Vous ne comprenez rien à la danse? Merce Cunningham est fait pour vous

Le chorégraphe américain, dont «Un Jour ou Deux» est repris à Garnier, nous apprend à voir autrement. A juste admirer le beau.

Julien Benhamou / Opéra national de Paris ©

- Julien Benhamou / Opéra national de Paris © -

Lors de l’année qui s’est écoulée, au moins trois amis que j’avais incités à aller voir des ballets –ou plutôt des pièces, comme on dit pour les ballets modernes– sont sortis un peu dépités, en me disant:

«C’était bien, mais je crois que je n’ai pas compris

Frustrés, ils avaient passé une bonne partie de la représentation à essayer de trouver un sens aux mouvements des corps, oubliant de simplement regarder. Si vous avez vous aussi ce problème face à la danse contemporaine, un remède: allez voir Merce Cunningham.

Chez ce chorégraphe, mort depuis trois ans déjà, il n’y a rien à comprendre. Simplement les corps à contempler. Voire des claques à prendre.

A l’Opéra Garnier, jusqu’au 10 novembre, Brigitte Lefèvre, la directrice de la danse, a décidé de reprendre Un Jour ou Deux. Cette pièce, créée en 1973 pour l’Opéra de Paris par le chorégraphe américain, accompagné pour la musique de son compagnon et éternel partenaire de travail John Cage, et de Jasper Johns pour la scénographie, avait fait scandale. La modernité du spectacle jurait dans les ors du Palais Garnier.


Emilie Cozette, Hervé Moreau, Fabien Révillon
© Julien Benhamou / Opéra national de Paris

Mais si le spectateur contemporain veut bien oublier de penser, d’essayer de comprendre, il assistera, face à la pièce de Cunningham, à une merveilleuse expérience d’immédiateté.

Restez-là, il n'y a rien à voir

Formé à la danse et au théâtre à Cornish, Merce Cunningham a très vite rejoint la compagnie de Martha Graham. Puis rapidement, après avoir appris auprès de la papesse de la modern dance, chantre d’un univers très affectif où l’on dansait les émotions, Merce Cunningham crée sa propre compagnie et invente petit à petit sa technique, son univers.


Emilie Cozette - Hervé Moreau
© Benhamou / Opéra national de Paris

«Merce, avec Cage, a arrêté de fabriquer des représentations de quelque chose, des récits», raconte le chorégraphe américain Robert Swinston, ancien collaborateur de Cunningham et chargé de recréer le spectacle à Garnier:

«Ils se sont mis à travailler sur le processus même: pour Merce le mouvement est au cœur de la danse, le son au cœur de la musique pour Cage. Le but étant pour le public de recevoir ce qu’ils voient à leur manière, et de créer leur propre expérience. Des formes, des mouvements apparaissent, mais nous ne montrons rien de spécifique, aucune histoire, nous n’essayons pas de dire quelque chose. Si Merce avait une idée derrière ce qu’il chorégraphiait, il ne la donnait à personne, ni aux danseurs, ni aux spectateurs. Et il leur permettait ainsi de recevoir comme ils le voulaient, ce qu'ils voulaient.»

Liberté

Cette liberté est désarmante. Les ballets classiques n’en laissent pas tant. En assistant à des représentations de Roméo et Juliette ou du Lac des Cygnes, le spectateur suit l’histoire, reconnaît la musique, contemple la grâce de la chorégraphie, les décors.

«Merce Cunningham répondait toujours de façon assez énigmatique sur son œuvre, et je suis moi-même assez incapable d’expliquer le sens qu’elle a», sourit Brigitte Lefèvre, qui a plusieurs fois dansé des pièces de Cunningham.

«Il n’y a pas d’histoire, mais il se passe des choses, et on a, en tant que spectateur, le sentiment que quelque chose peut jaillir, un fracas, un hasard. On ne pense pas, on ressent. Merce ne nous rend jamais captif: on a une très grande liberté en regardant cette danse-là

Robert Swinston compare la vue d’un spectacle de Cunningham à une visite dans un musée d’art contemporain. Vous regardez des toiles, vous vous arrêtez devant l’une d’entre elles, puis passez à une autre. Vous ne lui trouvez pas forcément une signification précise, elle ne représente pas forcément quelque chose pour vous. Vous regardez simplement, et c’est juste beau.


«Duets», de Cunningham, musique de Cage, scénographie de Mark Lancaster

Chez Cunningham, il y a une force de la danse même, du positionnement du corps, de l’énergie, de l’espace transformé, du temps distordu. Un Jour ou Deux est une pièce assez grave –je ne peux pas vous raconter l’histoire, vous avez compris qu'il n'y en a pas. Danseurs et danseuses égaux sur demi-pointes, en arabesques; tenues grises et noires identiques (le col du justaucorps, la coiffure, qui varient). Et des moments d’élévation soudain: «On sent la vie qui passe», dit Brigitte Lefèvre.

C’est un art immédiat, évanescent. «C’est, ici, maintenant, puis ça n’est plus», sourit Swinston. C’est pour ça que Merce parlait de «cet instant fugitif où l'on se sent vivant», rappelle son collaborateur de longue date.

Déconnecter la musique de la danse

La musique de John Cage, bien qu’indépendante de la création de Merce, est fondamentale. Ce sont des bruits, diraient certains. A l’instar d’un peintre qui poserait un cadre devant un paysage et dirait «voilà mon œuvre» pour attirer le regard différemment, John Cage enregistre des bruits, des sons, sans harmonie imposée. «Le public réagit beaucoup à la musique dans la danse», explique Robert Swinston.

