsqu’ils ne sont pas musiciens. Beaucoup font de la photo. Et ils utilisent souvent des objets liés à leur travail scientifique dans un statut d’objet d’art. On les trouve, par exemple, dans tous les halls d’entrée des bâtiments du CEA comme le “cœur de Planck”: il s’agit de la version originale du télescope spatial Planck dont une réplique a été envoyée dans l’espace. Pour eux, le statut de cet objet est celui que l’on demande, nous, à l’art. Il représente la prouesse collective et trône à l’entrée du labo.»

«A la fac d’Orsay, on trouve aussi des objets scientifiques qui sont véritablement traités comme des objets d’art. Une chambre à neutrons, par exemple, sur un socle de ciment à l’oblique. Ou ce fragment d’accélérateur linéaire de particules en pleine pelouse et sous verre comme Blanche Neige sous son catafalque. Là, l’art est presque revendiqué. Cela vaut aussi pour les bâtiments. L’architecture du Lure, l’ancien synchrotron, est magnifique.»

Au fil des textes, François Bon brosse une sociologie inédite de l’univers scientifique du plateau de Saclay. Ce passionné d’électronique, créateur du site d’édition en ligne Publie.net et du site de création littéraire Le Tiers Livre, s’est mis à la photo dès qu’elle est devenue numérique. Aux mots, il ajoute ainsi des images, les siennes ou celles de son complice, Florian Delcourt, chargé de projet pour S[Cube]. Mais pas uniquement celles, là encore, qui illustrent les reportages habituels. Un transistor coincé derrière une paillasse dans le labo de Valérie Godard. Les grenouilles de Christophe de Medeiros collées à la paroi de leur bocal. Le bureau surchargé de Roland Lehouq et sa bibliothèque avec son propre livre sur Star Wars. Ou celle de Vincent Bontems avec une figurine du professeur Tournesol.

Mais il est aussi frappé par les rayons vides des bibliothèques dans certains bureaux. Le numérique y a fait table rase. La lecture s’est transportée sur les écrans. Mais l’écriture?

«Souvent, j’ai embêté les chercheurs en leur demandant: «Mais pourquoi, ça, tu l’écris pas?». C’est le cas pour Serge Abiteboul, avec lequel j’espère faire quelque chose. Si l’astrophysique porte l’écriture de Roland Lehouq, Jacques-Marie Bardintzeff ne s’est jamais autorisé à écrire littérairement alors qu’il conserve tous ses carnets dans un placard. J’aimerais tant aller y fouiller! Lui dit que ce n’est pas intéressant. Au-delà du désir d’écrire, ce qui manque, c’est aussi une interface technique entre monde scientifique et monde littéraire. Aujourd’hui, le plus souvent, la littérature surgit de la littérature. Hélas.»

François Bon note une exception: le laboratoire d’Etienne Klein, le Larsim. Vincent Bontems, «un gamin de Bures-sur-Yvette d’ailleurs», y travaille sur l’apport des sciences humaines au discours scientifique. Malheureusement, de tels lieux restent rarissimes dans la recherche. D’où les difficultés de la grande majorité lorsqu’il s’agit de se raconter.

«Les outils pour écrire, la plupart des chercheurs ne les ont jamais rencontrés. Tout simplement. C’est l’un des objets de la résidence : travailler avec eux à la construction du récit. Le problème n’est pas un déficit de culture. Ils n’écrivent pas simplement parce qu’ils ne savent pas. Jusqu’au début du XXe siècle, on savait faire les deux. Mais aujourd’hui, la reproduction de la science se dispense du récit. Elle passe par des articles scientifiques mais aussi par les bases de données. Tycho Brahe produisait le récit de ce qu’il voyait. Albert Einstein passait par une expression encore discursive. Or, ce que manipule Jacques-Marie Bardintzeff, ce sont des bases de données sur des fréquences, des volumes, des analyses minéralogiques… Le récit n’est plus l’instance par laquelle se transmet et s’échange la science. Là, pour moi, il y a des portes à rouvrir.»

En frappant aux portes des chercheurs pour recueillir leurs propos à la source, François Bon produit lui-même les récits qui, seuls, ne parviennent plus à sortir des labos. Mais il sait très bien que le résultat ne peut être que son propre récit. Il aime citer la phrase de Roland Barthes: «On écrit toujours avec de soi». Les scientifiques qui se sont prêtés au jeu ont pu, malgré tout, mesurer que l’épreuve ne réside pas uniquement dans la maîtrise de l’écriture. «Après deux ou trois heures de discussion, certains étaient tout pâle…», raconte l’écrivain.

Pas à cause de la transmission du contenu de leurs travaux, bien entendu. Mais bien parce qu’ils ont été conduits par François Bon à parler aussi d’eux-mêmes, de leur relation biographique avec ce métier dont le domaine dépasse souvent les capacités humaines de représentation. Pour devenir ce personnage que l’écrivain tente de cerner, impossible d’échapper à l’intimité de la relation particulière que chacun entretient avec son univers. Mais l’exposition de soi ne va, justement, pas toujours de soi…

Michel Alberganti  

[1] Jean-Michel Frodon, rédacteur en chef du site Artsciencesfactory, est également journaliste à Slate, et tient notamment le blog cinéma Projection Publique. Retourner à l'article.

Jusqu’au 29 novembre, restitution publique d’une partie des activités de François Bon sur le Plateau de Saclay, notamment les ateliers d’écriture qu’il y a menés, dans le cadre des Artsciencefactory Days, à la Ferme des Granges, Palaiseau (Essonne). Sous l’intitulé Territoire#expérience, l’exposition présente également les travaux du paysagiste Gilles Clément, des photographes Antoine Vialle et Sylvain Gouraud, de l’ingénieur du son Axel Villard-Faure et du physicien Jean-Marc Chomaz, sur le thème la cartographie.

Michel Alberganti
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