France

Hollande paie cash son habile campagne présidentielle

Eric Dupin, mis à jour le 11.11.2012 à 9 h 09

Si le président est exceptionnellement impopulaire aujourd'hui, c'est parce qu'il a été exceptionnellement rusé il y a six mois.

François Hollande au sommet européen de Bruxelles, le 19 octobre 2012. REUTERS/Christian Hartmann.

François Hollande au sommet européen de Bruxelles, le 19 octobre 2012. REUTERS/Christian Hartmann.

Le candidat Hollande fut habile. Très habile. Le président Hollande est impopulaire. Exceptionnellement impopulaire.

Les deux phénomènes sont liés. Les électeurs ne jugent pas l’action des gouvernants in abstracto. Ils sont très sensibles à la cohérence —ou à l’incohérence— entre les engagements pris devant eux et les politiques effectivement menées.

Plus généralement, l’exercice du pouvoir est conditionné, beaucoup plus qu’on ne le croit, par la manière dont il a été conquis. Or, la ruse hollandaise se paie aujourd’hui d’au moins trois façons.

1. Le symptôme du reniement

Si l’électorat n’a pas une mémoire d’éléphant, il n’est pas non plus amnésique. Point n’est besoin d’avoir appris par cœur les programmes des candidats pour se souvenir de leurs principaux engagements.

Et s’il est une chose dont les électeurs ont horreur, c’est d’éprouver l’impression d’avoir été floués. Les contradictions trop criantes entre les paroles d’avant l’élection et les actes d’après provoquent immanquablement un vif mécontentement populaire.

François Mitterrand en fit l’expérience au début des année quatre-vingt. En 1983, il avait pris le virage de la «rigueur» en contradiction avec le programme de relance keynésienne sur lequel il avait été élu deux ans auparavant. Sa popularité n’y avait pas résisté.

Jacques Chirac, quant à lui, n’attendit que quelques mois pour envoyer aux oubliettes son propos de campagne. Le héros de la lutte contre la «fracture sociale» érigea la lutte contre les déficits —déjà— en «priorité absolue» dès octobre 1995. Sa majorité fut renvoyée dans l’opposition moins de deux ans plus tard.

François Hollande marche en partie sur les pas de ces prédécesseurs. Jean-Marc Ayrault a beau prétendre que la «démarche» du «pacte de compétitivité» «correspond aux engagements pris par le président de la République devant les Français», il aura bien du mal à les en convaincre.

Le mot de «compétitivité» n’est présent qu’une seule et unique fois dans le projet présidentiel du candidat Hollande. Il est cité à propos de la création d’une Banque publique d’investissement (BPI).

Nulle part il n’est question de remédier à un coût excessif du travail, un diagnostic alors rejeté par les socialistes. A l’époque, Hollande semblait plutôt viser le coût du capital en ciblant la «finance» comme son «véritable adversaire». La volte-face sur l’augmentation de la TVA —mesure sensible s’il en est— ne peut que donner aux Français le sentiment que le président fait aujourd’hui le contraire de ce qu’avait dit le candidat.

Le coût politique de ce virage sur l’aile sera d’autant plus élevé que le nouveau président s’est déjà contredit sur un sujet d’importance. Il a fait ratifier le TSCG européen qu’il avait pourtant promis de «renégocier».

L’habillage de ce premier changement de pied ne convaincra que ceux qui le voudront bien. Hollande prend ainsi le risque d’apparaître comme peu respectueux des engagements pris devant les électeurs.

2. Le poids des marqueurs symboliques

Soucieux d’apparaître sérieux au plan économique, le candidat Hollande avait équilibré son propos par quelques gages donnés à la «gauche sociétale». C’est ainsi qu’il avait promis le droit de vote pour les étrangers aux élections locales (engagement 50) ou encore le mariage et l’adoption pour les couples homosexuels (engagement 31). Ces réformes figurent de longue date dans les programmes du Parti socialiste et le candidat de ce parti pouvait difficilement les oublier.

Elles provoquent néanmoins des clivages dans la société française, plutôt mal venus en cette période de crise sociale et économique aiguë. La droite ne s’y est pas trompée en transformant ces sujets en autant de machines de guerre contre le pouvoir. Hollande étant personnellement assez peu convaincu par ces réformes, leur conduite est au demeurant parfois hésitante.

Le mariage homosexuel est certes en bonne voie d’adoption, si l’on ose dire. Ce changement est perçu par beaucoup comme une évidence progressiste et moderne placée sous le signe de l’égalité.

Le pouvoir socialiste risque néanmoins de susciter ici deux déceptions antagonistes. Le groupe de pression homosexuel lui reprochera de ne pas aller assez loin (notamment dans la voie de la procréation médicale assistée) tandis que le nouveau Code civil affligera une France traditionnelle qui n’est pas uniquement située à droite. Le partage de l’opinion sur cette question en témoigne.

Quant au serpent de mer du vote des immigrés, il devrait onduler encore longtemps dans la chronique politique. Par la voix de Najat Vallaud-Belkacem, le gouvernement a laissé entendre que cette réforme ne verrait pas le jour avant les élections municipales de 2014. Le Premier ministre a confirmé qu’il fallait trouver des «alliés» au Parlement, au-delà des rangs de la gauche, avant de déposer un tel projet.

Il ne fait cependant guère de doute que ses partisans continueront à exercer une vive pression. Au risque d’aviver les frustrations des uns et/ou des autres.

3. L’impossible mobilisation après l’apaisement

Hollande paie enfin l’axe général de sa campagne présidentielle qui, nul ne l’ignore, tournait autour de l’anti-sarkozysme.

Le futur président spéculait sur un heureux effet de contraste. Débarrassé de l’agité et clivant Nicolas Sarkozy, le pays s’ouvrirait à une heureuse phase d’apaisement. Il s’en suivrait une fructueuse période de concertations multiples et variées génératrice de compromis, eux-mêmes gages de résolution des problèmes de la France.

La brutalité de la crise et l’incompatibilité des intérêts en jeu ont rendu bien illusoire un tel scénario. Sarkozy n’est plus là, mais les problèmes demeurent quand ils ne s’aggravent pas. Ils mériteraient une mobilisation du corps social mais celle-ci suppose que le pouvoir s’engage fermement dans une voie précise. Or, c’est bien ce à quoi Hollande répugne, à la fois par tempérament et par stratégie.

Son anti-sarkozysme avait l’immense avantage de fédérer une gauche française plus diverse et divisée que jamais. Entre une ligne au moins autant libéral-sociale que social-libérale et une orientation de type «gauche tradi» à la sauce keynésienne, le président n’a guère envie de trancher définitivement, même si les tenants de la première gagnent chaque jour du terrain.

Sa principale préoccupation est de rester lui-même au point d’équilibre des forces en présence. Sous cet angle, le président Hollande reste absolument fidèle au candidat Hollande.

Eric Dupin

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Journaliste
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