France

Que donnerait la présidentielle française avec un collège électoral à l'américaine?

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 29.10.2012 à 10 h 02

Nous avons refait les scrutins de 1965 à 2012 en utilisant le système électoral des Etats-Unis, avec recensement des «swing départements» et des scénarios les plus improbables pour 2017.

«Dis François, comment on traduit "Ohio" en français? —"Ardèche", Barack, "Ardèche"» (REUTERS/Pool New).

«Dis François, comment on traduit "Ohio" en français? —"Ardèche", Barack, "Ardèche"» (REUTERS/Pool New).

Dimanche 7 mai 2017, 22h15. Grillant de deux minutes la politesse à TF1 et M6, France 2 vient d'annoncer la première le nom du vainqueur de l'élection présidentielle. Pas, comme c'était jusque-là la coutume, en dévoilant une estimation de son score national par une animation (aaaaah, le Mitterrand minitélisé de 1981...), mais en inscrivant à son crédit les 8 grands électeurs du département du Calvados, où il est majoritaire sur 80% des bulletins dépouillés.

Pour que ce scénario soit possible, il faudrait que la France décide d'élire son président comme les Etats-Unis: plus par un vote national classique, mais par celui d'un collège de grands électeurs désignés au sein de chaque département (l'unité géographique française «historique», créée à la Révolution). Le candidat qui recueillerait la majorité des voix dans chaque département en gagnerait tous les grands électeurs —ce système existe déjà pour élire les maires de Paris, Lyon et Marseille, mais les conseillers municipaux de chaque arrondissement sont répartis à la proportionnelle.

Nous avons réécrit l'histoire des présidentielles pour les neuf élections précédentes en attribuant, comme aux Etats-Unis, à chaque département un nombre de grands électeurs égal à celui de ses représentants au Parlement. Soit, en 2012, 925 grands électeurs, allant de 2 pour trois départements (la Lozère, Wallis-et-Futuna, Saint-Pierre et Miquelon) à 32 pour le département du Nord (équivalent français de la Californie et ses 55 grands électeurs par ses plages et la puissance de son industrie cinématographique).

Les résultats passés changeraient-ils?

Non: sur neuf cas, à chaque fois, le vainqueur du vote populaire au second tour remporterait celui des grands électeurs, avec un pourcentage des grands électeurs plus élevé que son score national.

  • 1965: De Gaulle (608 grands électeurs) bat Mitterrand (137 grands électeurs)
  • 1969: Pompidou (720 grands électeurs) bat Poher (45 grands électeurs)
  • 1974: Giscard d'Estaing (414 grands électeurs) bat Mitterrand (351 grands électeurs)
  • 1981: Mitterrand (502 grands électeurs) bat Giscard d'Estaing (292 grands électeurs)
  • 1988: Mitterrand (687 grands électeurs) bat Chirac (211 grands électeurs)
  • 1995: Chirac (620 grands électeurs) bat Jospin (278 grands électeurs)
  • 2002: Chirac (898 grands électeurs) bat Le Pen (0 grand électeur). Un score à rendre jaloux même le Roosevelt de 1936, le Johnson de 1964, le Nixon de 1972 ou le Reagan de 1984. Osons une hypothèse historique: et si Jacques Chirac était en fait le George Washington français?
  • 2007: Sarkozy (645 grands électeurs) bat Royal (263 grands électeurs)
  • 2012: Hollande (534 grands électeurs) bat Sarkozy (390 grands électeurs) [1]

[Cliquez ici pour consulter le détail de notre simulation]

C'est d'ailleurs généralement la même chose aux Etats-Unis, où l'échantillon est plus important: sur 56 présidentielles, seulement quatre n'ont pas été remportées par le vainqueur du vote populaire (1824, 1876, 1888 et le psychodrame Bush-Gore de 2000).

A noter que notre simulation ne s'effectue qu'avec deux candidats mais que la France devrait passer, avec ce nouveau système, au vote à un tour, avec éventuellement plus de deux candidats et donc une majorité relative. Suggérons aussi, pour une soirée électorale à suspense, que la fermeture des bureaux soit échelonnée entre 18 et 22 heures selon les départements.

