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Entre la Turquie et la Russie, le gaz n'éclaire pas tout

Erdogan et Poutine, en juillet 2012 au Kremlin. REUTERS/Sergei Karpukhin

Erdogan et Poutine, en juillet 2012 au Kremlin. REUTERS/Sergei Karpukhin

Même la crise syrienne n'entache pas vraiment les relations entre Ankara et Moscou. Des liens qui reposent en partie sur la dépendance énergétique.

Pas rivales mais pas non plus complices: les relations entre Russie et Turquie relèveraient plutôt de la nécessité réciproque.

A la suite de l’interception le 10 octobre d’un avion de ligne syrien Moscou-Damas par des F-16 de l’armée turque –et de la confiscation des supposées pièces d’armement russes qu’il transportait–le ministre russe des Affaires étrangères, connu pour son fort tempérament, s’est montré plutôt conciliant. Cet incident, a ajouté Serguei Lavroff, n’affectera pas les relations turco-russes qui «sont en train de se développer sur une base stable et solide».

Ce n’est pas tant le rôle d’une «Russie pro-Syrie» que le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan veut montrer du doigt, estime l’universitaire Alexandre Toumarkine, que le dysfonctionnement du Conseil de sécurité des Nations unies.

«Le Premier ministre turc dénonce les veto russes (et chinois) mais surtout, il accuse le Conseil de sécurité d’avoir perdu toute légitimité, et de ne pas être représentatif n’étant pas parvenu à mettre en œuvre une politique efficace pour répondre aux événements de Syrie.»

Le chercheur français de l’Orient-Institut Istanbul (dépendant de la fondation Max Weber) précise:

«La Turquie et la Russie sont interdépendantes, elles ont extrêmement besoin l’une de l’autre, et il ne faut donc pas s’étonner de la réaction modérée de Lavroff.»

Des années 1950 aux années 1980, la Turquie est aux avant-postes des forces de l’Otan face à l’URSS. Avec la chute du rideau de fer, en 1989, les Turcs ont brièvement caressé l’idée d’une compétition entre les deux puissances régionales au Caucase et en Asie centrale.

Le choix de la réalisme et de l'énergie

Mais c’est le réalisme qui l’emporte. Les Turcs doivent vite admettre que les Russes sont «de retour» dans ces régions. En septembre 1993, le Premier ministre turc de l’époque, Tansu Ciller, fait le voyage de Moscou, signe qu’aux yeux d’Ankara –et du pouvoir (politique) militaire encore tout puissant– la guerre froide est finie. Un rapprochement confirmé par tous les gouvernements qui suivront quelle que soit leur couleur. «Le camp des “pro-russes” atteint même son apogée lorsque Mesut Yılmaz est Premier ministre (1997-1999), une figure politique dont l’entourage était très lié aux lobbies proches de la Russie», précise Alexandre Toumarkine.

Les islamo-conservateurs de l’AKP (parti de la Justice et de la Prospérité) qui arrivent au pouvoir en 2002 ne vont-ils pas inverser la tendance? Après tout, les islamistes sont plutôt connus pour être anti-communistes et anti-soviétiques...

Or «ce qui frappe c’est plutôt la continuité des relations russo-turques sur 20 ans. Cette continuité peut masquer des motivations différentes. Mais ces relations sont sans nuages quoique limitées dans leur expansion, analyse Alexandre Toumarkine, également auteur de Géopolitique de la mer Noire, la Turquie et les pays de l’ex-URSS. L’AKP se rallie au choix stratégique, opéré à la fin des années 1990, d’apaiser les différends politiques et d’intensifier les relations énergétiques avec la Russie».

Apaisement politique d’abord: avec une importante diaspora originaire du Nord Caucase, l’opinion publique turque est très sensibilisée aux exactions russes en Tchétchénie; des rêves de panturquisme survivent ici ou là, et il existe un soutien voilé aux mouvements de révolution islamo-nationaliste dans l’espace post-soviétique. Or tous ces différends entre la Turquie et la Russie vont s’aplanir.

