Monde

Sandy et le changement climatique: les climatologues dans la tempête

Slate.fr, mis à jour le 31.10.2012 à 16 h 02

Croisement entre l'ouragan et la tempête hivernale, Sandy est un «phénomène hybride» mal connu des climatologues. Deux spécialistes expliquent ce phénomène et l'impact que pourrait jouer le changement climatique

L'ouragan Sandy s'approche des Bahamas sur cette photo satellite du NOAA (National Oceanic and Atmospheric Administration) prise le 25 octobre 2012. REUTERS/Images.

L'ouragan Sandy s'approche des Bahamas sur cette photo satellite du NOAA (National Oceanic and Atmospheric Administration) prise le 25 octobre 2012. REUTERS/Images.

A chaque catastrophe naturelle, la question de l'impact du changement climatique se réinvite dans le débat. Deux climatologues américains, Kerry Emanuel du MIT et Kevin Trenberthn du National Center for Atmospheric Research, ont répondu aux questions de Slate.com sur la super-tempête Sandy et l'impact de la température et du niveau de l'océan sur les dégâts qu'elle peut occasionner.

1. Un phénomène que les scientifiques ne comprennent pas bien

Pour le climatologue Kerry Emanuel, du MIT, l'ouragan Sandy est une tempête hybride, un phénomène rare que les scientifiques ne connaissent pas bien. Il affirme que ce genre de précipitations diluviennes et dévastatrices risque de se répéter à l'avenir, à cause du changement climatique.

Lisa Palmer: Pour certains scientifiques, le gigantisme de Sandy n'est pas lié au changement climatique. Pour d'autres, toutes les tempêtes seront à l'avenir plus ou moins associées au changement climatique, vu que le phénomène a désormais modifié le contexte météorologique général. Que dit la science?

Kerry Emanuel: Il est exact de dire que vous ne pouvez attribuer aucun phénomène [météo] individuel à quoi que ce soit, ni au changement climatique, ni à El Niño, ni encore à la visite matinale de votre grand-mère chez le dentiste. C'est tout bonnement impossible, dès que vous êtes face à un phénomène unique. Voilà, c'est la règle du jeu. Maintenant, Sandy est un exemple de ce que nous appelons des tempêtes hybrides.

Ces phénomènes fonctionnent selon les mêmes principes que les ouragans, mais ont aussi à voir avec les tempêtes hivernales. Les ouragans et les tempêtes hivernales sont alimentés par des sources d'énergie totalement différentes. Les ouragans tirent leur énergie de l'évaporation de l'eau de mer. Les tempêtes hivernales, des contrastes thermiques horizontaux de l'atmosphère. Les tempêtes hybrides sont donc capables d'exploiter ces deux sources d'énergie –d'où leur potentielle puissance.

LP: Que savons-nous du rapport entre ces phénomènes hybrides et le changement climatique?

KE: Ma profession n'a pas compilé suffisamment de données climatologiques sur ces phénomènes. La climatologie des ouragans est fantastique, mais la climatologie des phénomènes hybrides est tout à fait médiocre. Et c'est complètement de notre faute, nous n'avons pas bien fait nos devoirs. Nous n'avons aucune bonne base théorique ni de bons modèles qui nous diraient comment les tempêtes hybrides risquent d'évoluer avec le climat. En d'autres termes, ma profession ne sait pas comment les tempêtes hybrides réagiront au climat. J'en suis persuadé.

D'après moi, quiconque vous dit le contraire n'est pas honnête avec vous. Nous ne le savons pas. Ce qui ne veut pas dire que le changement climatique ne va pas influer sur ces phénomènes, mais cela signifie simplement, franchement, que nous ne le savons pas. Nous ne les avons pas suffisamment étudiés. Ce n'est pas parce qu'il est impossible de le savoir, c'est parce que nous n'en savons rien.

LP: La saison des ouragans va-t-elle durer plus longtemps avec le changement climatique?

KE: Non, je ne pense pas. En vrai, les données vont dans les deux directions, mais à ma connaissance, rien n'indique de bouleversement majeur. Ce qui ne veut pas dire que rien ne va changer, mais les meilleurs modèles ne font état que d'infimes modifications dans la saisonnalité des tempêtes.

LP: Avec des tempêtes comme Sandy, quels sont les facteurs les plus importants liés au changement climatique?

KE: Avec Sandy, un gros facteur ce sont les eaux côtières. Pour une raison quelconque, les eaux côtières sont cette année plus chaudes que la normale. Ce qui veut dire davantage de vapeur d'eau dans l'atmosphère. Si nous n'avions pas eu ces eaux chaudes près des côtes, Sandy aurait probablement généré moins de précipitations. Ça, vous pouvez le dire.

L'une des prédictions les plus robustes de la recherche climatique, c'est que toutes les tempêtes, quelles qu'elles soient, vont produire à l'avenir davantage de précipitations, car il y aura tout simplement davantage de vapeur d'eau dans l'atmosphère, à mesure qu'elle se réchauffera. Et c'est très important, compte-tenu des inondations que la pluie peut provoquer.