«Comment ça George, tu me dis que tu as été battu par un type qui n'a fait que 43% des voix?» (George H. W. Bush et François Mitterrand à l'Elysée, le 4 janvier 1993. REUTERS/Philippe Wojazer)

Les résultats seraient-ils plus serrés?

Oui, par définition —comme aux Etats-Unis, où en 2008, McCain avait 10 millions de voix de retard sur Obama mais aurait pu renverser l'élection en faisant basculer seulement 450.000 voix dans une poignée d'Etats décisifs.

Prenons par exemple la présidentielle la plus serrée de l'histoire, celle de 1974 (1,5 point et 400.000 voix d'écart environ entre Giscard d'Estaing et Mitterrand). Avec notre système, il aurait suffi à François Mitterrand de renverser trois départements –les Hauts-de-Seine, la Charente-Maritime et la Haute-Saône– pour remporter l'élection. Soit environ 4.500 électeurs giscardiens à ramener dans son camp. [Cliquez ici pour visionner le détail des chiffres]

Et en 2012? Nicolas Sarkozy aurait eu besoin de renverser plus de départements (une bonne douzaine), mais l'ensemble représenterait, sur un retard de plus de 1 million, environ 35.000 voix en faveur d'Hollande à faire basculer. [Cliquez ici pour visionner le détail des chiffres]

En quoi cela changerait la campagne?

Comme aux Etats-Unis, ce système inciterait les candidats à se concentrer sur une poignée de départements (on pourra les appeler les swing départements, quitte, pour satisfaire l'Académie française et Jacques Toubon, à utiliser de temps en temps notre traduction de «départements balançoires») et à négliger ceux dans lesquels ils ont a priori sûrs de gagner ou de perdre.

Depuis le début de la Ve République, en cas de duel gauche-droite au second tour, la gauche a ainsi remporté systématiquement dix départements (Ariège, Haute-Vienne, Hautes-Pyrénées, Lot, Nièvre, Haute-Garonne, Allier, Gers, Indre, Tarn) et la droite neuf (Lozère, Manche, Maine-et-Loire, Mayenne, Vendée, Ain, Haute-Savoie, Bas-Rhin, Alpes-Maritimes).

D'autres semblent s'être durablement «réalignés:» de gauche dans les années 1960-70, le Gard, les Bouches-du-Rhône ou le Vaucluse votent aujourd'hui majoritairement à droite; le Finistère, les Deux-Sèvres, la Loire-Atlantique, les Pyrénées-Atlantiques ou l'Ille-et-Vilaine ont fait le chemin inverse.

Alors, franchement, quelle utilité pour un candidat de gauche d'aller battre la campagne à Carmaux ou à Nevers (oui, on sait, il faut saluer les grands anciens Jaurès et Mitterrand)? Pourquoi le prétendant de droite devrait-il perdre son temps sur les plages des Sables d'Olonne ou dans une fromagerie de Haute-Savoie?

«En 2007, j'ai remporté 645 grands électeurs. Six cents quarante-cinq! Qu'est-ce que tu dis de ça? —Oh tu sais, moi j'ai été réélu...» (Nicolas Sarkozy et Bill Clinton au Forum de Davos, le 27 janvier 2010. REUTERS/Philippe Wojazer)

Quels seraient les swing départements?

Entre les présidentielles 2007 et 2012, 33 départements et territoires français ont basculé de droite à gauche. Et depuis 1965, cinq départements ont voté systématiquement pour le vainqueur de la présidentielle: l'Indre-et-Loire, le Calvados, la Charente-Maritime, l'Ardèche (le plus proche du score national, à un point près en moyenne) et la Loire. Soit 40 grands électeurs au total.

Ils sont donc là, les Ohio, Nevada et autres Missouri à la française, ces Etats à chérir particulièrement, où faire quinze meetings en deux mois, où envoyer tous ses militants faire du porte-à-porte, dans lesquels diffuser des publicités ciblées.

