Ayrault, Internet et les tabous

Jean-Marc Ayrault dans une école du nord de la France, le 4 septembre. REUTERS/Charly Triballeau/Pool

Jean-Marc Ayrault dans une école du nord de la France, le 4 septembre. REUTERS/Charly Triballeau/Pool

La presse ne s'acharne pas sur le Premier ministre, c'est le Premier ministre –comme Nicolas Sarkozy en son temps– qui n'a pas intégré les exigences des nouveaux médias.

De façon maintenant habituelle, les proches du Premier ministre accusent la presse de s’acharner et d’être le carburant de sa déconfiture. C’est vrai et faux à la fois à la fois.

Commençons par ce qui est faux: il n’y a pas une volonté particulière de dénigrement systématique, il n’y a pas une cabale journalistique pour dézinguer le pouvoir quel qu’il soit.

On accusait déjà la presse de s’acharner contre Nicolas Sarkozy. La raison avancée par l’UMP était toute trouvée: «La presse est de gauche!» On accuse maintenant la presse de vouloir couler le Premier ministre: la raison est toute trouvée: «La presse est vendue à l’idéologie libérale!» Tout ça n’a pas de sens.

Ce qui est vrai, en revanche, c’est que et Nicolas Sarkozy et Jean-Marc Ayrault ont un problème d’adaptation au monde médiatique tel qu’il est devenu. Non pas parce qu’ils SONT Nicolas Sarkozy et Jean-Marc Ayrault mais parce que le monde politique français vit toujours avec des réflexes d’avant Internet et le numérique et que ces deux hommes (à deux moments différents) ont été et sont au devant de la scène et l’occupent quotidiennement.

Nicolas Sarkozy subissait la salutaire tyrannie de la cohérence imposée par Internet ainsi que l’accessibilité immédiate et pour chacun à l’archive politique. Il parlait beaucoup et donc pouvait être mis en contradiction avec lui-même à tout moment.

Son hypermédiatisation volontaire, qui était efficace au temps de la seule télévision, devient impraticable au temps des moteurs de recherche et de la numérisation des images et du son, disponibles pour tous. Jean-Marc Ayrault ne semble pas non plus avoir intégré les exigences des nouveaux médias.

Que s’est-il passé avec le Parisien? Le Premier ministre a répondu à des lecteurs convoqués par ce journal. Il estimait qu’il s’agissait d’une forme d’interview alors que c’était une conversation. Le lecteur prenait la place du média. Le lecteur n’était plus au bout de la chaîne mais était devenu le médiateur. Or on ne négocie pas avec le lecteur. Ça change tout.

Ce n’est pas une interview à l’écrit que l’on relit et peaufine. C’est une règle, normalement l’interviewé donne son avis final après avoir modifié ses réponses s’il le souhaite. Là, c’était impossible, l’entretien était filmé pour Internet et il n’y avait pas de retouches envisageables. Cela dit, Jean-Marc Ayrault aurait pu faire cette gaffe sur les 39 heures en direct à la radio.

Ses errements médiatiques traduisent d’abord des incertitudes politiques et ça, il n’y a plus beaucoup de moyens de le masquer dans un univers d’infos en continu et de commentaires permanents. Tous les gouvernements sont confrontés à la gestion de leurs revirements. Chacun trouve le moyen de les justifier.

Vous avez remarqué, la dernière mode c’est d’affirmer vouloir briser un tabou. Tabou est devenu le mot magique qui transforme une girouette honteuse en pragmatique vertueux. Quand un politique veut faire, finalement, ce qu’il dénonçait avant, il ne varie pas, il ne réalise pas son erreur, il ne fait pas amende honorable, il ne dit pas «j’avais tort, je change d’avis»... Il dit: «je brise un tabou.» C’est quand même plus classe, non?

Tiens, je faisais attention à ma ligne mais finalement je me briser un petit tabou, je vais reprendre une viennoiserie.

Thomas Legrand

A LIRE AUSSI