Le deuxième ouragan le plus catastrophique survenu dans l'hémisphère occidental date de 1998 [l'ouragan Mitch], et il l'a été à cause de ses précipitations diluviennes. Le plus dévastateur, ce n’était pas les vents, ou même les marées de tempêtes, ce sont 11.000 personnes qui ont été emportées par des crues subites en Amérique Centrale. Ne sous-estimez pas le rôle des précipitations. On pense toujours aux ouragans en termes de vent violent, ou même de houle, mais il faut aussi vraiment faire très attention aux pluies.

2. A l'avenir, ce type d'ouragan pourrait être plus dévastateur

Pour le climatologue Kevin Trenberthn du National Center for Atmospheric Research (Centre national pour la recherche atmosphérique), le changement climatique peut aggraver la violence des super-tempêtes. Et avec l'augmentation du niveau de la mer, ce sont les dégâts qui peuvent être amplifiés.

Un homme marche dans Ocean City (Maryland) après le passage de Sandy, le 29 octobre. REUTERS/Kevin Lamarque.

Lisa Palmer: La plupart des scientifiques hésitent à corréler une tempête isolée avec le changement climatique, mais l'augmentation du niveau de la mer est à la fois désastreuse et clairement liée au réchauffement.

Avec un niveau de la mer élevé, un phénomène extrême n'a plus besoin de grand-chose pour submerger les digues et les défenses côtières. A quoi devons-nous nous attendre avec Sandy?

Kevin Trenberth: Souvent, on donne cette image d'une augmentation lente et progressive du niveau de la mer, d'environ 3 mm par an. Vous pouvez rester là, à regarder l'eau arriver à vos pieds, puis à vos chevilles et vous dire, enfin, qu'il serait peut-être temps de faire quelque-chose. Mais ce n'est pas comme ça que ça marche. L'augmentation du niveau de la mer se fait de manière épisodique. A un moment donné, tout vous semble bénin, puis une semaine plus tard, c'est une tempête comme Sandy qui s'annonce, avec des vagues énormes, parfois de plus de 6 mètres de haut, des marées de tempêtes dévastatrices et des dégâts effroyables.

LP: La tempête Sandy est-elle une conséquence directe du changement climatique?

KT: Avec Sandy, la plupart des phénomènes sont météorologiques, donc largement aléatoires, mais ils se déroulent dans un environnement où l'océan est un peu plus chaud, où l'air au-dessus de l'océan est un peu plus chaud et humide... et c'est de là qu'une tempête tire son énergie. Ce qui augmente en particulier les risques de très fortes précipitations et d'inondations.

La chose à savoir, c'est que les tempêtes hybrides sont des phénomènes aléatoires. De la pure incertitude. Mais avec les ouragans, la composante environnementale est très importante. Les ouragans sont très dépendants de l'environnement –et des changements environnementaux modifient donc les ouragans. Quand la température de la mer est élevée, comme aujourd'hui, l'atmosphère est plus humide, et il y a donc un risque que la tempête soit plus intense, et peut-être plus imposante.

LP: Quel est l'impact du changement climatique dans cette tempête?

KT: Ici, la composante climatique c'est que la température de la mer est plus élevée. Il y a donc davantage d'humidité dans l'atmosphère, ce qui alimente la tempête, et accroît les précipitations. Les pluies pourraient être de 5 à 10% plus importantes à cause du changement climatique. La hausse du niveau de la mer s'accélère, elle aussi. Ces vingt dernières années, il a augmenté d'un peu plus de 5 centimètres et demi. Ce qui peut sembler faible, mais j'en reviens à ce que je disais plus haut, sur le fait que le phénomène est amplifié dans les régions côtières. Mais avec Sandy, il y a aussi plein d'autres aspects à prendre en ligne de compte.

LP: Comment Sandy peut-elle amplifier les précipitations et les effets de l'augmentation du niveau de la mer?

KT: Près des côtes, la température de l'eau est environ 2,7°C au-dessus des normales. Vous pouvez attribuer environ un demi degré au changement climatique, et le reste relève des variations naturelles. Des eaux plus chaudes amplifient les précipitations et jouent sur la nature de la tempête. De plus, les eaux de l'Atlantique sont en train de s'accumuler sur la façade atlantique, et même sans marées de tempêtes, le niveau de la mer est déjà 30 à 60 centimètres au-dessus des normales, à cause des conditions météo de la région. Ce à quoi s'ajoutent ensuite les marées de tempête. Puis les vents, et tout le reste, ce qui explique des prévisions de plus de 3 mètres dans les environs de New York. 

Même si la tempête se contente de faire ce qu'elle fait d'habitude, le fait que le niveau de la mer ait augmenté d'un peu plus de 15 cm en un siècle, et qu'il soit aujourd'hui plus élevé qu'à n'importe quel autre moment de notre histoire récente, signifie que les régions côtières seront davantage sujettes à l'érosion, causée en particulier par le déferlement des vagues. Par conséquent, je m'attends à ce qu'il y ait des phénomènes plutôt inattendus le long des côtes.

Propos recueillis par Lisa Palmer

Traduit par Peggy Sastre

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