Imaginez les deux candidats tourner un clip sur Omaha Beach, sur les remparts de la Rochelle ou devant le château de Chenonceaux, faire des promesses ciblées digne d'une campagne cantonale ou se battre avec férocité pour le soutien des plus petits médias locaux. Columbus, Privat, même com-bat!

Des scénarios à l'américaine en France

Ce système offrirait aussi aux électeurs français la chance d'expérimenter en 2017 plein de scénarios plus amusants que le terne et rituel 52-48 national (excepté peut-être celui de l'égalité au sein du collège électoral, la France ayant actuellement un nombre de parlementaires impair, alors que le collège électoral américain compte un nombre de membres pair). En voici cinq, conduisant tous à une victoire de l'UMP —promis, ce n'est pas fait exprès:

Scénario 1. Le PS gagne le vote populaire, l'UMP gagne celui du collège électoral, une poignée de grands électeurs basculant avec les votes des électeurs lyonnais, dépouillés en fin de soirée après un bug-monstre des machines à voter. Des manifestations très fournies éclatent dans les départements de gauche, et l'UMP se plaint de la présence massive de drapeaux bretons et occitans dans les cortèges. Libération réalise des ventes record avec son édition du 8 mai affichant une photo du vainqueur surmontée du titre: «Le Bush du Rhône».

Scénario 2. Comme aux Etats-Unis, un candidat n'est pas forcément autorisé ni obligé de se présenter dans tous les départements. Pour plus d'efficacité, Jacques Cheminade se concentre donc sur ceux accueillant une commune du nom de Mars —dont, comme par hasard, les swing départements de l'Ardèche et de la Loire. Ses maigres 0,37%, dont les sondages révélèront qu'ils viennent surtout d'électeurs de gauche, font basculer l'élection en faveur de l'UMP. Le hashtag #CHEMINADE=NADER devient trending topic mondial sur Twitter.

Scénario 3. Contrairement aux Etats-Unis, où les expatriés sont rattachés à leur Etat d'origine, la France compte un département «Français de l'étranger», dont les 23 grands électeurs font la différence d'une poignée de voix en faveur de la droite. La presse de gauche se déchaîne contre «le candidat de Coblence», le «parti de l'étranger». La photo de Bernard Arnault glissant son bulletin dans l'urne d'un air satisfait au bureau de vote de Uccle donne lieu à une série de détournements inventifs sur les réseaux sociaux.

Scénario 4. Au soir de l'élection, le vainqueur PS (Ségolène Royal, revenue à la surprise général battre François Hollande lors de la primaire de 2016) ne remporte qu'un grand électeur de plus que le perdant UMP, qui reconnaît pourtant rapidement sa défaite. Mais un mois plus tard, au moment du vote officiel du collège électoral, le résultat est inversé en raison de la défection d'un grand électeur de Charente-Maritime, Olivier F. Deux jours après, le Monde révèle un DM de consigne de vote envoyé depuis un ordinateur de l'Elysée. Le faithless elector à la française est né.

Scénario 5. Là encore, le vainqueur UMP ne remporte qu'un grand électeur de plus que le perdant PS, mais les deux candidats sont, comme en 2012, séparés de seulement 45 voix en Lozère. Après un mois de recomptage intensif au sein du PS local, avec recensement des électeurs morts, procurations douteuses, bulletins tachés et signatures oubliées, Jean-Louis Debré s'apprête à devenir le William Rehnquist français en formulant le vote décisif conduisant le Conseil constitutionnel à ordonner l'interruption du recomptage des voix. Malheureusement pour lui, Jean-Marc Ayrault mange le morceau deux heures avant sur France Inter:

«Il y a eu un cafouillage électoral, je le regrette, mais en ce qui concerne la cause de cette interruption, vous savez que le Conseil constitutionnel a été saisi sur un problème de forme par l'UMP et l'UMP a obtenu l'interruption.»

Jean-Marie Pottier

[1] Si, aux Etats-Unis, le nombre total de grands électeurs est inchangé à 538 depuis 1964, le nombre total de grands électeurs de notre simulation varie selon les années: le nombre de députés et de sénateurs a changé à plusieurs reprises sous la Ve République. Retourner à l'article

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (944 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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