Culture

Jérôme Ferrari, un Goncourt entre deux mondes

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 09.11.2012 à 19 h 06

En sacrant l'auteur du «Sermon sur la Chute de Rome», le prix montre qu'il a changé. Mais pas encore assez.

Jérôme Ferrari, CL © DR.

Jérôme Ferrari, CL © DR.

L’Académie Goncourt a changé. Depuis quelques mois, avec notamment l’arrivée de Pierre Assouline et Philippe Claudel parmi ses membres, la moyenne d’âge a rajeuni. Déjà, l’arrivée de Bernard Pivot avait commencé à changer les mentalités: il est très à cheval sur l’honnêteté, l’absence de compromission avec les maisons d’édition.

Cette année, Gallimard et Grasset n’étaient même pas dans la dernière sélection. Et c’est la belle maison arlésienne Actes Sud qui a finalement vu l’un de ses auteurs récompensés, Jérôme Ferrari.

Le roman primé, lui, ne reflète pas vraiment cette modernité. C’est un très beau roman –le meilleur des quatre finalistes– mais «moderne» ou «nouveau» pour coller à l’Académie rajeunie, non. «C'est un très beau texte mais ce n’est pas une forme subversive, ni radicale, c’est même assez traditionnel, assez classique», concède Pierre Assouline.

Le Sermon sur la Chute de Rome, c’est l’histoire de Matthieu, qui a grandi à Paris dans un univers qui ne lui ressemble pas, qu'il ne rêve que de quitter. Il abandonne sa vie parisienne, ses études de philosophie, pour reprendre un bar avec son meilleur ami Libero, en Corse. C’est l’histoire de cet homme entre deux mondes, des limbes qu’il habite, et de ces deux mondes-mêmes. Comment s’inventent-ils? Comment meurent-ils?

«Nous ne savons pas, en vérité, ce que sont les mondes ni de quoi dépend leur existence. Quelque part dans l’univers est peut-être inscrite la loi mystérieuse qui préside à leur genèse, à leur croissance et à leur fin. Mais nous savons ceci: pour qu’un monde nouveau surgisse, il faut d’abord que meure un monde ancien. Et nous savons aussi que l’intervalle qui les sépare peut être infiniment court ou au contraire si long que les hommes doivent apprendre pendant des dizaines d’années à vivre dans la désolation pour découvrir immanquablement qu’ils en sont incapables et qu’au bout du compte, ils n’ont pas vécu.» (p19)

Tout le roman de Ferrari est là, dense, lumineux, comme un naufrage de Turner.

Matthieu et Libero ont étudié la philosophie. Le premier a choisi Leibniz (le théoricien des mondes possibles); le second Saint Augustin, qui expliquait dans son sermon sur la chute de Rome, prononcé en 410 de notre ère, que nous sommes responsables de notre propre chute, que si l’on regarde bien on aurait pu la voir venir. Le roman de Ferrari illustre cette phrase d’Augustin:

«Le Monde est comme un homme, qui naît, qui grandit et qui meurt.»

Ferrari écrit encore:

«Nous ne savons pas, en vérité, ce que sont les mondes. Mais nous pouvons guetter les signes de leur fin. Le déclenchement d’un obturateur dans la lumière de l’été, la main fine d’une jeune femme fatiguée, posée sur celle de son grand-père, ou la voile carrée d’un navire qui entre dans le port d’Hippone, portant avec lui, depuis l’Italie, la nouvelle inconcevable que Rome est tombée.» p196

Dans ce bar de Corse où se mêlent histoires d’alcool, de ruine et de chair, le sang des personnages bouillonne –avant de couler. Cela finira mal, Ferrari l’annonce vite. Un monde qui sombre, ce n’est jamais beau à voir. C’est beau à lire, en revanche, ces personnages d’un univers suranné, ce retour à la ruralité, cette évocation du colonialisme.

Ce roman est d’ailleurs le plus beau des finalistes du Goncourt. Il l’est en tous cas bien plus que le Dicker (dont je me demande toujours comment il est resté finaliste avec des phrases comme «l’inspiration s’en était allée sans crier gare» ou «l’amour ça peut faire très mal») et le Linda Lê («L’air était frisquet, un fort vent soufflait, il n’y avait ni fleurs ni couronnes, et ils n’étaient qu’une poignée à m’accompagner à ma dernière demeure»). Il continue une oeuvre subtile entamée avec deux romans passés sous silence, et que le public avait commencé à apprécier avec Un dieu, un animal, puis Où j'ai laissé mon âme.

Seulement, pour cette Académie Goncourt rajeunie, la littérature ainsi récompensée n’est pas celle d’un monde nouveau. Le décalage est peut-être le signe du déclenchement d’un obturateur dans la lumière de l’automne, saison des prix. Les jurés auraient pu sélectionner, primer, un roman aussi moderne sur la forme que sur le fond, incandescent, comme Anima, de Wajdi Mouawad. Le Goncourt est entre deux mondes, pas encore tout à fait dans le nôtre.

Charlotte Pudlowski

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (740 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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