La reconversion, un problème (aussi) pour les gamers professionnels

Les Polonais de PGS Pokerstrategy (à gauche) contre les Danois du Gravitas Gaming lors d'une épreuve de l'Elctronic Sports League à Los Angeles en 2007. REUTERS/Fred Prouser

Les Polonais de PGS Pokerstrategy (à gauche) contre les Danois du Gravitas Gaming lors d'une épreuve de l'Elctronic Sports League à Los Angeles en 2007. REUTERS/Fred Prouser

Le gratin mondial des jeux vidéo s'affronte à partir du 30 octobre à Paris à l'occasion de l'Electronic Sport World Cup. L'argent qui coule sur le circuit pro permet aujourd'hui aux meilleurs de très bien gagner leur vie. Mais une question demeure: que faire à la fin de leurs courtes carrières?

Un million de dollars. C'est la somme que se sont partagés début octobre les 7 membres de l'équipe des «Taipei Assassins». Ces jeunes Taïwanais ont remporté à Los Angeles le championnat du monde de «League of Legends», le jeu de stratégie qui monte actuellement dans l'univers du «pro gaming». Ce succès a eu un véritable retentissement à Taïwan. Quelques jours après la victoire des «Taipei Assassins», la ministre de l'Education du pays a même promis de créer une filière universitaire spécialement conçue pour les joueurs professionnels de jeux vidéo.

Le but est de permettre à ces «pro-gamers » de suivre des  études tout en continuant leurs entraînements pour rester au top niveau. Dans les médias taïwanais, on rappelle en effet l'histoire de Tseng Jeng-cheng. Ce jeune joueur a gagné en 2003 en Corée du Sud une épreuve du World Cyber Games, un des plus grands événements de jeux vidéo au monde. Il est vite devenu célèbre dans son pays et a amassé en quelques mois quelques 70.000 euros de gains et de sponsoring. Mais la chute a été rapide. Il n'a jamais réalisé d'autres bonnes performances, les médias se sont désintéressés de lui. Il s'est retrouvé au chômage, sans perspectives professionnelles.

300 actions par minutes

Pourtant, dans sa discipline, Tseng Jeng-cheng était un véritable athlète. On ne peut atteindre le haut-niveau dans les jeux vidéo qu'à condition d'y mettre le prix. Les «Taipei Assassins» se sont entraînés dix heures par jour, pendant des mois, pour gagner leur trophée. A ce niveau, les «pro-gamers», comme tous les autres athlètes, doivent être dotés d'une profonde intelligence de jeu mais également d'une vitesse d’exécution extraordinaire. Les meilleurs effectuent plus de 300 actions par minute! Cette vidéo donne une idée de la rapidité de ces joueurs (chaque touche ou combinaison de touches sur le clavier correspond à une action plus ou moins complexe dans le jeu).

Mais plusieurs heures d’entraînement par jour laissent peu de place aux études. Particulièrement en Corée du Sud où le «pro-gaming» est un sport national. Les joueurs professionnels coréens jouent principalement à Starcraft II. C'est en fait le seul jeu qui est pratiqué au haut-niveau à la fois en Asie, en Europe et en Amérique. Les tournois de Starcraft II sont donc les plus prestigieux, ceux qui attirent le plus de sponsors et sont les mieux dotés financièrement.

En Corée du Sud, les joueurs professionnels de Starcraft II font partie d'une équipe qui leur verse un salaire mensuel. Ils s’entraînent et vivent dans des appartements totalement dédiés aux jeux vidéo. Les matchs sont diffusés sur les chaînes de télévision. Les joueurs ont un statut juridique et les champions sont de véritables stars. On est très loin du simple loisir.

Mais pour eux, c'est quitte ou double: soit ils triomphent, soit leurs années d’entraînement n'auront servi à rien. Dans une interview accordée à un site coréen, et traduit par team-aaa.com, un site français d'information sur le pro-gaming, un joueur professionnel décrit les conditions de vie des «pro-gamers» et les efforts qu'ils doivent accomplir pour atteindre le haut-niveau. Selon lui, les joueurs mettent toute leur énergie pour percer. Mais seuls quelques-uns réussissent et ceux qui échouent sont laissés au bord de la route:

«Pour les équipes, il devient plus facile de contraindre les joueurs si il y a plus de partenaires d’entraînement. C’est facile parce qu’ils sont tous en compétition les uns avec les autres. Étant donné qu’ils ne paient même pas les partenaires d’entraînement, plus il y en a mieux c’est. A la fin, les enfants se jettent dans un champ de bataille sans espoir, c’est honteux.»

Cette situation inquiète le jeune joueur:

«Nous laissons vraiment tomber les cours et nous nous entraînons. Nous ne nous en préoccupons vraiment seulement peu avant les examens, et passons les tests en ligne. Nous n’écoutons pas les cours attentivement. S'ils nous donnaient quelques heures par jour, je pense que je pourrais me préparer pour mon futur…»

Ceux qui obtiennent de bons résultats gagnent très bien leur vie. Une fois leur carrière terminée,  ils peuvent se reconvertir en manager ou en entraîneur. Pour les autres, c'est le retour à la case départ: l'université ou le chômage.