Et lorsqu’en 2003 la Turquie prend ses distances avec les Etats-Unis –lesquels sont à la veille d’entrer en guerre en Irak–, les souverainistes turcs évoquent d’autres alliances possibles. Avec l’Iran? Avec la Chine? Avec la Russie? La plus crédible des trois possibilités est celle qui réunirait Moscou et Ankara, ainsi que l’ancien secrétaire général du Conseil de sécurité nationale (MGK) de 2001 à 2003, le général Tuncer Kılınç, l’évoque lui-même à l’époque. Enfin, même la guerre russo-géorgienne (2008) –alors que la Turquie s’est engagée derrière la Géorgie dont elle forme des militaires– n’affectera réellement les relations russo-turques.

Une interdépendance

Car la Turquie a fait ses comptes. La Russie est son second partenaire commercial, après l’Allemagne. En 2011, environ 3,5 millions de touristes russes ont visité la Turquie, à tel point que les panneaux en russe jalonnent les rues de la cité balnéaire d’Antalya.

Alors, dès le milieu des années 1990, Ankara décide de privilégier ce partenariat économique et commercial régional qui écrase tous les autres. Quitte à se retrouver en situation de dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie qui lui livre les deux tiers de ses besoins en gaz. Cette dépendance s’accroît d’année en année au fur et à mesure que grandissent les besoins énergétiques de la Turquie. Alexandre Toumarkine explique:

«Si la Russie le veut, elle peut parfaitement couper le gaz de la Turquie, elle l’a déjà fait avec l’Ukraine. Mais les Turcs ne semblent pas du tout obsédés par cette question de la dépendance énergétique.  Ils sont dépendants de la Russie, soit. Mais ils en sont conscients et l’assument même s’ils ne le disent pas.»

Et puis cette dépendance n’est pas à sens unique. C’est plutôt d’interdépendance qu’il s’agit. Avec South Stream, son projet de gazoduc qui doit passer par les eaux territoriales turques pour relier la Russie à l’Europe, Moscou évite l’Ukraine et contrôle les gisements de gaz de la mer Caspienne et du Kazakhstan. Le Kremlin conforte ainsi la volonté d’Ankara de devenir un «energy hub» pour distribuer l’énergie russe dans la région. En retour ce sont les Russes qui ont remporté le contrat pour construire la première centrale nucléaire (Akkuyu) de Turquie, un marché que la France de Nicolas Sarkozy avait désespérément tenté d’obtenir.

La crise syrienne pourrait-elle cependant finir par affecter les relations entre les deux pays? «C’est une question sensible mais il n’est pas impossible de séparer la question syrienne des relations bilatérales entre la Turquie et la Russie», répond Yasar Yakis, un ancien ministre turc des Affaires étrangères et fondateur de l’AKP.   

Dans un sens, et dans l'autre

Alors que certains analystes pensent que la crise syrienne porte carrément les germes d’une nouvelle guerre froide dans laquelle Russie et Turquie seraient opposées, d’autres observateurs estiment que les liens sont suffisamment forts pour préserver les relations bilatérales.  

Coup sur coup, deux événements semblent donner raison à chacune de ces deux options. Après l’interception de l’avion syrien à cargaison militaro-civil russe, on apprenait le 18 octobre que la Russie avait procédé au déploiement de missiles sol-air à capacités stratégiques S-400 Triumph, sans doute dans la base russe de Gumri, sur la frontière entre l’Arménie et la Turquie. Un déploiement équivalant à un message de fermeté envoyé aux Etats-Unis, à la suite de l’installation des stations radar des réseaux anti-missiles de l’Otan sur sol turc, en 2011.

Puis le 19 octobre, Gazprom (société anonyme liée à l’Etat profond russe) annonçait qu’elle augmentait de 50% ses livraisons de gaz à la Turquie (passant de 32 à 48 milliards de mètre cube par jour) après que le gazoduc qui passe par l’Iran pour livrer la Turquie a été saboté. Comme un geste d’apaisement après le déploiement des missiles? Serguei Lavroff aurait alors dit vrai: une politique des intérêts bien compris unit la Russie et la Turquie.

 Ariane Bonzon

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