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Home évite les questions qui fâchent

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 11.06.2009 à 10 h 06

La symbolique est lourde: le film Home débute par un curieux ballet de noms des marques du groupe PPR (Gucci, Conforama, Puma, Fnac, etc.) qui, une fois réunis, dessinent les lettres du titre. Yann Arthus-Bertrand, que certains ont déjà surnommé l'hélicologiste, ne voit pas de contradiction à faire financer un film sur la préservation des ressources naturelles de la planète par quelques représentants d'un commerce mondialisé toujours plus gourmand en matières premières et en dépenses d'énergie. Même si le groupe de François Pinault s'est doté en 2003 d'une Direction RSE (Responsabilité Sociale des Entreprises)...

Si on voulait tomber dans la facilité, on poursuivrait en déplorant qu'un film qui se bat contre l'uniformisation des modes de vie et de consommation (comme lors de la séquence d'un quartier résidentiel de Pékin où «les pavillons standardisés ont effacé les pagodes») soit coproduit par EuropaCorp, la firme de cinéma française la plus portée sur le blockbuster exportable.

Mais l'essentiel ne réside sans doute pas dans l'enregistrement de ces quelques fausses notes auquel n'échappe désormais aucun projet labellisé écologiste. Et la polémique sur le coût carbone de l'opération et le choix du réalisateur d'utiliser un hélicoptère, transport extrêmement polluant, ne nous avance pas à grand-chose, sinon à considérer qu'un bon écologiste est un écologiste qui reste chez lui ou, à la rigueur, emprunte un Velib' pour réaliser ses documentaires de sensibilisation.

Car sensibilisation il y a. «YAB» dispose d'un fort capital de sympathie initial, décuplé par l'envergure planétaire de la communication de lancement du film. Malgré toutes ces réserves, le baroudeur devenu célèbre depuis le succès de La Terre vue du ciel poursuit avec un certain panache son entreprise désintéressée d'appel au changement des comportements, mission honorable à laquelle on peut rendre hommage.

Signe des temps, l'écologie est devenue depuis quelques années une valeur montante, à la mode, dont il faut se revendiquer pour être moderne. Nicolas Hulot avait hissé le thème de la protection de la planète au-delà des partis politiques français lors de la dernière présidentielle. YAB, à la suite de son homologue américain Al Gore, en fait une préoccupation universelle. Avec sa Vérité qui dérange, l'ancien candidat à l'élection présidentielle américaine ne dérangeait déjà personne. YAB est allé plus loin dans la neutralisation des idées écolo en nous proposant une ode quasi-mystique à la nature et - malgré tout - à l'homme, ce sympathique homo sapiens qui aurait un peu forcé sur les émissions de gaz à effet de serre au cours des dernières décennies.

Sur les pages web de l'inventif dictionnaire du futur, on peut lire un néologisme qui résume assez bien la posture de ces nouveaux Abbé Pierre de l'écologie : les «enverdeurs». Un enverdeur est, selon l'auteur, un « intégriste de l'écologie qui critique en permanence les pratiques pas assez vertes de ses proches ». Mais l'enverdure est-elle efficace politiquement ?

Il ne reste plus que dix ans à l'humanité. Tel est le message clé du film. Volontariste, YAB nous dit aussi par l'intermédiaire de la voix off de Jacques Gamblin qu'il est trop tard pour être pessimiste. Qu'il faut agir. Mais le film ne s'arrête pas à un constat climatique et géologique désastreux, formulé à l'issue d'un belle introduction qui comble nos lacunes en histoire de la vie. Il va plus loin et aborde la question des conséquences humaines de tels bouleversements de notre environnement. Déplacements de populations, famine, pauvreté, raréfaction des ressources. Pourtant la Terre ne manque pas d'atouts, comme le souligne le commentaire : « C'est une vérité mondiale. La moitié des pauvres de la planète vit dans des pays riches en ressources. Notre mode de développement n'a pas honoré ses promesses... Aujourd'hui la moitié de la richesse mondiale est détenue par 2% des plus riches. De telles disparités peuvent-elles encore durer ? »

