France

La classe politique, c'était mieux avant

Eric Dupin, mis à jour le 28.10.2012 à 15 h 54

Une série d’indices suggèrent que le statut du politique — parce qu'il est novice ou imitateur, professionnel de la profession ou communiquant, subit un déclassement qui se répercute inévitablement sur la qualité du personnel du secteur.

A l'Assemblée nationale, en octobre 2012.  REUTERS/Charles Platiau

A l'Assemblée nationale, en octobre 2012. REUTERS/Charles Platiau

Ma pauvre dame, ce n’est plus ce que c’était. Au risque assumé de passer pour un vieux con, on ose avancer ici que le niveau de nos hommes et femmes politiques pourrait bien être orienté à la baisse. Les comparaisons dans le temps de cet ordre sont certes toujours un peu piégées. Il n’empêche: toute une série d’indices suggèrent que le statut du politique subit un déclassement qui se répercute inévitablement sur la qualité du personnel du secteur.

L’actualité récente a mis en scène toute une série de cafouillages gouvernementaux. Une loi entièrement censurée par le Conseil constitutionnel pour cause d’acrobatie procédurière, un Premier ministre annonçant la mauvaise nouvelle avant même qu’elle ne soit officiellement divulguée, un rapport sur la compétitivité commandé par le pouvoir puis promis à un pieux rangement alors qu’il n’a pas encore été rendu public: tout cela, et d’autres choses encore, font désordre. Le quotidien (de gauche) Libération en a profité pour frapper durement et qualifier d’«apprentis» le couple Hollande-Ayrault.

Il est vrai que le duo de l’exécutif est exceptionnellement novice. Jamais, dans l’histoire de la Ve République, aucun des deux hommes situés à la tête de l’Etat n’avait eu antérieurement la moindre expérience gouvernementale. C’est une chose d’avoir dirigé un parti politique, comme François Hollande, ou une grande municipalité, comme Jean-Marc Ayrault, c’en est une autre de commander un pays.

La gauche des amateurs

Ce manque de références est aggravé par l’inexpérience d’une équipe gouvernementale issue d’une gauche parquée dans l’opposition pendant dix années. Seulement trois de ses membres (Laurent Fabius, Pierre Moscovici, Michel Sapin) avaient déjà été ministres auparavant. On retrouve ici la situation du printemps 1981 où rares étaient les ministres expérimentés (Gaston Defferre, Michel Jobert). A ce détail près que le vieux routier de la politique qu’était François Mitterrand, plus que rodé sous la IVe République, pilotait alors l’ensemble.

Ce n’est pas faire injure à Hollande que de relever que son savoir-faire est nettement plus modeste que celui de l’ancien Président socialiste dont il tente de s’inspirer. «Prince de l’ambiguïté», selon l’heureuse formule de Raymond Barre, Mitterrand excellait dans un art du double sens pratiqué depuis les années sombres de la guerre et de l’Occupation. Les équivoques de Hollande renvoient, elles, d’abord à l’indigence idéologique d’une gauche agrippée à quelques marqueurs symboliques (mariage homosexuel, droit de vote des étrangers) pour se consoler de son impuissance à changer le cours des choses.

La droite des imitateurs

L’opposition se gausse bien naturellement des apprentissages gouvernementaux de la gauche. Le spectacle qu’elle offre n’administre pourtant pas la preuve d’un relèvement du niveau de son côté. François Fillon est parfois comparé à Georges Pompidou. Observons simplement que l’ancien chef du gouvernement du général de Gaulle disposait d’une autonomie politique sans commune mesure avec celle qui fut accordée au «collaborateur» de «l’hyper-Président» Nicolas Sarkozy. Pompidou osa même, en son temps, se poser en successeur du fondateur de la Ve République, alors même que celui-ci siégeait encore à l’Elysée. Fillon n’a pas connu pareille émancipation. Sa sagesse bourgeoise un peu conformiste fait encore pâle figure par comparaison avec le lettré auvergnat qui incarnait une conversion française à la modernité.

Au jeu des réminiscences, Jean-François Copé rappelle, quant à lui, irrésistiblement Jacques Chirac. Il en a l’appétit, le cynisme et le culot. Pour autant, l’audace du personnage n’est pas encore à la hauteur de celle de son devancier. Copé se glisse tactiquement dans l’ombre de Sarkozy. Il jure être prêt à s’effacer devant l’ancien Président s’il lui venait à celui-ci l’envie de revenir au combat. L’ancien maire de Paris ne pratiquait pas pareille humilité avec ses «amis» politiques. Il a su trahir les gaullistes avant de veiller à ce que le Président battu Valéry Giscard d’Estaing ne puisse sortir la tête de l’eau.

Sans profession

On a dit à juste titre beaucoup du mal des énarques en politique. Il ne fait guère de doute que leur poids dans la classe gouvernante au cours des dernières décennies est responsable de nombreux maux. Le personnel politique d’aujourd’hui est doté d’un niveau de formation souvent sensiblement inférieur et ce n’est pas mieux pour autant. Si le brillant et irritant Copé est énarque, le laborieux Fillon est titulaire d’un DEA de Droit public. «Assistant parlementaire de profession», et non ancien journaliste comme il fut dit, le député de Paris n’a jamais exercé d’activité professionnelle en dehors des cercles politiques. Un drôle de rapport au réel.

Il est loin d’être le seul dans le microcosme d’aujourd’hui. Benoît Hamon, ministre socialiste à l’Economie sociale et solidaire, a été lui aussi assistant parlementaire avant d’être conseiller dans plusieurs ministères tout en poursuivant une carrière de militant. Citons encore le cas assez caricatural du sénateur écologiste Jean-Vincent Placé, ancien assistant parlementaire radical de gauche, qui a ensuite offert ses services manœuvriers aux Verts. Toutes ces personnalités n’ont jamais eu d’autre ancrage dans la société que l’exercice très particulier des joutes politiques. On ne regrettera pas forcément le temps des technocrates et des avocats. Celui des apparatchiks n’est pas forcément meilleur.

Politiques communicants

Une compétence particulière est néanmoins de première importance dans la sélection du personnel politique actuel: est exigée un excellente maîtrise de la communication. Ce n’est pas tout à fait un hasard si le ministre aujourd’hui le plus populaire, qui est aussi l’une des personnalités les plus prometteuses du PS, à savoir Manuel Valls, est un expert en la matière. L’ancien conseiller en communication de Lionel Jospin puis de François Hollande a été formé à la rude école des publicitaires du groupe EuroRSCG.

La plupart des dirigeants politiques de premier plan sont désormais passés maîtres dans l’art de la mise en scène médiatique. Arnaud Montebourg s’y soumet avec son panache, sans crainte de parfois friser le ridicule. Jean-François Copé est rompu à l’exercice délicat de la provocation calculée. Le savoir-faire est ici tendanciellement remplacé par le faire-savoir. Moins notre classe politique a prise sur les événements et plus elle feint de les organiser par la magie du verbe. Une telle perte de sens de l’action publique ne peut rester sans conséquences sur la qualité de ses acteurs.

Eric Dupin

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Eric Dupin (207 articles)
Journaliste
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