La Ligue de Défense Juive: c'est du lard ou du cochon?

Le drapeau de la Ligue de Défense Juive (DR)

Le drapeau de la Ligue de Défense Juive (DR)

La LDJ, rempart autoproclamé contre la barbarie antisémite en France, n’est-elle qu’une bande d’ados violents mais sans conséquence ou l’authentique milice fascistoïde que décrivent ses adversaires? On peine à trancher.

La première fois, et la seule, à vrai dire, que j’ai vu la Ligue de Défense Juive en action, c’était lors d’une réunion publique du JCall (un mouvement de juifs européens militant pour la paix au Moyen-Orient), organisée dans un amphi de la mairie du 9e arrondissement. Quelques jeunes gens lookés «banlieue», stratégiquement répartis sur les gradins, s’étaient levés pendant les débats pour arroser le public de flyers à leurs couleurs avant d’être éjectés par la police sans violence autre que verbale.

Mais à faire le tour de ce que le Web recèle d’infos au sujet de ce mouvement informel (il n’a pas d’existence légale), on peut se demander si les fantasmes qu’il suscite sont justifiés ou non.

Authentique milice fascistoïde qu’il convient de dissoudre pour les uns? Poignée de loubards ponctuellement dangereux mais sans conséquence pour les autres? Rien de tout ça? Les deux à la fois?

On hésite effectivement à se faire une idée. Leur dernier «gros coup»? C’était il y a quelques jours à peine, lorsqu’ils ont aspergé l’Indigène de la République en chef Houria Bouteldja de peinture rouge. La peinture rouge dans les cheveux, c’est plutôt minable, ça s’enlève plus difficilement que la crème pâtissière d’un entarteur, mais ça n’est pas précisément d’une brutalité inouïe.

Pour autant, faire le coup de poing pour de bon, à la LDJ, on semble savoir comment s’y prendre; témoin ce reportage déjà ancien de M6 dans lequel on voit quelques-uns de ses membres jouer à West Side Story dans un quartier de l’Est parisien. Il y a aussi cette agression de l’écrivain d’extrême droite Alain Soral dans une librairie à l’occasion de la signature de l’un de ses bouquins, les menaces (présumées) à l’endroit de la passionaria «antisioniste» Olivia Zemor, le passage à tabac de Dieudonné par des gens qui pourraient être proches de l’organisation, ou encore tout un tas de petites «interventions» dans le Marais –un quartier où le port du keffieh peut vous attirer des bricoles si vous achetez vos bagels à l’heure de la patrouille…

Richard Prasquier: «Le Crif n’a rien à voir avec ce groupuscule»

Richard Prasquier, le président du Crif, l’organisation qui fédère la plupart des associations culturelles et cultuelles juives mais dont la représentativité est fréquemment mise en cause, n’aime pas beaucoup la LDJ lui-même. Dans la foulée de l'agression de Bouteldja, il explique: 

— Rien ne m’agace plus que d’entendre qu’il s’agit du “bras armé” du Crif. C’est une absurdité et le Crif n’a strictement rien à voir avec ce mouvement, qui n’est d’ailleurs qu’un groupuscule. On les voit dans des manifestations dont ils tentent de détourner l’objet comme après l'assassinat d’Ilan Halimi par exemple. Mais ils ne sont qu’un petit groupe d’ados un peu déboussolés qu’encadrent quelques adultes que nous n’avons jamais rencontrés.

― On entend pourtant dire qu’elle sert parfois de service de protection de certains immeubles communautaires, de certaines synagogues…

―C’est totalement ridicule. La communauté juive dispose d’un service d’ordre depuis l’attentat de la rue Copernic en 1980, le SPCJ. Il y a des professionnels de la sécurité, puis des bénévoles, surtout des jeunes et quelques pères de famille, mais jamais la LDJ n’a eu le moindre contact avec eux.

―Mais est-ce que vous êtes préoccupé par ce qu’elle fait? Par l’image qu’elle renvoie de la communauté juive?