«Quand un chorégraphe utilise une musique faite d’harmonies, il suggère au spectateur un sentiment, les notes disent ce qu’il faut penser, quelle émotion ressentir. La musique classique fonctionne ainsi, c’est la façon dont elle a été développée depuis les temps médiévaux, avec des harmonies explicites, riches. Les ballets classiques fonctionnent en accord avec elles. Dans le travail de Merce et Cage, il n’y a pas d’harmonie


Emilie Cozette © Benhamou / Opéra national de Paris

La liberté est là aussi, de ne se voir imposer aucune émotion par une musique harmonieuse, de déconnecter la musique de la danse, capable ainsi d'engendrer un temps différent, non métrique. Les minutes ne s'écoulent plus de la même manière.

Robert Swinston évoque une table dressée, avec les hors d’œuvres, les plats, les desserts.

«C’est un repas complet mais on ne vous dit pas dans quel ordre manger.»

Et soudain le fracas

En un peu plus de soixante minutes de spectacle, l’esprit vagabonde parfois. Mais les yeux rivés sur les corps, qui s’agencent chez Cunningham comme chez nul autre –la virtuosité et la force des jambes de la danse classique, la mobilité du tronc de la modern dance: soudain c’est une autre vision du monde qui germe dans l’esprit du spectateur.


Emilie Cozette - Hervé Moreau
© Benhamou / Opéra national de Paris

«Il faut du temps aux mouvements pour se mêler, s’additionner, explique Robert Swinston. C’est comme aligner des mots, pour faire des phrases, des paragraphes, des pages. Mais si vous lisez James Joyce, ça ne ressemble pas au reste de la littérature. Les mots ne sont pas agencés comme chez les autres écrivains, c’est différent, pour permettre au lecteur de penser différemment.» A l’instar de Joyce pour la littérature, Cunningham réinvente un langage, «une respiration au monde», suggère Brigitte Lefèvre.

Réapprendre à voir

Dans une interview accordée à Libération en 2002, Merce Cunningham expliquait:

«Les limites du corps humain sont nettes. On a deux bras, deux jambes, une tête. On ne rampe pas comme un serpent. On peut l’imiter, mais la reptation n’est pas un mode usuel pour notre structure anatomique. Il existe une autre limite, qui provient de notre imagination. La manière que nous avons de nous représenter une action comme possible ou impossible l’autorise ou l’entrave. La flexibilité de l’esprit ouvre un champ de possibles au danseur. C’est comme dans la vie: chaque matin, pour aller travailler, vous empruntez la même rue, et un jour, vous êtes obligé de passer par un autre chemin. Un autre monde s’ouvre, surprenant, le corps met alors à jour des ressources insoupçonnées.»

Dans sa loge, à Garnier, Robert Swinston se dirige vers la fenêtre. Il grimpe sur le radiateur et regarde la rue.

«Si vous regardez dehors, vous voyez ces gens qui marchent devant les Galeries Lafayette. La vie est là, ce qui compte c’est la façon dont on la regarde. C’est toujours différent, ou toujours pareil. Mais si l’on s’intéresse aux détails, on peut tout transformer. Si vous avez l’habitude d’enjamber une barrière en mettant toujours d’abord le pied droit, Merce disait "essayez le gauche".»

Et le monde vacille.


© Benhamou / Opéra national de Paris

«J'ai une maison en Bretagne près d'une réserve d'oiseaux, raconte Brigitte Lefèvre. C'est un paysage où il ne se passe pas grand-chose d'autre que le vol des oiseaux, qui viennent, qui passent près de la maison. C'est le calme, avec de la vie qui passe. Je crois que Merce m’a appris à aimer ce paysage

La danse de Merce Cunningham, en dépit de son absence de clé, de message, de narration, ou pour cela précisément, est parfois perçue comme complexe. «Mais pas par les enfants», précise Swinston.

«Nous avons travaillé avec des enfants et ils saisissent très bien la danse de Merce, parce qu’ils n’ont pas de préconception sur ce que la danse est censée être.»

Ils peuvent recevoir n’importe quelle façon de penser, puisqu’ils n’ont pas encore forcément forgé la leur. Dressez une table avec les hors d’œuvres, les plats, les desserts mêlés, aucun enfant ne se gênera pour commencer par le dessert.

Il n’y a rien à comprendre chez Merce Cunningham, mais une disponibilité à avoir face à la nouveauté. Ses pièces mettent en mouvements, chaque fois renouvelés, ces mots qu’Yves Bonnefoy appliquait à la poésie:

«Une grande œuvre est bien moins la réussite d’une personne que l’occasion qu’elle donne à d’autres de recommencer la recherche

Charlotte Pudlowski

  • Un Jour ou Deux à l'Opéra Garnier, jusqu'au 10 novembre. La pièce est précédée d'une création de Marie-Agnès Gillot.
  • Si vous voulez découvrir plus amplement le travail de Merce Cunningham, allez jeter un oeil au site «Mondays with Merce» dont le chorégraphe, très intéressé par les nouveaux médias, avait souhaité la mise en place. Avec toutes sortes d'archives, des vidéos montrant l'enseignement de sa technique, des répétitions, interviews etc. 
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L'AUTEUR
Charlotte Pudlowski est journaliste à Slate.fr - culture notamment. Elle a travaillé à 20 Minutes, contribué à Snatch, Megalopolis et au World Policy Journal. La suivre sur Google+. Ses articles
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Publié le 06/11/2012
Mis à jour le 06/11/2012 à 17h14
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