Economie

Tapie et Giscard à qui perd gagne

Philippe Reclus, mis à jour le 12.06.2009 à 6 h 56

L'entreprise en mal de modèle économique est redevenue désirable.

Il y a comme un relent des années quatre vingt dix dans la «bataille de titans» engagée depuis fin avril entre Bernard Tapie et Henri Giscard d'Estaing, le président directeur général du Club Med.

A vingt ans d'écart on assiste à la même confrontation entre deux mondes qui se connaissent bien et se sont toujours voués une sainte haine. Dans les années quatre vingt dix, un capitalisme hexagonal figé, encore très contrôlé par l'establishment et les zinzins (investisseurs institutionnels), a été confronté à l'apparition de francs tireurs qui ont compris tout le profit qu'ils pouvaient tirer de la crise.

Aujourd'hui, Henri Giscard d'Estaing,  garçon de bonne famille, manager accompli, à la tête d'une marque emblématique voit débouler face à lui un personnage picaresque, autodidacte, chef d'entreprise sulfureux, président de club de foot, ministre, comédien, passé par la case prison. L'establishment contre la flibuste. Les institutionnels (Caisse des dépôts, Crédit agricole... actionnaires du Club) contre les anti conventionnels. Les salons feutrés contre les saltimbanques.

Comme à la fin des années quatre vingt dix, la récession a donné le coup d'envoi à une nouvelle chasse aux entreprises mises à genoux et ne valant plus rien. Dans les deux cas, il y avait et il y a des affaires à faire, pourvu qu'on ait du culot, de la faconde et des réseaux. Il y a vingt ans, dans une économie encore largement administrée, avec un secteur bancaire nationalisé, l'argent public avait permis à quelques mousquetaires à l'esprit bien trempé de se constituer de petits empires.
Joli pied de nez : aujourd'hui,  Bernard Tapie semble vouloir rejouer le pièce en replongeant dans l'arène avec l'argent récupéré...  du Crédit Lyonnais.

Enfin, comme le judoka se sert de l' énergie de son adversaire pour le faire basculer, Tapie a parfaitement compris, comme il l'avait fait dans le passé avec Manufrance ou Adidas, la force qu'il pouvait tirer de la marque Club Med pour redorer à bon compte son blason d'entrepreneur pour le moins contesté.  Quitte à se prêter à un exercice bien maîtrisé de bluff et d'insinuation sur la qualité du management du Club pour déstabiliser sa proie.  Et quitte à parier que le gendarme de la Bourse se réveillera une fois de plus trop tard pour faire respecter la règle du «Tu fais ou tu te tais» appliquée à toute entreprise cotée.

Depuis la fin avril, Tapie dit mais ne fait rien. Il se contente de poser le doigt là où cela fait le plus mal. Et cela suffit. Le Club Med n'est pas en forme. Une marque emblématique mais un concept initial tué par la tragégie du sida et les sites de rencontres sur Internet. Le modèle même du Club, le tout compris dans des zones paradisiaques,  est largement proposé par les grandes chaînes hôtelières concurrentes.

Enfin, depuis cinq ans, le Club n'est jamais parvenu à gagner de l'argent avec son métier de base. Ses bénéfices ont été faits grâce aux plus values dégagées sur la vente des murs des villages qui auront aussi permis, il est vrai, de financer la rénovation de son parc hôtelier. Et  la stratégie de montée en gamme du Club à destination d'une clientèle fortunée d'Asie et d'Amérique n'a toujours pas permis de prendre le relais pour alimenter les résultats.

Pourquoi alors ne pas être tenté de penser que le jeu du «retiens moi Madeleine» joué par l'acteur Tapie pourrait finalement être le meilleur antidote à la crise de langueur du Club ?

Objectivement, les deux protagonistes peuvent sortir par le haut du drame. Tapie en réussissant à tirer de cet astre palissant le minimum de visibilité pour se relancer et réapparaitre sur le radar du monde des affaires.

Mais le Club ? direz vous. Avec toute l'agitation provoquée autour de lui,  il est redevenu en deux mois une entreprise désirable. L'hymne de la patrie en danger entonné par Henri Giscard d'Estaing pour repousser le rôdeur Tapie lui a permis de resserrer les rangs de ses actionnaires alliés pour boucler avec facilité une augmentation de capital qui n'allait pas de soi.

A voir les choses ainsi, on serait presque tenté de penser que Bernard Tapie et Henri Giscard d'Estaing auraient chacun un intérêt objectif à se faire la courte échelle. Encore faudrait-il, à imaginer ce scénario,  qu'un mauvais atterrissage ne transforme pas le drôle de drame en tragédie. En cas d'échec, Tapie risque de sortir de ce dossier définitivement banni des affaires avant même d'y avoir vraiment remis un doigt. Et renvoyé devant les tribunaux si la plainte déposée par le Club contre lui prospère.

Quant à Henri Giscard d'Estaing, à supposer que la fièvre retombe aussi vite qu'elle s'est déclenchée,  il risque de se retrouver bien seul face à son problème étalé en grand sur la place publique: comment faire gagner de l'argent au Club ?

Philippe Reclus

Photo: Bernard Tapie auditionné à l'Assemblée nationale  Reuters

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