Culture

«Une famille respectable», de Massoud Bakhsi: l'Iran a une histoire

Temps de lecture : 2 min

Avec ce premier film, le réalisateur nous offre un film noir et hanté.

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Mehrdad Sedighian © Pyramide Distribution

Cela commence comme un polar, qui semble dévier vers une chronique familiale, qui bientôt se transforme en film noir, teinté de fantastique.

Qui manipule qui? Quel est le sens de ces échanges et de ces trafics –de paroles, d’argent existant ou promis, de documents, de sentiments? Pourquoi le personnage a-t-il été kidnappé, et par qui?

Pour son premier film, Massoud Bakhshi construit avec un impressionnant mélange de rigueur et de liberté un récit tortueux, qui peu à peu montre qu’il raconte en effet l’intrigue du film, mais aussi bien davantage.

Quoi? On ne dévoilera pas ici les ressorts dramatiques, mais une des dimensions essentielles d’Une famille respectable est de rappeler vigoureusement ce fait à la fois évident et partout occulté: l’Iran a une histoire.

Que ce soit le traitement du pays dans l’actualité médiatique, où le pays semble figé dans une immédiateté presque toujours réduite à des schémas simplistes et à des traits folkloriques, ou dans la représentation qu’en donne le cinéma iranien, sous le signe d’un éternel présent, la réalité, la complexité et les effets de l’histoire de l’Iran contemporain sont pratiquement invisibles.

Il est d’ailleurs significatif que ce soient des Iraniens vivant à l’étranger qui seuls s’y confrontent. Il y a trois ans, Women Without Men de Shirin Neshat rappelait l’écrasement de la démocratie iranienne incarnée par le Dr Mossadegh à l’instigation des Américains et des Britanniques en 1953.

Cette fois, ayant, lui, réussi à tourner en Iran, Bakhshi rappelle l’extraordinaire séisme qu’a été la guerre Iran-Irak, du temps où tous les Occidentaux –à commencer par la France– armaient Saddam Hussein pour bombarder les populations civiles, et les effets ravageurs de ce conflit sur la société iranienne, conflit qui aura laissé en ruine morale collective et rapport humains autant que villes rasées et milliers de jeunes gens massacrés.

Récit contemporain travaillé de l’intérieur par les souvenirs de la guerre, et des détournements (de fonds, d’image, de morale) qu’elle a suscité, Une famille respectable est un véritable film noir. C’est-à-dire un film à la trame tendue par un enchevêtrement de complots émaillés de meurtres et de coups de théâtre, mais surtout un film hanté. Hanté par la noirceur d’un rapport au monde, où la folie des uns et la veulerie des autres ne cessent de creuser des abîmes qui excèdent le sens romanesque des péripéties.

Servi par un sens de la mise en image et de la captation de l’intensité des présences –on n’est pas près d’oublier la scène de l’enterrement, ou l’étrange voyage en taxi de Chiraz à Téhéran– le film circule dans les ruelles anciennes, les cimetières des martyrs de la guerre et les immeubles ultramodernes des nouveaux riches, entre délire religieux, machisme, lâcheté, appât du gain, corruption mafieuse.

Comme lui, le personnage principal erre, incapable d’avoir prise sur cette réalité qu’il retrouve après s’en être longtemps éloigné grâce à un exil européen qu’on devine confortable. Jusqu’à l’apparition du mouvement vert, les forces qui travaillent l’Iran actuel interfèrent avec le cours de ce qui ressemble de plus en plus à un cauchemar. Et par un heureux mouvement intérieur, c’est ce glissement vers l’abstraction qui donne à l’ensemble sa matérialité, et la certitude des puissants échos avec la réalité qu’il éveille.

Jean-Michel Frodon

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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