―Bien entendu. Mais nous ne pouvons pas faire grand-chose, puisqu’elle n’a rien à voir avec une institution juive officielle quelconque. Nous savons qu’elle peut être violente et nous attendons de la police qu’elle la sanctionne ou des autorités qu’elles la dissolvent même si ce genre d’organisation peut renaître sous un autre nom le lendemain de sa dissolution.

Prasquier met tout de même un bémol à sa critique de la LDJ, lorsqu’il s’émeut de la symétrie que l’on peut parfois établir entre elle et d’autres phénomènes violents de la société française:

«Nous n’aimons pas la LDJ, mais nous trouvons grotesque de suggérer qu’elle serait l’équivalent d’un Merah, par exemple. C’est une tentative de renvoyer dos-à-dos un terroriste et une poignée de voyous comme s’il s’agissait d’une sorte de confrontation symétrique entre communautés. Ça n’a pas de sens

«Bon, alors, vous êtes des fascistes ou vous n’êtes pas des fascistes?»

La LDJ, pour autant, c'est secret mais ça se contacte et on peut lui demander directement ce qu’elle trame et à quoi elle sert. Son site Internet est accessible (en «.com» plutôt qu’en «.fr») et on y trouve même ses coordonnées assez aisément.

«Oui pas de problème, on peut se rencontrer», me dit d’ailleurs «Yoni» (un pseudonyme) au téléphone avant de me fixer un rendez-vous un dimanche dans le centre de Paris mais après avoir soigneusement épluché mon background de journaliste, histoire d'éviter les mauvaises surprises.

Pas de problème, pas de problème… Faut voir! Le gars me fait finalement lanterner toute la journée, m’empêchant d’aller voir Skyfall au cinéma en déplaçant constamment l’heure du rendez-vous parce qu’il «a un truc important à faire qui prend du temps». 

Trois jours plus tard, nous finissons toutefois par nous retrouver dans un café. La petite trentaine, ce responsable du mouvement est grand, d’allure sportive, plutôt cordial et se présente comme ayant effectué son service militaire dans l’armée israélienne lorsque nous nous asseyons autour d’un Coca (il prend du Classic et moi du Zéro, ce qui montre qu’il est finalement moins attentif à sa condition physique qu’un scribouillard dans mon genre). «Bon mais alors, je lui demande en faisant des bulles avec ma paille, vous êtes des fascistes ou vous n’êtes pas des fascistes?»

― Mais non nous ne sommes pas des fascistes, enfin! C’est n’importe quoi...

― Vous avez pourtant décidé d’adopter le nom d’un mouvement d’extrême droite interdit aux Etats-Unis et en Israël comme organisation raciste qui tue des gens à l’occasion... C’est tout de même un choix qui engage un poil au départ.

―C’est parce que nous partageons la même idéologie...

― La même idéologie raciste?

―Non, la même idéologie selon laquelle les juifs sont menacés par les antisémites et la police est incapable de gérer ce danger faute de moyens et peut-être de volonté...

«On ne combat pas l’antisémitisme depuis son canapé»

Yoni m’a justement apporté un petit texte dans lequel il définit la nature de la LDJ, qui s’inscrit dans «la droite lignée des mouvements de résistance juive» et qui, si elle «n'entend pas se substituer aux pouvoirs publics» en France, «invite les jeunes juifs à se rassembler face à la barbarie contre laquelle les gouvernants sont souvent impuissants».

― On peut difficilement prétendre que l’on ne se substitue pas aux pouvoirs publics et décider de faire la police soi-même, non?

― Peut-être, mais on ne peut pas combattre l’antisémitisme et l’antisionisme, qui n’est jamais qu’une forme de judéophobie, depuis son canapé ou de derrière son ordinateur. On ne peut pas non plus se contenter de recenser les actes antisémites comme le fait le SPCJ…

Hum... Mais quel est exactement l’effectif de la LDJ? Qui sont-ils? Et comment sont-ils organisés? Le moins que l’on puisse dire, c’est que Yoni refuse de répondre clairement:

Disons que nous sommes assez nombreux.

― Assez nombreux, c’est très relatif. Moi, on m’a dit une centaine au grand maximum...

― Plus que ça, mais je ne peux pas être plus précis...

