Vendée Globe: de l'aventure à la compétition sportive

Marc Thiercelin lors de la 6e éditions du Vendée Globe près des Sables d'Olonnes le 9 novembre 2008, REUTERS/Charles Platiau

Marc Thiercelin lors de la 6e éditions du Vendée Globe près des Sables d'Olonnes le 9 novembre 2008, REUTERS/Charles Platiau

Existe-t-il encore une part de mystère quand Twitter, nouveau grand venu du Vendée Globe, s’apprête à nous narrer cette course en direct pratiquement minute par minute?

Aucune autre discipline sportive que la voile ne sait mieux se «vendre» en France. A la veille du départ d’une grande course comme le Vendée Globe, qui débutera samedi 10 novembre, les skippers ont suivi au doigt et à l’œil les conseils, voire les ordres, de leurs attaché(e)s de presse qui se sont démultiplié(e)s pour combler les appétits médiatiques sur les pontons des Sables d’Olonne. Dans un univers où le sponsoring est le nerf de la guerre, tous les journalistes, ou presque, sont les bienvenus.

Les partants de l’Everest de la mer, puisque le Vendée Globe a été ainsi labellisé, se doivent de jouer le jeu pour ceux qui ont rendu leur travail possible, ces derniers étant assurés d’une citation à l’antenne. En effet, combien de fois allons-nous entendre, dans les trois mois à venir, Vincent Riou sur PRB, Jean-Pierre Dick sur Virbac-Paprec, Marc Guillemot sur Safran, Armel Le Cleac’h, sur Banque Populaire?

Ainsi va le business model de la course hauturière, spécialité si française. En effet, sur les 20 partants de ce Vendée Globe remporté six fois sur six par des marins nationaux, 12 sont Français.

Vingt marins, c’est dix de moins qu’il y a quatre ans, la crise étant passée par là, même si le Vendée Globe s’en sort plutôt bien tant les sponsors aiment ce concept qui mêle à la fois sport et (grande) aventure. Mais le Vendée Globe, avec ses 44.000 km autour du monde via les trois grands caps –Bonne-Espérance, Leeuwin, Horn– et les mers hostiles du Sud, est-il encore cette même grande aventure des débuts, en 1989, à l’heure où la technologie nous permet de voir pratiquement chaque jour les skippers en visioconférence depuis les mers les plus agitées?

Fini le mystère

Existe-t-il encore cette part de mystère quand les réseaux sociaux, à commencer par Twitter, nouveau grand venu du Vendée Globe, s’apprêtent à nous narrer cette course en direct pratiquement minute par minute? Lorsque nous connaissons, par avance, les images qui nous seront livrées au fil de cette longue odyssée entre visites de dauphins filmées au plus près des coques des bateaux, apparitions d’icebergs saisies dans la brume ou de bouteilles de champagne sabrées le jour du Nouvel An avec un bonnet de Noël sur la tête?

L’esprit d’aventure ne s’est-il pas dissipé à rebours des premières éditions du Vendée Globe avec le balisage notamment de «portes de glace», ces points de passages obligatoires pour les coureurs dans les mers du sud dans le but d’empêcher les concurrents de descendre trop au sud afin de limiter au maximum les possibilités de collision avec des glaces dérivantes? A trop vouloir «limiter» les risques, même s’ils restent nombreux dans des courses aussi dangereuses, le Vendée Globe n’a-t-il pas perdu une partie de son âme?

Dans une interview douce-amère donnée à Ouest-France, Alain Gautier, vainqueur de la deuxième édition du Vendée Globe, le laisse clairement supposer:

«C’est devenu une épreuve sportive. Disons, pour schématiser, que le curseur entre compétition et aventure s’est inversé. De 80-85% aventure et 15-20% compétition, c’est devenu l’inverse.»

Surenchère

Puis il se lâche carrément face à la représentation Loft (Secret) Story de la course:

«Moi j’y suis complètement opposé à cette évolution. Ce n’est pas ma vision des choses. Déjà avec Ellen (MacArthur), son team avait un peu cette vision des choses, et je n’étais pas complètement d’accord. Toujours vouloir rajouter des hyperboles, de la surenchère, c’est pas mon truc. Quant à rajouter des caméras partout sur le bateau. Et certains voudraient même que ces caméras soient télécommandées depuis la terre. Faut arrêter quoi! La voile a une part de mystère et il faut la garder. Le direct comme ça sans recul, non.»

