France

35 heures, immigration: les «sujets tabous» dont les politiques adorent parler

Grégoire Fleurot, mis à jour le 30.10.2012 à 18 h 27

Jean-Marc Ayrault a agité une partie de la classe politique en affirmant que le retour à la semaine de 39 heures n'était pas tabou.

A l'Assemblée nationale le 19 décembre 2008, REUTERS/Charles Platiau

A l'Assemblée nationale le 19 décembre 2008, REUTERS/Charles Platiau

«Aujourd’hui, les 35 heures uniformes et obligatoires n’existent plus. Pour autant, je considère qu’il n’est pas de sujet tabou.» Cette phrase n’a pas été prononcée par Jean-Marc Ayrault mais par Nicolas Sarkozy, alors président de la République, lors de ses vœux aux partenaires sociaux en janvier 2011.

Elle montre que le Premier ministre socialiste n’est pas le premier à avoir utilisé l’expression «pas de sujet tabou» à propos de la réforme emblématique de Martine Aubry.

Immigration

En fait, dire qu’un sujet n’est pas tabou est une spécialité politique française qui peut s’appliquer à tous types de sujets, même si un domaine l’emporte largement sur les autres en la matière, l’immigration.

Pendant la campagne présidentielle de 1995, Philippe de Villiers déplorait déjà que l’immigration était un sujet tabou chez les autres candidats. L’expression était reprise deux ans plus tard aux législatives par Jean-Marie Le Pen.

Dès juillet 2005, Nicolas Sarkozy prépare ce qui deviendra l’un des grands thèmes de sa campagne présidentielle de 2007 en annonçant que «l'immigration n'est pas un sujet tabou». En mai 2006, il répète:

«Dans une démocratie moderne, l’immigration ne doit pas être un sujet tabou.»

En 2010, Marine Le Pen reprend la rhétorique de son père pour se féliciter du débat sur l’identité nationale lancé par l’UMP en affirmant que «l'immigration qui a été un sujet tabou pendant trente ans». Plus récemment, c’est Jean-François Copé qui perpétue la tradition en s’attaquant dans son livre au «tabou» du «racisme anti-blanc».

Economie

Les questions économiques occupent une bonne place dans la liste des sujet dont les politiques se sentent régulièrement obligés de rappeler qu’ils ne sont pas tabous. Nicolas Sarkozy a affirmé à plusieurs reprises au cours de son quinquennat que la question de la gestion des monnaies n’était pas taboue, évoquant la gestion politique des grandes monnaies concurrentes de l’euro et appelant de ses vœux un «nouveau Bretton Woods».

François Fillon a lui aussi utilisé à plusieurs reprises l’expression. En octobre 2010, il affirmait que la suppression du bouclier fiscal et de l'impôt sur la fortune avant l'élection présidentielle de 2012 n'était pas «un sujet tabou». Face aux critiques de son ministre Laurent Wauquiez sur l’assistanat créé par le RSA, il utilisait la même expression en juillet 2011.

Jean-Marc Ayrault aussi est un récidiviste. En septembre dernier, il utilisait déjà l’expression dans l’émission «Des paroles et des actes» sur France 2 à propos du coût du travail, une déclaration qui a provoqué moins de réactions que celle faite au Parisien ce lundi. Manuel Valls, qui s’est fait une spécialité d’aborder des sujets que ses collègues du PS évitent, avait appliqué la formule à la retraite à 60 ans ou à la suppression de l’ISF.

Enseignement

Troisième au palmarès des sujets «pas tabous», l’enseignement. Sur ce thème, on voit que l’expression peut servir pour ne pas déclencher la colère d’une puissante corporation tout en ne fermant pas la porte à une idée venue d’un homme mandaté par le président de la République pour fournir de nouvelles idées. En janvier 2009, interrogé sur l’idée de l’ancien directeur de Sciences Po Richard Descoings d’un financement privé des lycées, Xavier Darcos avait répondu d’un très prudent, pour ne pas dire langue de bois:

«C'est une idée que je n'ai pas examinée, je ne sais pas exactement ce que l'on met derrière cette idée de public/privé, mais a priori ce n'est pas une idée qui vient de moi, pour l'instant, il faut que nous avancions sur la réflexion, mais il n'y a pas de sujet tabou»

C’est dans une posture plus volontariste que son successeur Luc Chatel a utilisé la formule pour parler des missions des enseignants du secondaire en septembre 2011, un doux euphémisme pour aborder le sujet de l’allongement des horaires de ceux-ci.

Service minimum… et le reste

La stratégie du «pas tabou» a aussi dans certains cas prouvé son efficacité. La formule a été utilisée par plusieurs ministres sarkozystes, notamment Eric Woerth et Xavier Bertrand, alors respectivement ministres de la Fonction publique et du Travail, dans le cadre de la bataille autour de l’instauration du service minimum dans les transports, une des grandes victoires du gouvernement Sarkozy.

Enfin, l’expression permet parfois de confirmer une ambition. Un an après avoir affirmé penser au poste de président de la République «pas simplement quand je me rase», celui qui était alors candidat à la présidence de l’UMP réaffirmait en septembre 2004:

«2007 n'est pas un sujet tabou […] en parler, ce n'est pas mettre en cause l'autorité du président de la République (...) qui est des nôtres [il s'agissait de Jacques Chirac, NDLE], que nous soutenons et que je soutiens.»

Grégoire Fleurot

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Journaliste
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