― Et on a l’impression qu’il n’y a que des ados et quelques adultes, comme j’ai pu le constater moi-même à la mairie du 9e et dans différents reportages télévisés. Ou comme semble le penser le Crif, qui doit tout de même être un peu informé. C’est le cas?

―Non, pas du tout. On peut être membre de la LDJ entre 16 ans et 45 ans. Les adultes expérimentés qui encadrent les plus jeunes en constituent une bonne partie. Et on n’appelle pas les médias à chaque fois qu’il se passe quelque chose pour qu’ils puissent contrôler l’âge des uns et des autres.

«Quelque chose qui se passe», ça peut être plein de choses. La première grosse «mission» du groupe, c’est de répondre aux appels de détresse. Quelqu’un est agressé par un antisémite, il ne peut pas se défendre et la police n’intervient pas, il contacte la LDJ qui envoie des gens sur place. Par exemple? Un jeune se fait voler son portable par une bande, le groupe tabasse la bande, et tout rentre dans l’ordre.

― Hum, ça sonne plus comme une bagarre façon cité truc contre cité machin que comme le grand combat multimillénaire contre l’antisémitisme...

―C’est nécessaire tout de même...

― Mais le vol de portable, même sur un juif, même par des antisémites, ce n’est pas avant tout un vol de portable?

― C’est les deux.

A côté de ça, il y a l’activisme pur, comme les bagarres avec les Soral & Co. Les empêchements de manifestations diverses, les interventions bruyantes dans les débats... Hey, ça n’est pas un peu facho, ça, précisément, d’empêcher les gens de débattre et d’exprimer des idées que l'on n'aime pas?

Aïe, Yoni n’est justement pas en phase avec moi sur ce point, mais nous ne nous levons pas pour régler notre différend à coups de bouteilles de Coca parce que, parfois, même avec la LDJ, la discussion semble suffire:

― Non parce que ces propos-là ne sont pas n’importe quels propos. On ne peut pas laisser des antisémites s’exprimer, d’autant plus que l’antisémitisme légitime le terrorisme.

Argh! Le terrorisme? Soral, Bouteldja, Dieudonné, on en pense ce qu’on veut et moi-même, ils ne sont pas exactement ma tasse de thé, mais le terrorisme? Franchement... Bah, Yoni en est convaincu: qui vole un œuf vole un bœuf et si l’on dit, comme Soral, que les juifs sont les premiers responsables de 2.500 ans de discriminations, on est à deux doigts de balancer une bombe dans un lieu public.

― Vous trouvez ça ridicule? C’est bien ce qu’a fait Merah, non? Ou les types de la bande de Strasbourg qui avaient fait sauter le supermarché de Sarcelles, non? Ils sont bien passés de trucs moins graves à des trucs plus graves, non?

― Mouais…

Cachez ce keffieh que je ne saurais voir

Mais dans ce registre du qui vole un œuf vole un bœuf, il y a aussi cette affaire de l’interdiction de séjour rue des Rosiers (cœur du quartier juif historique de la capitale, je précise ça pour les provinciaux qui lisent Slate sur leur Minitel), du keffieh palestinien, que la LDJ assimile à un appel au meurtre potentiel:

― Dans un reportage télé, on voit des gens de la LDJ bloquer un passant parce qu’il porte un keffieh. Une jeune journaliste que je connais, qui venait tranquillement s’acheter un falafel dans le coin, a même reçu un coup de casque au visage balancé par un demeuré excité parce qu’elle se baladait avec un ami arborant le fameux foulard.

― Cette personne, rien ne dit qu'elle ait été agressée par un membre de la LDJ et on nous attribue trop souvent des actes avec lesquels nous n'avons rien à voir. Mais le keffieh, c’est un symbole de terrorisme. Au Moyen-Orient, les gens qui le portent se font sauter dans les bus. Ce que nous voulons, c’est que les gens qui le portent sans savoir ce qu’il représente le sachent. Nous voulons aussi empêcher ceux qui savent de faire de la propagande en faveur du terrorisme.