Au passage, il n’oublie pas non plus d’égratigner les jeunes générations:

«Ce que, éventuellement, on peut regretter, c’est l’approche des coureurs, qui sont plus sur les plans de carrière. En fait ce que j’avais remarqué, il y a quatre ans, c’était que certains jeunes avaient trop tendance à se plaindre, sur les messages. Quand on fait le Vendée Globe, on n’a pas trop le droit de se plaindre.»

Qu'en penserait Tabarly?

Pas sûr, par exemple, que le taiseux Eric Tabarly s’y retrouverait dans un monde de la voile où l’apparence et les stratégies médiatiques peuvent parfois l’emporter sur la mise en valeur du talent du marin. Comme Maud Fontenoy hier dont les exploits ont été exploités et monétisés avec art par l’héroïne –encore quatre pages dans Paris-Match la semaine dernière pour la voir nager avec des baleines– Samantha Davies, seule femme engagée en 2012, 4e du dernier Vendée Globe et désormais mère de famille, devrait être la coqueluche des medias comme elle l’avait été en 2008-2009 lorsqu’une vidéo un peu scénarisée, où on la voyait danser sur Girls just wanna have fun de Cyndie Lauper, avait «fait le buzz».

Peu probable également que Tabarly aurait apprécié le fait de devoir embarquer trois caméras selon les souhaits de l’organisateur avec l’obligation d’envoyer des images et de passer à des conférences vidéo.

Pas certain non plus qu’il aurait goûté l’existence depuis 2004 de ces portes de glaces qui brident les skippers là où ils voudraient peut-être prendre des risques en toute responsabilité. Le Suisse Bernard Stamm, participant de ce Vendée Globe, tranche:

«Dans l’absolu, je suis contre les portes des glaces. Je comprends qu’ils [NDLR: l’organisation] en mettent, mais ça signifie qu’ils mettent en doute notre capacité à faire les bons choix. Ils pensent qu’on ne peut pas décider de nous-mêmes de ne pas y aller. Ce n’est qu’un avis, après c’est normal qu’ils en mettent. Mais les icebergs, c’est beaucoup moins un jeu de roulette russe que ça ne l’était avant. Là, il y a des moyens de les suivre, ils savent longtemps à l’avance quels icebergs peuvent se retrouver sur le parcours et lesquels vont générer d’autres petits icebergs.»

Interdit de mourir

Depuis la tragique édition 1996-1997, lors de laquelle Gerry Roufs avait disparu en mer, l’organisation du Vendée Globe se veut au plus près du risque minimal en coordination avec les autorités portuaires australiennes et néo-zélandaises qui n’entendent pas mettre leurs équipes de sauvetage en péril pour aller rechercher un bateau en perdition. En réalité, comme en Formule 1 où tout un tas de règlements empêchent les manœuvres osées, ces bolides des mers ont aussi perdu un peu de leur liberté dans un monde de la voile où il est aussi désormais interdit de mourir.

Dans ce barnum médiatique qui ne leur ressemble pas vraiment, les marins savent néanmoins préserver encore quelques précieux moments de solitude comme le soulignait joliment Marc Thiercelin à L’Equipe à l’occasion d’une précédente édition:

«On dit que cette course se banalise, mais l’aventure est encore là, souvent. Voir une île qui surgit de nulle part, couverte de neige sans personne dessus... Il n’y avait que des phoques... En plein milieu de l’Indien... Tu en deviens un peu le découvreur. Tu es le Christophe Colomb de l’instant, de la journée. C’est rare. Je n’avais pas calculé que j’allais passer près d’une île. Tu sors du bateau et tiens: elle est là. Tu te jettes sur la carte: c’est Marion. T’es bluffé. Tu vois un sommet. Il existe depuis la nuit des temps et il n’y a personne dessus. Là, tu te dis toujours qu’il y a quelque chose à vivre que tu n’as pas vécu. C’est la seule course qui mérite tous ces efforts.»

Yannick Cochennec

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