Et puis... YAB décide de s'arrêter là où ça devenait intéressant. Parce que, une fois qu'on nous a expliqué à quel point tous les processus étaient liés dans la nature, et comment l'humanité courrait à un désastre maintes fois annoncé, on est en droit de se poser quelques questions. Qui poursuit cette entreprise suicidaire et pour quel motif ? Qui prive ainsi la moitié des pauvres de la planète de ses ressources ? Qui sont ces heureux 2% de privilégiés qui concentrent une telle partie des richesses mondiales ? Et, surtout, quel est ce « mode de développement » qui n'a pas tenu ses promesses... N'y a-t-il pas un mot pour ça dans les livres d'économie... Quelque chose comme le « capitalisme », par exemple?

Croissance et respect de l'environnement: les deux termes sont-ils vraiment compatibles? Les enverdeurs nous effraient, ils nous (dé)moralisent, parfois même ils nous ennuient. Mais jamais ils ne nous aident à comprendre les mécanismes destructeurs de l'exploitation des ressources naturelles... et humaines. Avec eux, tout est affaire d'«homo sapiens», gentil humain passagèrement égaré qu'il convient de sensibiliser pour qu'il réapprenne des relations fondées sur «la mesure, l'intelligence et le partage». C'est beau, c'est juste et c'est souhaitable. Mais les citoyens sont-ils décérébrés au point qu'il faille leur servir telle soupe humaniste? Le temps des chansons engagées de Lennon et du charity business n'est-il pas révolu depuis des lustres?

Les «mutins de panurge» que critiquait l'essayiste Philippe Muray ont pour eux l'emballement médiatique et la bonne conscience contemporaine, toujours prompte à défendre des causes contre lesquelles nul n'ose s'opposer ouvertement. Aujourd'hui les publicités corporate des pétroliers ont remplacé les plateformes offshore par de longs travelling sur des collines verdoyantes et le discount adopte les labels bio et commerce équitable. La récupération des nobles causes écologiques par les entreprises a été si rapide qu'elle a pris de vitesse nombre de critiques qui paraissent désormais décalées et bien faibles. Ces dernières effleurent les thèmes importants, mais ne prononcent jamais les mots qui fâchent au risque de politiser le débat.

Avec leurs films à grand spectacle et leurs appels grandiloquents, YAB et les enverdeurs ouvrent-ils un débat salutaire ou s'enfoncent-ils dans les poncifs d'un développement durable passé en l'espace de quelques années du projet politique au plan marketing obligé ? Le film devait à l'origine s'appeler Boomerang. Pourquoi avoir changé un si bon titre ? Sans doute dans ce souci de positiver, quitte à perdre un peu de la vigueur du propos initial.

Le film Home est beau et positif, et ce sont de grandes qualités pour toucher un public large. Mais à trop confondre film engagé et bluette hollywoodienne, on finit par obtenir un effet paradoxal sur le consommateur - spectateur. Prise de conscience suivie de déculpabilisation instantanée : il suffirait de réfléchir à ce que l'on achète, indique en substance le film, pour inverser la tendance climatique annoncée. Réfléchir. Acheter. Cherchez l'erreur !

Entre greenwashing et capitalisme vert, quel message nous délivre finalement Home? Que l'écologie est la première priorité et que seule une union sacrée peut éviter l'irréparable. Il y a deux mois, on demandait au capitalisme, qui a pour loi unique d'encourager l'accumulation, de se moraliser pour surmonter la crise financière. Voilà qu'on l'intime aujourd'hui de sauver la nature elle-même. Mais une question reste en suspens: a-t-il vraiment été inventé pour servir de si nobles finalités? On attend avec impatience un autre film pour y répondre.

Jean-Laurent Cassely

Photo: Reuters

Jean-Laurent Cassely
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Journaliste
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