Monde

Les prisons américaines causent plus de soucis que Guantanamo

Dahlia Lithwick, mis à jour le 10.06.2009 à 16 h 38

Le système carcéral américain est une vraie poudrière.

Comme il est fascinant, le pas de deux de l'opinion publique au sujet de la fermeture du camp de prisonniers de Guantanamo, et pas seulement parce que les Américains souhaitent désormais laisser le camp indéfiniment ouvert. Le désastre juridique actuel concernant le devenir des prisonniers de Guantanamo montre que contrairement aux idées reçues, les Américains s'intéressent aux prisons, aux prisonniers et aux réformes carcérales, mais uniquement quand les détenus menacent de débouler à leurs portes.

Mais voilà le hic: nous avons déjà un problème de prison, et il est déjà à nos portes. C'est ce que veut nous faire comprendre le sénateur démocrate de Virginie James Webb en proposant une nouvelle et ambitieuse réforme des prisons américaines au niveau national. Certes, rien d'aussi spectaculaire qu'imaginer Abu Zubaydah, un détenu de Guantanamo, s'échappant de la prison Supermax [sécurité maximale] du Colorado et faisant des ravages dans les Rocheuses, mais la crise carcérale américaine s'aggrave chaque année, sans que personne ne semble s'en soucier. Webb a décidé de réactiver le sujet de la réforme carcérale car à ses yeux, il suffit que les Américains sachent compter pour comprendre le problème des prisons.

Voici la situation des prisons américaines, selon Webb:

Les États-Unis, avec 5 % de la population mondiale, comptent presque 25 % des prisonniers du monde. Pour Webb: «Soit nous sommes le peuple le plus malfaisant de la terre, soit nous nous trompons quelque part.» Nous incarcérons 756 personnes pour 100.000 habitants, soit presque cinq fois la moyenne mondiale. Aujourd'hui, environ 1 adulte sur 31 aux États-Unis est en prison, ou en liberté surveillée. Les dépenses destinées aux sanctions au niveau local, des états et fédéral, se montent aujourd'hui à environ 70 milliards de dollars par an et ont augmenté de 40 % au cours des 20 dernières années.

Webb n'a pas de problème avec la détention des pires criminels. En fait, il veut réformer le système judiciaire en partie pour pouvoir neutraliser les pires de tous. Mais il veut que nous reconnaissions qu'entasser les toxicos et les malades mentaux dans des centres de détention surpeuplés entraîne une augmentation du nombre des détenus plus vicieux, plus violents et moins susceptibles d'être embauchés à la sortie. Et contrairement à Guantanamo, il y aura toujours des prisonniers relâchés.

Le ministère de la Justice estime que 16% des détenus adultes des prisons américaines – plus de 350 000 prisonniers – souffrent de maladies mentales; et ce pourcentage est encore plus élevé parmi les jeunes. Des statistiques 2007 du ministère indiquent que presque 60% des détenus condamnés pour des délits liés à la drogue n'ont aucune violence à leur actif et que quatre arrestations liées aux stupéfiants sur cinq concernaient la possession et non la vente. Webb nous rappelle aussi que si l'utilisation des drogues varie peu en fonction des groupes ethniques aux États-Unis, les afro-américains – estimés à 14% des utilisateurs – constituent 56% des détenus dans les prisons non fédérales pour des délits liés aux stupéfiants. Or, nous savons tout cela. La question est: combien de temps allons-nous continuer d'esquiver le problème?

Qu'est-ce qui fait penser au sénateur de l'un des États les plus farouchement favorables à l'incarcération qu'accaparés par deux guerres, une économie en plein effondrement et le prochain épisode d'America's Next Top Model, les Américains sont prêts à se colleter avec cette nouvelle législation – la National Criminal Justice Commission Act de 2009 – instaurant une éminente commission dont l'objectif est d'analyser dans son intégralité le système carcéral du pays?

Les politiques basées sur la peur ne vont jamais très loin, et quand il s'agit de drogue et de prison, c'est la réalité qu'il faut affronter. Webb montre son empressement d'expliquer le problème aux Américains et de travailler avec eux pour le résoudre. Il estime qu'en abordant nos désastreuses politiques carcérales de façon réaliste, nous comprendrons que les indicateurs pointent tous dans des directions très dangereuses: nous enfermons de plus en plus de gens pour des infractions de moins en moins violentes, ce qui nous coûte de plus en plus cher, pour finir par transformer des détenus en criminels dangereux tout en ignorant les pires d'entre eux.

Le problème de Guantanamo, que nous avons fini par aborder d'une manière plus pragmatique que symbolique – c'est un lieu dangereux renfermant des gens dangereux – ne constitue qu'une fraction infime du plus grand programme carcéral américain. Un article de l'agence Associated Press de la semaine dernière révèle qu'une petite ville du Montana est plus que volontaire pour accueillir tous les prisonniers de Guantanamo et les incarcérer, car au final, une prison est une prison et un prisonnier, c'est un prisonnier. Si le fait d'enfermer à vie quelques terroristes dans des prisons américaines de haute sécurité nous inquiète à ce point, ne devrions-nous pas accorder un minimum d'attention à ceux qui sont déjà sous les verrous? Comme l'a récemment observé Dennis Jett dans le Miami Herald, «même si tous les détenus de Guantanamo étaient transférés dans une prison américaine, cela représenterait une augmentation d'un centième d'un pour cent du nombre total de prisonniers de ce pays.»

Comparé à la poudrière de notre système carcéral national, le problème de Guantanamo paraît finalement assez bénin. Et si nous sommes à la veille d'une gigantesque crise de panique nationale à l'idée d'incarcérer des individus dangereux après le 11-Septembre, ayons l'honnêteté d'admettre que les risques qu'une poignée de prisonniers de Guantanamo «rejoignent le champ de bataille» ou s'évadent de prisons de sécurité maximum sont bien plus minces que ceux posés par la crise qui couve actuellement dans nos propres prisons. Les Américains qui disent leur inquiétude de laisser des présumés terroristes arriver à leur porte feraient bien de commencer par y passer un coup de balai. Le système carcéral américain tel qu'il existe aujourd'hui est encore moins cohérent que le camp de détenus de Guantanamo. Et contrairement à Guantanamo, quoi que nous puissions souhaiter, nous ne pourrons le maîtriser, l'ignorer ou nous en détourner indéfiniment.

Dahlia Lithwick

Traduit de l'anglais par Bérengère Viennot

(crédit photo: REUTERS/ Lou Dematteis, prison de Saint-Quentin, Californie)

Dahlia Lithwick
Dahlia Lithwick (13 articles)
Journaliste pour Slate.com
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