―Tu penses vraiment que le port de keffieh [là, ça fait un moment qu’on parle et on se tutoie désormais en sirotant nos Cocas] est l’antichambre du terrorisme? Même Arafat portait le sien en serrant la main de Rabin...

― Arafat le portait, oui. C’est bien la preuve que c’est un symbole du terrorisme.

J’ai de plus en plus de difficulté, à la longue, à expliquer qu’à mon humble avis, considérer qu’il y a une bonne et une mauvaise façon de voir le monde et que l’on peut empêcher ceux qui pensent mal de le faire par la violence est effectivement, dans un contexte politique, quelque chose qui ressemble sacrément à du fascisme. Le moins qu’on puisse dire, c’est que Yoni n’est pas bouleversé par ces tirades pour bobos bien-pensants dans mon genre qui ne vivent pas, selon lui, la réalité de l’antisémitisme contemporain.

Dans le petit manifeste qu’il m'a transmis, on trouve d’ailleurs une citation de Golda MeirNous préférons vos critiques à vos condoléances»), variante du «ils ont les mains blanches mais n’ont pas de mains» de Péguy et paravent cynique légitimant l’action violente autant que le refus de rester des victimes tendant l’autre joue pendant qu’on les fait monter dans un wagon à bestiaux...

Krav maga: une salle d’entraînement «officielle»?

L’action violente, justement, ça se prépare, d’où les cours de krav maga que les membres du groupe s’imposent. Ce sport de combat mis au point par un officier de l’armée israélienne et adopté par de nombreuses forces de police dans le monde au titre de son efficacité, fait d’ailleurs presque autant fantasmer que la LDJ elle-même, même si sa pratique est de plus en plus populaire en dehors des cercles juifs. Moi qui vous parle, j’en ai même un peu tâté jusqu’à ce que mon ostéopathe me conseille de passer au macramé ou à la pyrogravure parce que je prenais trop de beignes et que je passais ma vie à me faire rafistoler dans son cabinet.

Dans un numéro de «Complément d'enquête» au ton apocalyptique, que France 2 prend lorsqu'elle fait du TF1, on voit d’ailleurs le groupe s’entraîner dans «un bâtiment officiel protégé par la police française»; autrement dit, mais Yoni refuse de le confirmer carrément par goût du mystère, un bête local communautaire devant lequel est posté un planton comme souvent pendant les périodes agitées...

Cette ambiguïté volontaire à propos de ce lieu d’entraînement est justement un excellent exemple de l’entre-deux dans lequel flotte en permanence la LDJ: passer pour de vrais durs, structurés comme une armée et prêts à tout d’une part (parce qu’il faut bien terrifier l’ennemi), mais refuser l’étiquette de skinheads sans cerveau qui découle de cette image (parce que ce n'est tout de même pas ce qu'il y a de plus chic pour promouvoir sa cause).

Ainsi, un récent papier du magazine Respect, intitulé «Les fachos juifs», énerve passablement le militant de la LDJ, qui peine à saisir le malaise que provoquent, dans un pays démocratique, des bastonneurs aux idées trop binaires. Lorsque que nous nous séparons, Yoni s'inquiète d’ailleurs de ce que je vais écrire, me recommandant de m’appuyer sur son petit communiqué et s'avouant perturbé par l’idée que je puisse exprimer mon opinion sur son mouvement:

― Mais enfin, un journaliste doit rester objectif, il ne doit pas donner un avis personnel...

C’est assez ironique de la part de quelqu’un qui n’hésite pas à en venir aux mains en cas de désaccord, mais on me fait souvent la remarque, y compris chez des interviewés (en principe) plus attachés à la liberté d’opinion alors ça glisse un peu.

― Je suis comme James Bond: j'ai une licence spéciale du comité de déontologie alors j'ai le droit de dire que je préfère le débat à la bagarre et au jet de peinture dans les cheveux...

Pour autant, en le quittant, je n'ai toujours pas de religion et je n'ai pas vraiment déterminé si la LDJ était du lard ou du cochon, ce qui est assez rigolo quand on y pense. Je crois que je vais laisser planer le doute. Mais si on me pique mon portable, c'est sûr, j'irai plutôt voir les flics...

Hugues Serraf

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