France

Il est un peu facile de se moquer de Montebourg

Gérard Horny, mis à jour le 02.11.2012 à 7 h 36

Certes, ses sorties contre les patrons français, la Corée, la Chine et l’Organisation mondiale du commerce (OMC) peuvent handicaper le gouvernement. Mais a-t-il si tort que ça?

Port de Dalian, dans la province du Liaoning, au nord-est de la Chine, en juin 2012. REUTERS.

Port de Dalian, dans la province du Liaoning, au nord-est de la Chine, en juin 2012. REUTERS.

Arnaud Montebourg agaçait déjà en France, il commence maintenant à se faire des ennemis sur la scène internationale. Les dernières polémiques, l’une concernant la Corée et la Commission européenne, l’autre l’OMC méritent d’être rappelées et analysées, car elles éclairent de façon intéressante le débat sur la question du patriotisme économique.

Les premières escarmouches ont eu lieu à propos de la forte hausse des importations de voitures sud-coréennes, alors que le marché européen de l’automobile s’effondre et que les constructeurs français sont en difficulté. Le ministre du Redressement productif multiplie les attaques contre les constructeurs coréens, la demande est faite à la Commission européenne de surveiller les importations en provenance de Corée et voir s’il ne faut pas remettre en cause l’accord de libre échange entré en vigueur en juillet 2011.

Parmi les griefs formulés par le ministre envers les constructeurs coréens, on trouve pêle-mêle des garanties plus longues sur les véhicules accordées ici (jusqu’à sept ans) que dans leur pays d’origine et des conditions de travail médiocres. De fait, cet été, les salariés coréens d’Hyundai et Kia ont dû batailler pendant six semaines pour obtenir des hausses de salaires, des primes et surtout l’arrêt du travail de nuit et des services continus de 10 heures.

Hyundai et Kia dans le collimateur

Les Coréens ont répliqué que les voitures de leurs marques vendues en France étaient fabriquées de façon très majoritaire en République tchèque, en Turquie ou en Inde et non en Corée, ce qui excluait toute mise en cause l’accord de libre échange passé avec l’Union européenne, et que de surcroît le plus grand exportateur en France de voitures made in Korea était Renault, aves les Latitude et Koelos fabriquées par sa filiale Samsung Motors.

La Commission européenne a répondu sèchement au ministre français:

«Les conditions juridiques pour l’introduction d’un tel mécanisme de surveillance ne sont pas remplies.»

Les statistiques apportées par la France pour justifier sa demande portaient sur une période trop courte pour être significative; la France était même moins frappée que le reste de l’Europe par les importations de modèles Hyundai ou Kia et, de toute façon, l’Union européenne avait vu ses ventes progresser de façon nette en Corée depuis l’entrée en vigueur de l’accord de libre échange et donc il n’y avait pas lieu de crier au feu. Dans un entretien accordé au Figaro le 23 octobre, Karel de Gucht, commissaire européen chargé du commerce, s’en prenait vivement à Arnaud Montebourg: son raisonnement, affirmait-il, «ne tient pas la route».

Entre-temps, notre ministre, toujours sur la brèche, avait posé en marinière avec des produits français en évidence pour le Parisien et Pascal Lamy, directeur général de l’OMC, s’en émouvait, déplorant le passage du «patriotisme économique» au «protectionnisme patriotique». La réponse n’a pas tardé: «Le bilan du libre-échange mondial proposé par l’Organisation Mondiale du Commerce est un désastre. On a laissé entrer la Chine dans l’OMC sans aucune contrepartie» et Pascal Lamy ferait mieux de «s’occuper de rééquilibrer les rapports déséquilibrés entre nations industrielles pour défendre aujourd’hui l’industrie française et européenne».

Du patriotisme économique au protectionnisme patriotique

Comment faut-il interpréter ces polémiques et quels enseignements peut-on en tirer?

Premier point: ce n’est pas simple! Certes, contrairement à ce qu’affirme la Commission européenne, la hausse des ventes de Hyundai et Kia est plus rapide en France (respectivement 38,6% et 22,3% sur les neuf premiers mois de l’année) que dans la moyenne de l’Europe (respectivement 9,6% et 20,5%) où le marché est en net repli (de 7,2% sur neuf mois). Mais la Commission ne peut se prononcer que sur les chiffres européens et, pour déclarer ces ventes sous surveillance, il lui faudrait établir que leur évolution est anormale.

De surcroît, déclencher des procédures de ce genre peut provoquer des mesures de rétorsion: on ne le fait sans des raisons très puissantes. De toute façon, comme le souligne Pascal Lamy, pour exporter, il faut aussi importer. Lorsque le Premier ministre et la ministre du Commerce extérieur vont en Asie du sud-est pour promouvoir les produits français, des déclarations intempestives comme celles d’Arnaud Montebourg peuvent compliquer leur tâche.

La mondialisation remise en cause

Pour autant, faut-il se moquer, comme il est de bon ton de le faire d’un ministre qui dénonce une «concurrence déloyale et une mondialisation scandaleusement déloyale»? La mondialisation sous sa forme actuelle est-elle vraiment la forme la plus aboutie de la coopération internationale? On peut en douter.

Reprenons les arguments classiques des adeptes de la pensée libérale qui poussent à l’ouverture sans limites des frontières. L’idée générale est la suivante: si chacun se spécialise dans ce qu’il sait le mieux faire, on aura une efficacité maximale du capital et les prix les plus bas; chacun s’en portera mieux. Mettre des entraves aux échanges internationaux, c’est encourager la survie de producteurs peu performants; le capital qu’ils immobilisent pourrait sans doute trouver un meilleur emploi ailleurs.