Une élite peu considérée

Pourtant les «pro-gamers» représentent l'élite parmi des millions de joueurs. Ils ont des réflexes, des capacités de concentration et un sens stratégique hors du commun. Des capacités qui pourraient intéresser les entreprises si elles étaient accompagnées d'une formation adéquate. Un article publié sur le site helloko.com incitait en 2010 les starts up à embaucher de bons joueurs de Starcraft. Le site a aujourd'hui disparu mais l'article a été repris de nombreuses fois.

Le billet égrène sur un ton semi-humoristique les qualités des bons joueurs: ils savent prendre de bonnes décisions rapidement, ils sont polyvalents, ils savent développer leurs forces à partir de ressources limitées (c'est le principe même du jeu) etc. Une start-up a même pris au mot l'article et a lancé une proposition d'emploi aux joueurs de Starcraft – peut-être voulait-elle simplement surfer sur le buzz...

De Starcraft au poker

Un  «pro-gamer» a réussi à exploiter ses compétences affinées par des années de pratique dans les jeux vidéo: Elky, un joueur français de Starcraft. Bertrand Grospellier de son vrai nom a fait une fulgurante carrière en Corée du Sud. En 2001, il a fini deuxième du World Cyber Games. En 2002, à 21 ans, il décide de se reconvertir dans le poker. En ligne d'abord puis dans les salles.

Dix ans plus tard, il est devenu le français qui a obtenu le plus de gains en tournoi, plus de 10 millions de dollars. Starcraft peut être comparé à un jeux d'échec en temps réel avec 200 unités par personne. Les joueurs apprennent donc à gérer énormément de paramètres simultanément. Au poker en ligne, Elky peut jouer sur une douzaine de table en même temps sans perdre le fil de ses parties et ainsi multiplier ses gains. 

Elky est parti quand il était au sommet. A 21 ans, on est au top dans les jeux de stratégies. Les capacités décroissent ensuite. Les «pro-gamers» de Starcraft ont rarement plus de 28 ans. Les jeunes joueurs sont plus rapides, ils ont plus de réflexes. Dans d'autres jeux, qui nécessitent moins de vitesse d’exécution, la carrière peut néanmoins durer plus longtemps. Certains «pro-gamers» de Fifa 13 par exemple - un jeu de simulation de football -  ont plus de 35 ans.

Mais une carrière comme celle d'Elky reste très rare en France où le «pro-gaming» est très peu développé. Actuellement, il semble qu'un seul joueur français gagne très bien sa vie grâce au jeu vidéo. Ilyes «Stephano» Satouri, un joueur de Starcraft II, a été embauché par Evil Geniuses, une équipe américaine qui lui verse environ 8.000 dollars par mois.

Un salaire auquel il faut ajouter les primes —celui qui gagnera l'ESWC empochera par exemple 20.000 dollars— et les revenus que lui apporte la diffusion de ses parties en «streaming». Les meilleurs joueurs mondiaux diffusent en effet leurs entraînements sur Internet et des passionnés viennent les regarder. Certains joueurs peuvent ainsi empocher jusqu'à 10.000 dollars de revenus publicitaires par mois, selon Antoine Frankart, un des deux fondateurs de L'ESWC.

En France, les meilleurs sont semi-professionnels

«Stephano» gagne donc beaucoup d'argent, mais il est probablement le seul «pro-gamer» français à atteindre ce niveau de revenu. Et la suite? Selon Antoine Frankart, «Stephano» penserait à reprendre des études de médecine à la fin de sa carrière.

Kevin «Strenx» Baeza n'a lui jamais arrêté la fac. A 21 ans, ce triple champion de France de Quake (un FPS —First Person Shooter) a déjà parcouru la planète pour participer à de grands tournois:  aux Philippines, à Dubaï, en Allemagne, en Suède... Mais il continue en parallèle un cursus universitaire de Langues Étrangères Appliquées. Il faut dire que ses salaires sont sans commune mesure avec ceux de «Stephano». Millenium, son ancienne équipe, lui versait 500 euros par mois. Mais son contrat a été racheté début octobre par une autre écurie, Eclypsia, et il doit «faire ses preuves» avant d'être rémunéré de nouveau.

Strenx ne veut pas tout investir dans sa carrière de «pro-gamer». Il s’entraîne «3 ou 4 fois par semaine le soir. 6 ou 7 heures par jour avant les tournois». Mais il aimerait vraiment pouvoir continuer dans le domaine des jeux vidéo, une fois que les études et les tournois seront derrière lui: «c'est mon truc, ma passion. Je connais bien ce milieu, son business. Et je pourrais utiliser ma notoriété».

Une attitude mesurée et semi-professionnelle qui semble assez éloignée du très haut niveau recherché en Asie. Autre exemple: fin septembre, le joueur Grégory «Neo Angel» Ferté, qui a gagné le tournoi français qualificatif pour le World Cyber Games à Pékin a refusé d'y aller «pour privilégier ses études». Il est en école de commerce à Grenoble. Il a donc céder son ticket au deuxième.

Les joueurs français ont semble-t-il bien conscience de la fragilité d'une carrière de «pro-gamer» et de la nécessité de s'assurer une reconversion. Certains souhaitent rester dans le domaine des jeux vidéo une fois les compétitions terminées. Mais, et ils le savent bien, les débouchés sont rares. Et en France comme ailleurs, seuls quelques-uns pourront poursuivre longtemps leurs rêves vidéo-ludiques.

Benjamin Billot

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