Quant aux consommateurs, s’ils paient certains produits plus cher que cela ne serait le cas sur un marché ouvert, ils y perdent en pouvoir d’achat et le surprix qu’ils paient pour certains produits les empêche de consommer d’autres produits dans d’autres domaines, ce qui pénalise d’autres producteurs qui mériteraient peut-être d’être davantage encouragés que celui que l’on protège par des droits de douanes ou d’autres mesures. En somme, la protection aux frontières est nocive pour tout le monde, y compris pour le pays qui croit se protéger ainsi.

Choc de compétitivité

Cette théorie n’est pas absurde. Dans l’absolu, elle est d’une logique impeccable. Mais l’économie s’applique à une réalité complexe face à laquelle les raisonnements abstraits paraissent nettement mois pertinents que sur le papier. Prenons l’exemple de la Chine, devenue en trois décennies «l’atelier du monde», selon la formule fréquemment employée. Comment appliquer à son cas la théorie de l’avantage comparatif? Peut-on sérieusement considérer qu’elle est la meilleure dans pratiquement tous les domaines? En revanche, on voit bien comment elle a su vendre au reste du monde sa main d’œuvre bon marché et son ordre social: venez chez nous créer des emplois, vous ferez des profits exceptionnels.

Le message a été fort bien entendu et les capitalistes du monde entier ont trouvé que les communistes chinois étaient devenus des gens très fréquentables. Mais le panorama de l’économie mondiale en a été bouleversé. D’autres pays d’Asie avaient déjà suivi la voie d’un développement fondé sur les exportations: c’est notamment le cas de Hong Kong, du Japon et de la Corée. Certains secteurs en avaient touchés de plein fouet en Europe et aux Etats-Unis (le textile, la sidérurgie, l’automobile, la photographie, etc.). Avec la Chine et sa population active d’un milliard de personnes, l’affaire a pris une tout autre dimension: c’est l’ensemble de l’économie mondiale qui a subi un choc de compétitivité.

Les conséquences commencent à apparaître maintenant dans tout leur ampleur. Les inégalités sont peut-être en train de se résorber entre nations riches et nations pauvres, mais elles ont plutôt tendance à se creuser à l’intérieur de chaque pays entre ceux qui profitent de la mondialisation et ceux qui la subissent.

Economistes et opinion publique: le grand divorce

Faut-il s’étonner de voir une montée des tentations protectionnistes dans l’opinion publique à droite comme à gauche de l’échiquier politique? C’est plutôt le contraire qui serait surprenant. Le discours des économistes est inaudible. Il faut s’adapter, disent-ils. C’est bien ce qu’essaient de faire des millions de gens dans ce pays qui constatent pourtant que l’on n’a plus besoin d’eux et que personne n’a rien à leur proposer. Les vertus de la répartition du travail selon les règles de l’avantage comparatif les font bien rigoler: ils sont contents de pouvoir trouver des chemises à 10 euros qu’ils paient avec leur indemnité de chômage ou leur RSA, mais ils préféreraient les payer 20 euros avec un salaire.

La vieille Europe n’est pas seule concernée. Aux Etats-Unis aussi, on a vu apparaître un chômage de longue durée complètement inhabituel et des zones industrielles se transformer en déserts. Et dans tous les grands pays industriels où le chômage est relativement bas, on voit que ce résultat ne peut être atteint qu’au prix d’un développement du travail partiel ou des salaires très bas.

Enfin, on constate que la compétition est loin de se faire à la loyale. La Commission européenne a publié en juin dernier une étude dans laquelle elle montre que depuis le début de la crise en 2008 534 mesures restrictives ont été prises dans le monde, contrairement aux engagements pris par les pays du G20 de ne pas céder à la tentation du repli sur soi et de ne pas mettre des obstacles au commerce.

Un jeu déloyal pratiqué de façon peu loyale

Pour l’essentiel, ces mesures ont été prises par des pays émergents, mais quelques pays membres de l’OCDE, comme la Corée, les Etats-Unis, le Canada ou le Japon y ont eu recours aussi. Arnaud Montebourg qui reproche à l’OMC d’avoir accepté la Chine sans contrepartie pourra bientôt lui reprocher d’avoir accepté la Russie, entrée dans l’OMC le 22 août dernier alors que c’est le pays qui a adopté au cours des dernières années le plus de mesures protectionnistes, juste après l’Argentine.

Bref, non seulement la liberté du commerce telle qu’elle est pratiquée dans le monde actuel n’est pas forcément la règle du jeu la plus adaptée aux besoins de la majorité de la population, mais en plus cette règle n’est pas appliquée par tous de façon très honnête (et l’on ne parlera pas ici des pratiques qui échappent à la comptabilité comme les manipulations du taux de change).

Arnaud Montebourg en fait sans doute un peu trop et trop bruyamment, il n’en demeure pas moins que la relocalisation de l’emploi est un thème qui ne peut être ignoré: croit-on qu’il sera possible de faire accepter un taux de chômage durablement élevé à des gens qui voient que la majorité des produits qu’ils consomment sont fabriqués à l’étranger? Les doctes raisonnements économiques risquent de finir par être de peu de poids face à des discours nationalistes et protectionnistes autrement plus inquiétants que ceux tenus par le ministre du Redressement productif.

Gérard Horny

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